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Le désastreux casting de la France en Libye

Temps de lecture : 7 min

Alors que la France dénonce l'ingérence de la Turquie dans le conflit libyen, son soutien au seigneur de guerre Khalifa Haftar explique que nombre de Libyens lui reprochent d'en faire autant.

Le président français Emmanuel Macron et le Maréchal Khalifa Haftar, commandant de l'Armée nationale libyenne, à La Celle-Saint-Cloud le 25 juillet 2017. | Jacques Demarthon / AFP
Le président français Emmanuel Macron et le Maréchal Khalifa Haftar, commandant de l'Armée nationale libyenne, à La Celle-Saint-Cloud le 25 juillet 2017. | Jacques Demarthon / AFP

Une «ingérence inacceptable», c'est ainsi que Paris dénonce «la politique de plus en plus agressive et affirmée de la Turquie en Libye». Si le président Erdoğan a effectivement nettement choisi son camp dans cette guerre civile, la France n'est pas en reste: elle aussi a pris parti dans ce conflit qui a coupé le pays en deux, causé le déplacement de quelque 400.000 Libyen·nes, en a conduit 650.000 sur les routes de l'exil et tué au moins 30.000. Ankara a d'ailleurs répondu aux accusations de Paris en qualifiant d'«obscure et inexplicable» la politique française en Libye.

Car sous l'impulsion du ministre Jean-Yves le Drian, le président Macron est loin d'avoir endossé ce rôle de médiateur dont il prétendait revêtir le costume en 2017 et 2018. À un degré moindre, certes, l'engagement de la France en Libye peut se lire en miroir de celui de la Turquie, même si Paris paraît «rétropédaler» depuis la défaite de son camp.

La Turquie du côté du Premier ministre libyen

Violant l'embargo imposé par les Nations unies, Ankara a fourni armes, drones et canons au gouvernement d'entente nationale (GEN) dirigé à Tripoli par Fayez el-Sarraj. Le président turc et le Premier ministre libyen ont signé fin 2019 deux accords, l'un sécuritaire et l'autre maritime, ouvrant à la Turquie l'accès à des zones revendiquées par la Grèce et par Chypre. Une condition sine qua non imposée par Ankara, avant que quelques centaines d'officiers turcs et plusieurs milliers de mercenaires syriens anti-Assad ne soient acheminés en Libye en renfort de l'armée du GEN.

Sans cet appui logistique et tactique turc, le Premier ministre libyen n'aurait pu, ces dernières semaines, renverser l'équilibre à son profit et mettre en déroute l'Armée nationale libyenne (ANL) du Maréchal Khalifa Haftar, soutenu en Cyrénaïque, par le front «anti-frères musulmans» que forment l'Égypte et les Émirats arabes unis (EAU), ainsi que par la Russie et la... France. C'est ce soutien français qui explique que lorsque Paris dénonce l'ingérence d'Ankara, nombre de Libyens lui retournent la politesse.

La France du côté d'un seigneur de guerre

La critique n'est pas infondée mais elle mérite quelques nuances. Au contraire du gouvernement islamo-nationaliste turc qui qualifie la France de «patron de l'axe du mal», les autorités françaises n'ont «pas récemment» procédé à de livraison d'armes, seulement «des batteries antimissiles il y a quelques années», selon certaines sources. Elles n'ont pas non plus envoyé de troupes ni de mercenaires, mais plusieurs agents de la Direction générale des services extérieurs (DGSE) ont bien été missionnés en Libye, dont certains ont perdu la vie. L'offensive libyenne de la Turquie répond à plusieurs objectifs, économique, énergétique, idéologique ainsi que de politique intérieure. Dicté par ses intérêts sécuritaires –3.500 à 4.000 militaires se battent à la frontière sud de la Libye au Sahel– le choix de Paris pour le Maréchal de Cyrénaïque n'est pas non plus dénué d'autres considérations.

