Société / Culture

L'Inconnue de la Seine, un fait divers devenu icône littéraire

Temps de lecture : 9 min

À la fin du XIXe siècle, le masque mortuaire d'une jeune inconnue noyée dans le fleuve est reproduit à des milliers d'exemplaires. Ce visage énigmatique va inspirer les artistes de toute l'Europe.

Masque mortuaire de l'inconnue de la Seine, 1900, auteur inconnnu. | totenmasken.com via Wikimedia - montage Slate
Masque mortuaire de l'inconnue de la Seine, 1900, auteur inconnnu. | totenmasken.com via Wikimedia - montage Slate

Un beau jour de 1880, le corps d'une jeune femme est repêché de la Seine. Aucune trace de contusions ou de plaies. On conclut au suicide. Sur son visage comme endormi se dessine un sourire énigmatique. Fasciné, l'assistant légiste décide d'en réaliser un moulage. Si la pratique est alors courante, d'ordinaire ce sont les traits d'hommes illustres que l'on fige dans l'immortalité. Pourtant voici que dans les vitrines et sur les étalages des mouleurs parisiens, entre deux bustes de Napoléon ou de Beethoven, l'Inconnue de la Seine vient de faire son apparition…

«Un spectacle à la portée de toutes les bourses»

Cette mode du masque mortuaire peut aujourd'hui nous sembler incongrue ou dérangeante, mais elle fait partie de la sensibilité de l'époque. Autre temps, autres mœurs, dira-t-on. En cette fin de XIXe siècle, c'est d'ailleurs un lieu bien particulier qui suscite l'enthousiasme des Parisien·nes.

Située quai de l'Archevêché, à deux pas de Notre-Dame, la morgue est une adresse courue des citadin·es, qui n'hésitent pas à s'y rendre en famille pour la balade dominicale. Derrière de grandes vitres, les cadavres récupérés dans la Seine ou trouvés dans la rue sont exhibés pour une éventuelle identification.

Dans son roman Thérèse Raquin, paru en 1867, Émile Zola dresse le portrait de la foule qui s'y presse chaque jour: «La morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour ne pas manquer une de ces représentations de la mort.»

Devenue attraction du Tout-Paris, la morgue figure en bonne place dans les guides touristiques jusqu'à sa fermeture au public en 1907.

«Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent des émotions à bon marché, s'épouvantent, plaisantent, applaudissent ou sifflent, comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que la morgue est réussie, ce jour-là», continue-t-il.

L'écrivain naturaliste décrit un public disparate où des «bandes de gamins» côtoient des petit·es rentièr·es et des ouvrièr·es goguenard·es. À la foule de curieux et de curieuses se mêlent encore les femmes de la haute société venues promener leurs robes de soie et leurs regards sur les corps en décomposition comme on le ferait «devant l'étalage d'un magasin de nouveautés». Devenue attraction du Tout-Paris, la morgue figure en bonne place dans les guides touristiques jusqu'à sa fermeture au public en 1907 sous la pression du préfet.

Une icône de plâtre

En 1900, l'Anglais Richard Le Gallienne raconte, dans L'Adorateur d'image, l'histoire d'un jeune poète sur qui le moulage exerce une impression entêtante. Un an plus tard, lors d'un séjour à Paris, le poète allemand Rilke est lui aussi frappé par la beauté du masque exposé dans la vitrine du mouleur Lorenzi, rue Racine. Il en fait le récit dans ses Carnets de Malte Laurids Brigge, publié quelques années plus tard: «Le mouleur devant la boutique duquel je passe tous les jours a accroché deux masques devant sa porte. Le visage de la jeune femme noyée que l'on moula à la morgue, parce qu'il était beau et parce qu'il souriait, parce qu'il souriait de façon si trompeuse, comme s'il savait.»

Au fil des années 1920, le masque de l'Inconnue de la Seine fascine la mode et l'esthétique de son temps et s'arbore fièrement au mur des maisonnées bourgeoises ou des appartements de la jeunesse bohème. D'après l'essayiste Al Alvarez, qui fut un proche d'une autre suicidée célèbre de la littérature, la poétesse Sylvia Plath, l'actrice britano-autrichienne Elisabeth Bergner aurait modelé sa coupe de cheveux sur celle de la belle noyée, inspirant avec elle toute une génération de jeunes Allemandes.

Elisabeth Bergner en 1929-1930. | Mario von Bucovich via Wikimedia

Dans ce même pays, 150 ans plus tôt, les adolescents romantiques s'habillaient à «la mode Werther», portant des costumes jaunes et bleu en l'honneur du héros de Goethe qui s'ôte la vie faute de n'avoir pu être aimé en retour.

