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Aux États-Unis, le nouvel antiracisme vire à la paranoïa

Temps de lecture : 7 min

Les démissions, dénonciations et excuses publiques se multiplient, dans un environnement où un nombre toujours croissant d'attitudes sont considérées comme racistes.

Une affiche portant le message «Le silence blanc est une violence» lors d'une manifestation antiraciste à Chicago, le 14 juin 2020. | Natasha Moustache /  Getty Images / AFP
Une affiche portant le message «Le silence blanc est une violence» lors d'une manifestation antiraciste à Chicago, le 14 juin 2020. | Natasha Moustache /  Getty Images / AFP

Trois jours après la mort de George Floyd, un jeune consultant politique nommé David Shor a tweeté un article sur l'impact des émeutes qui ont éclaté aux États-Unis après l'assassinat de Martin Luther King en 1968. Selon ce papier écrit par le politologue afro-américain Omar Wasow, ces émeutes et leur couverture médiatique avaient contribué à une réduction du vote démocrate dans les régions touchées. L'hypothèse avancée était que les images de violences avaient encouragé certaines personnes à voter conservateur.

Or dans le contexte des manifestations de 2020, critiquer les émeutes est devenu controversé à gauche, et Shor a rapidement été accusé d'être raciste. Sur Twitter, une militante a écrit qu'il avait dénigré la rage et le deuil de la communauté afro-américaine, et elle a tagué l'employeur de Shor pour le prévenir. Le lendemain, Shor s'excusait sur les réseaux sociaux, expliquant qu'il «regrettait d'avoir initié cette conversation et [qu'il] ferait désormais plus attention». Quelques jours plus tard, il était licencié.

«Bien que j'admire fortement le travail de @owasow, il est clair que je n'ai pas été, en raison de mon environnement et de mes déclarations, un messager efficace de ses découvertes sur le pouvoir de la protestation non violente. Je regrette d'avoir initié cette conversation et je ferai désormais plus attention.»

Il a aussi été expulsé d'un groupe internet d'analystes de données, dont les modérateurs ont déclaré: «Nous ne pouvons pas commencer à décoloniser nos esprits si nous ne protégeons pas la sécurité de ceux qui se battent contre la suprématie blanche.» Si on traduit le jargon, cette phrase veut dire qu'il ne faut pas critiquer la personne qui a faussement accusé Shor de racisme.

Interprétations à tout-va

Ces derniers jours, ce genre de cas s'est multiplié. Puisqu'un nombre croissant d'attitudes et de commentaires sont désormais considérés comme racistes, les dénonciations ont augmenté et mené à plusieurs démissions, licenciements ou excuses publiques. Les tensions ont principalement eu lieu non pas entre conservateurs et progressistes, mais au sein même de la gauche, entre des personnes qui ont des interprétations différentes de ce qui est raciste.

C'est ainsi qu'un journaliste de The Intercept, Lee Fang, a été accusé d'être raciste par plusieurs collègues après avoir partagé la vidéo d'une interview avec un jeune Afro-Américain qui déplorait que le mouvement Black Lives Matter ne parle pas plus des personnes noires tuées dans les quartiers à forte criminalité (ses deux cousins étaient morts).

Dans le contexte militant actuel, le débat sur ce qui relève ou non du racisme est impossible.

Ce genre de discours est parfois instrumentalisé par la droite pour minimiser les violences policières, mais Lee Fang n'avait fait que partager cette vidéo parmi d'autres.

Or dans le contexte militant actuel, ce genre de débat est impossible. Une collègue afro-américaine de Fang a écrit sur Twitter que ses commentaires sur la criminalité dans les quartiers afro-américains étaient racistes et que Lee Fang lui-même était raciste. Nombre d'autres collègues et journalistes s'en sont pris·es à lui sur les réseaux sociaux. Il a été convoqué par sa hiérarchie et s'est ensuite excusé d'avoir «blessé» sa collègue, admettant que certaines discussions délicates devaient se faire «dans le plus grand respect des expériences personnelles des autres».

Réactions disproportionnées

Plusieurs types de discours et stratégies antiracistes évoluent actuellement en parallèle aux États-Unis. D'un côté, des activistes et des politiques qui protestent contre les violences policières, les inégalités raciales et un système juridique souvent injuste. De l'autre, une sorte de panique qui encourage les gens à voir la moindre micro-agression comme un drame méritant d'être puni par un licenciement ou via du harcèlement en ligne.

Dans ce contexte, la délation publique est considérée comme un outil valable: une jeune actrice utilise actuellement sa notoriété pour dénoncer des ados qui ont posté des contenus racistes sur les réseaux sociaux, parfois hors contexte ou datant de plusieurs années. Au lieu d'un dialogue avec les autorités scolaires pour enquêter et gérer ces situations, les noms de jeunes de 15 ou16 ans sont balancés en pâture sur Twitter et Instagram.