«Haftar s'est vendu comme le rempart aux groupe djihadistes, mais c'est un seigneur de guerre dont le recours à la force ne distingue jamais les modérés. Il est “l'homme” des Émirats arabes unis sur lesquels la France s'est alignée, y compris idéologiquement il semblerait, précise Jalel Harchaoui, chercheur à l'Institut Clingendael à la Hague. Aux yeux de Jean-Yves le Drian, les EAU constituent “le” partenaire idéal. Ils sont riches, disciplinés et ultra militarisés. Et puis, le ministre français des Affaires étrangères partage leur intolérance ainsi que celle de l'Égypte à l'égard de l'islam politique et du populisme islamique. Emmanuel Macron, qui ne connaissait pas grand-chose à la région, a emboîté le pas à son ministre. Résultat: si la France n'a pas mené activement la guerre aux côtés d'Haftar, au contraire de ce que disent les Turcs, il est vrai que Paris a fourni un vernis occidental et diplomatique au Maréchal. Et ce fut essentiel!»

Le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian accueille le Maréchal Khalifa Haftar à l'Élysee, à Paris, le 29 mai 2018, alors que ce dernier menait une offensive sur Tripoli menaçant le processus de paix de l'ONU. | Ludovic Marin / AFP

Le profit politique que la France aurait pu tirer de son appui aérien à la liquidation de Mouammar Kadhafi en 2011, déjà bien fragilisé par le chaos libyen qui s'ensuivit, a largement sombré du fait de ce soutien au Maréchal Haftar. Et les silences de nos autorités ont été assourdissants. Que n'ont-elles dénoncé l'interventionnisme émirati, égyptien ou russe ou encore la violation de l'embargo sur les armes par les Émirats arabes unis, au bénéfice de «l'homme fort de Cyrénaïque»? Il est vrai que les EAU sont un gros client de l'industrie française de l'armement.

Que nos autorités n'ont-elles pas non plus rendu publique la présence de mercenaires syriens pro-Assad, acheminés par la Russie comme supplétifs de l'Armée nationale libyenne (ANL)? Et puis, à partir d'avril 2019 et l'offensive de Khalifa Haftar pour prendre Tripoli, siège du gouvernement de Fayez el-Sarraj, reconnu par l'ONU depuis 2016, la France a-t-elle dénoncé les bombardements commis par le Maréchal? A-t-elle pris ses distances avec lui ou encore dénoncé le blocus sur le pétrole décrété par «leur» homme début 2020? Non. Trois fois non. Une fois encore, une succession de silences assourdissants. «Au nom de la “lutte contre le terrorisme”, la marge de manœuvre dont la France jouit en Libye s'est réduite. Aujourd'hui, sa politique libyenne est tributaire des très têtus Émirats arabes unis, puisqu'il est inconcevable à Paris de les contredire. Le résultat est que la France de Macron réfléchit aujourd'hui comme une petite puissance du Moyen-Orient. Elle est enfermée dans cette amitié exclusive et peu fusionnelle», regrette Jalel Harchaoui.

La responsabilité de la France

«On a fait le choix d'utiliser Haftar pour éliminer les groupes terroristes qui nous semblaient dangereux, c'est un choix tactique plus que stratégique, mais on a soutenu un abruti qu'on croyait fort et on s'est pris les pieds dans le tapis», reconnaît un expert français du dossier, lequel ajoute: «Sarraj [soutenu par la Turquie] ne vaut pas beaucoup mieux, c'est une ordure, un corrompu, il a laissé se développer les groupes terroristes à la frontière tunisienne.»

Ce qui est le plus étonnant dans cette histoire, c'est la cécité apparente dont a fait preuve le Quai d'Orsay à propos de la Turquie alors qu'il compte plusieurs excellents diplomates, lesquel·les en poste à Bruxelles, à Ankara et même à la tête de la DGSE connaissent parfaitement le président Erdoğan et la politique turque. Ces personnes devaient savoir que depuis 2011, le gouvernement islamo-nationaliste a lié la question libyenne à la question de la Méditerranée orientale.