Un objet de fascination

La postérité littéraire de L'Inconnue connaît son apogée dans les années 1930. En France, Jules Supervielle en fait le personnage principal de l'un de ses romans, tandis qu'en Allemagne le couple de romancièr·es Herta Pauli et Odo Von Horvarth s'en inspirent. Quant à l'écrivain américano-russe Nabokov, de qui l'on connaît le goût pour les jeunes héroïnes, il dédie un poème à la «plus blême et ensorcelante de toutes».

En 1933, lors de la publication de sa pièce L'Église, Louis-Ferdinand Céline choisit une photo de l'Inconnue en guise de frontispice. La rumeur voudrait qu'il s'agisse d'une jeune fille noyée trois ans plus tôt, ce qui provoque l'indignation de lecteurs et lectrices dont le courrier afflue pour rappeler que le masque est en réalité bien antérieur.

On ne compte plus les personnages féminins morts par noyade dans la littérature, à commencer par l'Ophélie de Shakespeare.

Céline profite de la polémique pour revenir sur son choix et expliquer ce qui l'a tant subjugué: «À ce propos, il faut ce genre d'occasion pour percevoir tout autour de soi cette silencieuse persistance poétique chez les anonymes, qui disparaît dans le silence aussi, sans laisser de traces, jamais. Un jour, quand je serai vieux, je ferai un livre dans ce sens, à la recherche des choses du cœur qui s'en vont.»

La belle anonyme séduit également les photographes Albert Rudomine, Yvonne Chevalier, Willy Zielke ou encore Man Ray, qu'Aragon contacte pour illustrer une réédition de son roman Aurélien, paru en 1944. En proie au spleen depuis son retour de la Grande Guerre, le héros éponyme trompe son ennui existentiel dans la fête, les amours sans lendemain et l'oisiveté que sa condition de rentier lui permet. Un soir, il fait la rencontre de Bérénice, une jeune provinciale qui a «le goût de l'absolu» et la trouve «franchement laide». Différé, le coup de foudre n'en saura que plus intense… À peine la jeune femme a-t-elle fermé les paupières qu'il la reconnaît. C'est elle! L'Inconnue de la Seine dont il contemple chaque jour le visage endormi sur le mur de sa chambre.

La figure de la noyée

Comment expliquer que cette fascination ait si longtemps perduré? Il faut pour cela se pencher de plus près sur la figure de la noyée qui transparaît en filigrane derrière la suicidée parisienne. À vrai dire, on ne compte plus les personnages féminins morts par noyade dans la littérature, à commencer par l'Ophélie de Shakespeare, amoureuse éconduite par Hamlet, plus tard immortalisée sous le pinceau du préraphaélite Millais et à qui Arthur Rimbaud dédiera un poème.

Ophélie, 1851-1852, John Everett Millais. | Tate Britain via Wikimedia

Plus récemment, la noyée inspire à Serge Gainsbourg l'une de ses plus belles chansons tandis qu'on la retrouve au cinéma dans le Melancholia de Lars Von Trier ou derrière le visage bleui de Laura Palmer dans la série Twin Peaks de David Lynch.

Folklores et mythologies foisonnent de sirènes et d'ondines, de naïades et de nymphes, où la femme et l'eau entretiennent une relation privilégiée et souvent funeste. Dans L'Eau et les rêves, le philosophe Gaston Bachelard fait de cette dernière l'élément essentiellement féminin, régi par un même principe de dualité: tour à tour limpide ou trouble, calme ou tempétueuse. Quant à Ophélie, il l'érige en «symbole du suicide féminin. L'eau étant l'élément de la mort jeune et belle, de la mort fleurie, et, dans les drames de la vie et de la littérature, elle est l'élément de la mort sans orgueil ni vengeance». La noyée devient l'incarnation de cette union fatale faisant de la femme une figure passive qui en quelque sorte «se laisse porter» par la mort.

Le visage le plus embrassé du monde

Bien loin de ces tentations mélancoliques, c'est le directeur d'une entreprise de jouets, Asmund Laerdal, qui au début des années 1960 succombe à son tour au charme de l'Inconnue. Ce Norvégien qui a fait recette grâce à l'utilisation de matériaux innovants, notamment le PVC pour fabriquer ses poupées, décide un jour de plancher sur un projet de mannequin dédié à l'apprentissage des techniques de réanimation cardio-pulmonaire (bouche-à-bouche, massage cardiaque). Une raison personnelle à cela… Alors que son fils Tore était encore petit garçon, il le sauva in extremis de la noyade.

Enfant lui-même, Asmund avait été par ailleurs très touché en apprenant l'histoire de la jeune noyée, dont ses grands-parents conservaient le masque. C'est donc tout naturellement, estimant qu'un visage féminin intimiderait moins les étudiant·es, qu'il décide de donner à son mannequin de sauvetage, baptisé «Resusci Anni», les traits de l'Inconnue. Plus d'un siècle après sa mort, la jeune femme aura donc, destin ironique et paradoxal, permis de sauver des centaines de vie.

