Monde

La rupture est totale entre Obama et Netanyahou

Jacques Benillouche, mis à jour le 26.03.2010 à 15 h 39

Il n'y a pas de précédent historique de clash aussi net entre les dirigeants des deux pays.

Benjamin Netanyahou est rentré des Etats-Unis sur un constat d'échec à l'exception de sa prestation devant le lobby pro-israélien, l'AIPAC. Il use de la méthode Coué pour faire croire que ses discussions ont été fructueuses alors que son entourage admet qu'il est revenu sans aucun accord avec l'administration Obama. Les Américains, à la recherche d'un acte positif, avaient pourtant envoyé George Mitchell rencontrer le Premier ministre dans sa chambre d'hôtel dans l'espoir de lui arracher une déclaration sur deux points fondamentaux; en vain. Ils voulaient un accord d'une part sur la suspension des constructions à Jérusalem-Est et d'autre part, sur la planification d'un programme de discussion avec les Palestiniens pour débloquer le  processus de paix.

Visite cordiale

A la veille de quitter Washington, Netanyahou ne trompait personne quand il faisait croire à des progrès avec Barack Obama qui n'a jamais voulu se présenter avec lui devant la presse, affichant ainsi le degré de brouille entre les deux hommes. Le président américain ne l'avait pas invité et d'ailleurs le programme officiel ne faisait aucune mention d'une rencontre au sommet. En Israël, les hommes politiques qualifient la visite de «cordiale» ce qui représente le qualificatif le plus bas dans la dialectique diplomatique. Mais certains ne cachent pas leur inquiétude devant la cassure pour ne pas dire la rupture consommée. Il n'y a pas de précédent historique de clash aussi dramatique entre les dirigeants des deux pays.

Menahem Begin s'opposa fortement à Jimmy Carter en 1977, mais dans le cadre d'une profession de foi clairement affichée et d'une posture idélogique rigide. Bush père et Yitzhak Shamir restèrent sur leurs positions en 1991. Enfin, Netanyahou s'était opposé à Bill Clinton en 1998 dans un combat qui n'a jamais pris ces proportions.

La situation est jugée suffisamment grave pour que le cabinet de sécurité restreint des sept ministres les plus importants ait décidé de se réunir jeudi soir à 21 heures, quelques heures après le débarquement du Premier ministre de son avion posé à l'aéroport Ben Gourion vers 17 heures. Le cabinet doit discuter des exigences américaines. Les Etats-Unis attendent «qu'Israël accepte une politique souple dans le dossier palestinien, y compris sur le gel de la construction en Judée-Samarie et à Jérusalem, débatte de tous les dossiers-clés du conflit, et fixe une date pour les discussions directes».

Attaqué de toutes parts

Les observateurs politiques s'étonnent que les conseillers soient si peu intervenus dans la préparation d'un voyage bâclé. Les thèmes qui fâchent étaient pourtant connus et il ne pouvait s'agir d'une visite de courtoisie. Le Premier ministre a décidé seul d'un voyage malvenu, déconseillé par ses proches, alors que l'incident avec les Américains n'était pas encore cicatrisé. Il pensait pourvoir amadouer Barack Obama, abandonné par les sondages d'opinion, qui n'a jamais cessé de tergiverser dans sa stratégie finale. Il voulait marquer son ascendant sur le président du plus puissant pays du monde. Il espérait  que les clameurs de sa réunion avec l'AIPAC seraient suffisamment fortes pour l'impressionner. Aujourd'hui, il se sent attaqué de toutes parts, aussi bien par ses opposants que par les faucons de son parti qui réclament toujours encore plus et qui craignent qu'il ne succombe aux pressions. Mais ces attaques sont interprétées comme une preuve de faiblesse de sa part.

Le député du Likoud Danny Danon a usé d'une certaine insolence à l'égard du président américain: «Obama a besoin de savoir que Jérusalem ne sera pas le prix de la justification de son prix Nobel. Aucun doute que la décision de geler la construction a été une erreur puisqu'elle a attiré la pression des Américains». Réouven Rivlin, président de la Knesset, appuie son collègue: «Les règles de la diplomatie nous obligent à tenir compte des positions de nos alliés dans le monde, mais nous devons aussi fixer des limites claires et nettes. Israël a des lignes rouges qu'il ne peut franchir et je suis sûr que M. Netanyahou sait les défendre.» A l'opposé, le mouvement de gauche La Paix Maintenant se désole de la détérioration des relations avec les Etats-Unis et presse le Premier ministre d'opter pour les «colonies ou la paix». Son président, Yariv Oppenheimer, lui demande de choisir «ses vrais alliés: les promoteurs de la colonisation ou le président américain Barack Obama».

Echec et pourtant!

Les journalistes israéliens sont tous unanimes pour affirmer que ce voyage a été un échec pour Netanyahou car il s'est fait voler l'ordre du jour de ses entretiens. Au lieu de concentrer ses efforts sur le problème iranien, après la mise en garde ferme reçue sous forme de feu rouge lors de la visite de Joe Biden, il s'est laissé entraîner à négliger la problématique iranienne pour aborder le problème des Palestiniens et de Jérusalem. Certes, face au lobby AIPAC, il se devait d'user de trémolos pour sensibiliser un auditoire convaincu par avance mais qui attendait qu'on lui parle de Jérusalem. Alors, devant ce public acquis, il a confirmé que «Jérusalem n'est pas une colonie mais la capitale d'Israël», sous-entendant qu'il s'était engagé à suspendre les constructions uniquement dans les implantations. Il a certes fait voler en éclat le premier souhait américain de suspendre les constructions à Jérusalem-Est mais il n'a pas complètement rejeté la planification d'un programme de discussion avec les Palestiniens.