Dans ce contexte, la délation publique est considérée comme un outil valable.

Alors qu'il y a de réels problèmes d'inégalités à régler aux États-Unis, une partie du mouvement se focalise sur des questions de plus en plus mineures, une stratégie qui encourage l'autocensure, la défiance et la division. C'est souvent la simple expression d'une idée qui est pointée du doigt, et parfois considérée comme une menace imminente, comme lorsque la publication d'un édito conservateur dans le New York Times a déclenché une révolte au sein du journal.

L'article en question, écrit par le sénateur républicain Tom Cotton, appelait à envoyer l'armée pour maintenir l'ordre et faire cesser le vandalisme et les pillages dans certaines villes américaines. Dans un contexte de répression des manifestations, il est compréhensible que l'article ait suscité de nombreuses critiques, mais l'incident a pris des proportions démesurées et a été immédiatement vu sous un angle racial. Sur Twitter, nombre de journalistes ont dénoncé l'article en répétant ces mêmes mots: «Ceci met en danger les employés noirs du New York Times.»

L'idée étant que si on écoutait le sénateur Cotton et que des troupes étaient dans les rues, des journalistes noir·es pourraient subir des attaques. Après plusieurs réunions de crise, le responsable des pages opinions a démissionné. L'article demeure en ligne, avec une notice indiquant qu'il n'aurait pas dû être publié. Quant aux journalistes qui avaient une autre conception de la liberté d'expression, elles et ils risquent qu'on les soupçonne de racisme.

De même, une association littéraire a récemment implosé simplement parce que l'un de ses membres a écrit dans un mail qu'il n'était pas d'accord avec l'idée selon laquelle le monde de l'édition était un système de «suprématie blanche» qui «étouffe les voix noires», comme l'avait indiqué le communiqué de l'association en soutien à Black Lives Matter.

Un antiracisme vaguement religieux

Ce langage de la généralisation et de l'exagération est inspiré du best-seller Fragilité blanche de Robin DiAngelo, dont une des thèses est que toutes les personnes blanches sont racistes car elles vivent dans une société où les Blanc·hes dominent, et que leur incapacité à accepter leur propre racisme est un terrible fardeau imposé aux personnes racisées.

Mais c'est dans un autre grand journal américain, le Washington Post, que l'on trouve un des exemples récents les plus absurdes de cette nouvelle culture de dénonciations. Inspirées par les manifestations antiracistes actuelles, Lexie Gruber et Lyric Prince, respectivement consultante et artiste, ont décidé de dénoncer une femme de 56 ans qui avait porté un déguisement blackface en 2018 lors d'une soirée Halloween.

Le déguisement de Sue Schafer était une blague, certes très mauvaise et choquante, visant à se moquer de la journaliste de Fox News Megyn Kelly, qui avait défendu le blackface à l'antenne. Son costume était donc composé d'un tailleur, d'un badge Megyn Kelly et d'un visage noirci. Pendant la fête, Gruber et Prince s'en étaient prises à Schafer, qui avait fini par s'excuser et quitter les lieux.

L'histoire aurait pu en rester là mais deux ans après les faits, les deux jeunes femmes ont contacté le dessinateur du Washington Post qui avait organisé la fête pour lui demander d'identifier la dame, ce qu'il a refusé de faire. Elles ont alors appelé le Washington Post, dont la direction a décidé de réagir en menant l'enquête, de peur que le journal ne soit associé à cet incident de blackface. Le quotidien a donc publié un long article citant le nom de Sue Schafer, qui est graphiste et a aussitôt été licenciée.

Elle a déclaré au Washington Post: «Avec cet article, elles auront l'humiliation publique qu'elles veulent mais cela ne créera pas de réel dialogue entre nous. J'aimerais bien qu'elles acceptent de me parler. J'ai fait une erreur et je comprends maintenant que quand une personne noire fait une erreur, elle peut être tuée.»

L'histoire a ensuite pris un tour surprenant. Lyric Prince, qui est afro-américaine, a décidé de démissionner de son poste dans une agence gouvernementale en solidarité avec Schafer pour s'autopunir de son propre «racisme». En effet, Prince raconte qu'en tant qu'artiste, elle avait créé un monologue sur les demandeurs d'asile hispaniques aux États-Unis, mais que comme elle était afro-américaine, parler de leur expérience était insultant. Elle a récemment partagé son cheminement sur Twitter, dans un langage qui montre à quel point le nouvel antiracisme ressemble à un discours de développement personnel vaguement religieux:

«J'ai cherché conseil auprès d'activistes sur comment expier mes propres actions et je continue de le faire. Nous devons avoir une vraie conversation sur comment être de vraies alliées... Je prends actuellement le temps d'être seule pour réfléchir à comment progresser et aller de l'avant.»

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