Culture

«Mosquito», odyssée sauvage

Temps de lecture : 3 min

En Afrique pendant la Première Guerre mondiale, le film de João Nuno Pinto raconte un voyage à travers la jungle qui se transforme en épopée mentale.

Le brave soldat Zacarias (João Nunes Monteiro), acteur et victime d'une guerre à laquelle il ne comprend rien. | Alfama Films
Le brave soldat Zacarias (João Nunes Monteiro), acteur et victime d'une guerre à laquelle il ne comprend rien. | Alfama Films

Il y a la guerre. Les jeunes gars veulent y aller. Pour se tirer de chez eux, pour voir du pays, pour se battre, pour l'aventure, pour l'honneur du pays… Leurs raisons proclamées ne sont pas forcément claires; qu'importe, ils y vont.

Où? À la guerre donc, mais pas celle qu'ils croyaient. On est en 1917, le Portugal, leur pays, est impliqué dans le conflit mondial. Ils se voient héros entre Marne et Flandre, ils se retrouvent couverts de moustiques à l'autre bout de la planète. C'est où, le Mozambique?

Sur le territoire des mythes

De cette histoire, locale, partielle, authentique, documentée, le film fait d'entrée de jeu la ressource d'un mélange détonnant. Inscrit dans des faits et des lieux, Mosquito gagne également d'emblée en abstraction, par cette mise en orbite de multiples approches, savoirs, mémoires, illusions.

Et donc oui, c'est bien «la» guerre, comme une généralité qui a à voir en même temps avec la boucherie de Verdun et avec l'horreur coloniale, avec la géopolitique et la boue, avec les grands récits héroïques et les sortilèges venus d'autres côtés du monde, avec d'autres idées de ce que c'est que de vivre, et de mourir.

Jeune troufion aussi plein d'ardeur qu'incompétent, Zacarias se retrouve isolé de la troupe, déjà en mauvais état à peine débarquée sur les rivages africains. Le voilà parti pour retrouver son régiment. La traversée de la savane et de la jungle sera une odyssée sauvage.

Sauvage, car si on est bien sur le territoire des mythes, ces mythes ne sont pas les siens, ni les nôtres. Avec et contre les êtres –humains plus ou moins amis, plus ou moins ennemis, animaux, végétaux, terre et eau–, il va s'agir d'un bricolage constant, à la fois vital et vertigineux –dangereux, parfois grotesque, à l'occasion très émouvant.

Le soldat portugais et le soldat allemand (Sebastian Jehkul), ennemis? | Alfama Films

Les rencontres sont autant de défis, les motivations des un·es et des autres ne sont jamais fixes. Mais elles ne sont de toute façon jamais moins légitimes que sa propre présence sur cette terre, que son pays a envahie et qu'il doit défendre contre une autre puissance coloniale (l'Allemagne a des visées sur la région), elle aussi incarnée par des clampins qui ne savent pas ce qu'ils fichent là.

La fièvre, le délire, les hallucinations montent en densité au cours de ce périple impossible et réel (il fut celui du grand père du réalisateur), tout autant que la conscience de l'aberration meurtrière que fut la domination européenne en Afrique, et ses suites jusqu'à aujourd'hui.

Références réelles et légendaires

En jouant sur des références reconnaissables, issues de tout le patrimoine des grands récits, d'Homère à Coppola, des Amazones au vaudou, de l'Anabase à Jules Verne, João Nuno Pinto transforme l'évocation d'une aventure en Afrique du Sud-Est au début du XXe siècle en cauchemar critique très actuel.

Des hommes blancs armés, juchés sur des hommes noirs qu'ils soumettent par la violence. Toute ressemblance, etc. | Alfama Films

Le réalisateur y parvient grâce à la puissance sensorielle qui émane de son film. Peu à peu, Zacarias devient moins un personnage que le catalyseur d'un ensemble d'impressions, sonores et tactiles peut-être plus encore que visuelles.

Expérience immersive par la seule force de sa mise en scène (et du jeu des interprètes), Mosquito emporte dans une luxuriance d'idées et d'élans physiques. Tout en ne racontant «que» l'histoire du soldat Zacarias, il fait surgir de manière subliminale une nuée d'images, qui sont loin de toutes appartenir à un passé colonial exotique et révolu.

Le second long métrage de João Nuno Pinto vient ainsi s'ajouter à la liste exceptionnellement longue des films portugais ayant, selon des approches très différentes, su regarder leur héritage colonial, et où l'on retrouve tant d'œuvres magnifiques –Non ou la vaine gloire de commander de Manoel de Oliveira, Casa de lava et En avant, jeunesse! (en attendant toujours le chef-d'œuvre Vitalina Varela) de Pedro Costa, Tabou de Miguel Gomes, La Bataille de Tabatô de João Viana, Lettres de la guerre d'Ivo Ferreira…

À cet égard également, et alors que la plupart des puissances coloniales sont loin d'avoir accompli un travail d'une ampleur comparable, notamment au cinéma, le film a valeur de signal très actuel.

NB: Mosquito fait partie des films qui peuvent enfin sortir, grâce à la réouverture des salles le 22 juin. À cette date deviennent ou redeviennent aussi visibles sur grand écran des documentaires mémorables: Kongo d'Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav, Si c'était de l'amour de Patric Chiha, Green Boys d'Ariane Doublet ou encore Be Natural de Pamela Green.

Mosquito

de João Nuno Pinto, avec João Nunes Monteiro, Sebastian Jehkul, Josefina Massango

Séances

Durée: 2h02

Sortie le 22 juin 2020

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