Une influence jamais démentie

Aujourd'hui encore, l'Inconnue de la Seine projette son aura mystérieuse sur les artistes et les écrivain·es. Elle a visiblement influencé Patrick Modiano pour l'écriture de son roman Des Inconnues, de même que Chuck Palaniuk, l'auteur de Fight Club, dans son récit d'horreur À l'estomac et elle apparaît furtivement, comme un clin d'œil, dans le film qu'Agnès Varda a consacré à Jane Birkin.

En 2019, le couturier Sébastien Meunier, à la tête de la maison de couture belge Ann Demeulemeester, s'en inspire pour une collection jouant avec les matières fluides pour laquelle il recouvre la tête de ses mannequins de voiles noirs. À la journaliste de Vogue venue l'interroger, Meunier raconte que le moule de l'Inconnue est la première chose que l'on voit en arrivant chez lui. Depuis qu'un ami lui en a fait cadeau, il reconnaît même qu'elle est devenue «son obsession».

L'Inconnue a également fait son entrée au musée –qu'il s'agisse d'une rétrospective sur l'art du «dernier portrait» au musée d'Orsay en 2002 ou plus récemment d'expositions invitant des artistes contemporain·es, comme ce fut le cas à La Tôlerie de Clermont-Ferrand en 2016 ou à la Maréchalerie de Versailles l'an dernier. Parmi les artistes présenté·es, Guillaume Constantin, qui se décrit comme «un chasseur de fantômes», a fait de la jeune femme l'un de ses sujets privilégiés.

Un mystère peut en cacher un autre…

L'Inconnue occupe toujours une place particulière dans le cœur des sculpteurs, à l'instar de l'Italien Andrea Felice, un spécialiste du moulage, qui lui trouve des airs d'Amélie Poulain.

Quant au mouleur Michel Lorenzi, dans la vitrine duquel Rilke avait aperçu le masque en 1901, son entreprise existe toujours. Fondée en 1871, elle est désormais située à Arcueil et possède le plus ancien modèle utilisé pour réaliser le masque, dont les ventes ont explosé en 2017, à la suite d'un article du New York Times.

Quant à savoir si le moulage original a été réalisé par Michel Lorenzi lui-même, son descendant et actuel gérant de l'atelier, Laurent Forestier Lorenzi, ne peut l'affirmer avec certitude. D'autant plus que le moule laisse le sculpteur perplexe… Il semble en effet trop beau, trop souriant pour avoir être prélevé sur un cadavre. Un avis partagé par le chef de la brigade fluviale parisienne, Pascal Jacquin, «surpris par ses traits si apaisés, très loin de l'expression qu'on retrouve habituellement sur le visage boursouflé des noyés. Cette jeune femme a l'air de s'être simplement endormie en attendant le prince charmant», confiait-il à la BBC en 2013.

Inconnue à jamais

Pas loin de 140 ans après son apparition sur les étalages des mouleurs parisiens, l'Inconnue a gardé tout son mystère et son identité suscite de nombreuses théories. Il s'agirait pour certain·es d'une femme morte de la tuberculose au tournant des années 1870, pour d'autres d'une dénommée Valérie enterrée au Père-Lachaise. Théorie plus rocambolesque encore, d'aucun·es suspectent l'Inconnue d'être une jeune Anglaise qui aurait épousé un tailleur parisien pour se volatiliser dans la nature avant de réapparaître sous les traits du masque, provoquant la sidération de sa sœur jumelle.

L'une des pistes les plus prisées par les apprenti·es détectives a longtemps conduit à Ewa Lazlo. Cette artiste de music-hall, d'origine hongroise, ressemblant à s'y méprendre à l'Inconnue, mourut assassinée par son amant Louis Argon. Le nom vous semble familier? Si le compagnon d'Ewa est, à une lettre près, l'homonyme d'un célèbre écrivain français, c'est que toute l'histoire est une invention du photographe John Goto, premier surpris à ce qu'elle ait tant réussi à tromper son monde: «J'ai pensé que les gens verraient ça comme de la fiction postmoderne, pas qu'ils le prendraient au sérieux.»

Si nous ne saurons sans doute jamais à qui appartenait le visage de l'Inconnue de la Seine, nul doute qu'elle continuera encore longtemps de susciter désir et fascination…

Newsletters

Les «culs nus», les fers-de-lance du body positive

Les «culs nus», les fers-de-lance du body positive

À l'arrivée de l'été, un lot de contraintes s'abat sur les corps toujours trop peu bronzés, trop gras, pas assez musclés... Les naturistes semblent avoir trouvé la solution au problème.

La conduite accompagnée amplifie-t-elle le stress au volant?

La conduite accompagnée amplifie-t-elle le stress au volant?

Si l'apprentissage anticipé de la conduite est censé faire acquérir de l'expérience et, ainsi, de l'assurance au volant, l'accompagnement par les parents peut aussi avoir l'effet inverse.

La semaine imaginaire de Ségolène Royal

La semaine imaginaire de Ségolène Royal

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Newsletters