Les observateurs politiques ont concentré leur analyse des termes de son discours devant l'AIPAC sur le volet de Jérusalem. Dans l'excitation d'un discours militant, une phrase est passée inaperçue dans un texte écrit et reproduit sur le site du Premier ministre pour prouver qu'elle ne peut pas avoir été prononcée à la légère. En effet, elle laisse percevoir une concession sur l'abandon des colonies de Cisjordanie en échange d'un accord de sécurité le long du Jourdain:

Et c'est pourquoi un accord de paix avec les Palestiniens doit inclure une présence israélienne à la frontière orientale d'un futur Etat palestinien.

Benjamin Netanyahou rejoint ainsi implicitement le plan d'Ygal Allon, vice-premier ministre socialiste, qui avait proposé dès 1968 la fin de l'occupation israélienne de la Cisjordanie en échange d'une zone tampon le long du Jourdain, occupée par l'armée israélienne pour couvrir les besoins de sécurité d'Israël. Mais la plupart des Américains n'ont pas relevé cette phrase et ont interprété ce discours comme une volonté d'ingérence israélienne auprès du Congrès pour le contraindre à discréditer Barack Obama.

Rancune

Les Américains pouvaient difficilement passer par perte et profit la claque reçue par Joe Biden et les plates excuses écrites envoyées par Israël se sont avérées insuffisantes pour les Etats-Unis. La rancune semblait tenace. Le président Obama a d'ailleurs insisté auprès de son interlocuteur, dès l'ouverture des discussions, pour faire entendre qu'il ne pouvait plus tolérer l'arrogance à laquelle s'était habitué Netanyahou. Il le lui avait déjà fait comprendre en l'accueillant avec un protocole réduit a minima, sans les honneurs militaires réservés aux hôtes d'honneur, à une heure tardive, 22 heures, et sans couverture médiatique.

Au lieu de parler de l'Iran, les deux dirigeants ont été amenés à remettre sur le tapis, sans résultat, les incidents de la visite de Joe Biden. Les entretiens ont été houleux et par deux fois les protagonistes ont dû hausser le ton, aux dires des proches du président Obama. Les Américains tenaient à montrer clairement leur désaccord sur les méthodes de certains membres de la coalition israélienne en visant précisément les ministres du Shass. Ces derniers ont d'ailleurs réédité leur exploit. Netanyahou était encore au pied de son avion quand il a appris l'annonce impromptue de la construction de l'hôtel Sheherd à Sheikh Jarrah. Un «remake» de l'affaire Biden.

Rumeurs

Netanyahou a perdu de sa superbe après un accueil froid au cours d'un voyage catastrophique pour la diplomatie israélienne. De mémoire de journaliste, il n'y a aucun exemple de traitement aussi humiliant d'un Premier ministre israélien. L'opposition en profite pour tacler certains membres de la coalition qui ne cessent d'entraver la démarche du Premier ministre. Ils condamnent l'idée même de ce voyage décidé pendant une période inappropriée, venant juste après les incidents avec Joe Biden qui n'avaient pas encore été purgés. Le Premier ministre pensait se déplacer pour raccommoder des liens distendus, mais il a obtenu l'effet inverse.

Alors, des rumeurs persistantes annoncent que Netanyahou n'aurait plus d'autre choix que de modifier la composition de son gouvernement pour éliminer les éléments rebelles et perturbateurs, peu discrets sur les constructions à Jérusalem-Est qui se poursuivaient dans le consensus national sans la publicité intempestive imposée par les religieux. Par ailleurs, la petite phrase sur le besoin sécuritaire le long du Jourdain était à destination de l'opposition pour la convaincre qu'il restait ouvert. Les membres du parti centriste Kadima ont compris le message et ils réitèrent devant toutes les caméras de télévision leur offre de service pour rejoindre la coalition expurgée de ses éléments indociles, les religieux du Shass et les nationalistes d'Israël Beiteinou. Se sentant dans la ligne de mire, ces derniers se défendent en déclarant que: «Netanyahou n'a aucune raison de modifier la composition du gouvernement. Ni Shass ni Israël Beitenou ne l'empêchent de mener la politique qu'il désire, y compris le gel» et en menaçant: «En outre, le prix politique qu'il va payer pour trahir sera élevé.»

Le Premier ministre israélien devrait méditer sur les conséquences d'un exercice solitaire du pouvoir et comprendre que les débauchages politiques, sans programme élaboré, ne mènent à aucun résultat tangible. Le pays, complètement isolé diplomatiquement et brouillé avec les Etats-Unis, trouvera son destin dans une union nationale loin des extrêmes. La semaine qui s'ouvre sera dure pour Benjamin Netanyahou car quelque chose a déréglé son image d'invincibilité depuis son retour des Etats-Unis.

Jacques Benillouche

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Photo: Netanyahou refuse de répondre à une question lors d'un point presse. Le 23 mars 2010 à Washington. REUTERS/Jonathan Ernst

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