«Ce qui compte pour l'establishment sécuritaire turc c'est d'anticiper le risque d'une marginalisation de la Turquie dans le domaine de l'énergie en Méditerranée orientale.»
Asli Aydintasbas, chercheuse en relations internationales

Elles devaient se douter qu'il était plus que probable que le président turc chercherait à contourner l'alliance contractée par l'Égypte, la Grèce et Chypre dans cette zone tant la possibilité d'y mener des forages est prioritaire pour Ankara, et enfin elles ne peuvent pas ne pas avoir entendu le président turc justifier son expansionnisme en Libye par le passé ottoman de ce pays, comme le décrit l'historien Olivier Bouquet.

Sur le fond, l'intervention turque en Libye n'aurait donc pas dû être une surprise. «Quand il s'agit de la Libye, l'establishment sécuritaire turc est à l'unisson, sa composante laïque et sa composante islamiste sont au diapason, ce qui n'est pas si fréquent, confirme Asli Aydintasbas, chercheuse turque au Conseil européen des relations internationales. Ce n'est pas tant que l'establishment sécuritaire se sente concerné par le sort du GEN et de Fayez el-Sarraj, non, ce qui compte pour eux c'est anticiper ce qu'il risque d'arriver, la marginalisation de la Turquie dans le domaine de l'énergie en Méditerranée orientale.»

La France cherche à mobiliser l'OTAN

À la suite de la série de revers que l'armée nationale libyenne de Khalifa Haftar connaît ces dernières semaines, la France affirme qu'elle «entend apporter tout son concours à une reprise immédiate des discussions et à la signature rapide d'un accord de cessez-le-feu». Jean-Yves le Drian multiplie les contacts auprès de ses partenaires internationaux. Objectif: convaincre les États-Unis et l'Union européenne, longtemps aux abonnés absents, de l'urgence à contrer l'action, jugée déstabilisatrice, de la Turquie en Libye.

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les révélations récentes du ministère français aux Armées de la mi-juin, selon lesquelles un navire français participant à une mission de l'OTAN en Méditerranée a récemment fait l'objet d'une manœuvre «extrêmement agressive» de la part de frégates turques.

Ce que Paris cherche à éviter, c'est que se répète la séquence traumatique d'octobre 2019. À la suite du feu vert américain, l'armée turque avait alors mené une offensive contre les milices kurdes autonomistes de Syrie, alliées des Occidentaux dans la lutte antiterroriste, pour les déloger du nord syrien. Devant la passivité de l'Alliance atlantique à l'égard de la Turquie, également membre de l'OTAN, le président Macron avait alors affirmé que cette dernière était en état de «mort cérébrale».

«Je crois que les gens ne mesurent pas le choc qu'a été pour nous le fait que les Turcs ne nous aient même pas prévenus de leur opération d'octobre alors que nous avions des enjeux majeurs de sécurité dans le nord est syrien et qu'ensuite ils viennent nous parler de solidarité entre alliés... Or l'on considère en haut lieu, à Paris, avoir fait beaucoup d'efforts sans avoir été payé de retour», explique une source proche du Quai d'Orsay.

Un scénario à la syrienne en Libye

La France, dont l'image est passablement détériorée en Libye, n'a plus beaucoup de cartes à jouer. Il lui est essentiel d'impliquer l'Union européenne, les États-Unis et l'OTAN pour éviter un «scénario à la syrienne» en Libye où le couple Turquie-Russie, tout à la fois rival, puisque chacun soutient un camp opposé, et complémentaire, pourrait bien là aussi s'accorder, pour un partage d'influence. Le fait que ce soit un djihadiste libyen qui ait poignardé plusieurs personnes, en tuant trois, le 20 juin à Reading au Royaume-Uni peut constituer un autre avertissement.

Il y a urgence car le spectre d'une implantation de mouvements djihadistes et celui de vagues d'immigration se manifesterait cette fois, non pas au Proche-Orient mais à quelques centaines de miles des côtes européennes. Affaiblissant encore un peu plus la cohésion européenne, déjà passablement fragilisée.

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