Tech & internet / Économie

L'économie vous aide à comprendre vos chances sur les sites de rencontres

Temps de lecture : 10 min

Pour savoir dans quoi l'on s'engage en téléchargeant Tinder ou Bumble, il n'est pas inutile de revenir sur les stratégies des plateformes comme sur celles des internautes.

Selon les données collectées en ligne, les hommes auraient tendance à rechercher des partenaires plus petites, plus jeunes et moins diplômées qu'eux. | Pratik Gupta via Unsplash
Selon les données collectées en ligne, les hommes auraient tendance à rechercher des partenaires plus petites, plus jeunes et moins diplômées qu'eux. | Pratik Gupta via Unsplash

Vous êtes en quête d'une relation durable ou d'une rencontre sans lendemain? Inscrivez-vous sur Tinder ou Meetic –ou alors, si vos préférences sont nettement plus ciblées, sur GlutenFreeSingles ou ClownDating.

Les algorithmes ont remplacé les agences matrimoniales et la drague à l'ancienne. L'analyse économique s'était risquée à échafauder une théorie du mariage sans données, l'explosion des sites de rencontres a depuis tourné la tête de bien des économètres.

Savez-vous qu'un mariage sur trois aujourd'hui aux États-Unis commence par une mise en relation virtuelle? Qu'une entreprise chinoise qui s'était mariée à un site californien LGBT+ a été forcée de divorcer par l'administration américaine pour des raisons de sécurité intérieure? Que chacun·e, dans ses requêtes de partenaires, privilégie des profils plus favorables que le sien et qu'en conséquence, une proportion significative d'utilisateurs et d'utilisatrices ne récoltent jamais de réponse à leurs avances?

Avant de se pencher sur la formation des couples, donnons quelques éléments d'économie de base sur l'industrie des plateformes de rencontres. C'est moins sexy, mais c'est utile à savoir si vous comptez vous y inscrire.

Racolage à l'offre gratuite

Si vous craignez les monopoles, la multitude de sites (plusieurs milliers en tout) vous rassurera –à tort, pourtant. Il n'y a pas de Google ou d'Amazon visibles qui trustent le marché, mais un acteur peu connu, Interactive Corp., le domine à travers sa filiale Match Group, cotée au Nasdaq.

Elle est à la tête d'une cinquantaine de sites, dont les tout premiers en audience: le leader Tinder, mais aussi Plenty Of Fish, Match.com, OkCupid, Hinge, Meetic, etc.

Les inclinations amoureuses diverses et les préférences sexuelles particulières des internautes expliquent cette multiplicité des marques. En posséder plusieurs en portefeuille permet d'étendre la clientèle auprès d'audiences spécifiques, ainsi que de conserver dans son giron les personnes qui papillonnent d'une plateforme généraliste à l'autre.

En matière d'affaires, le positionnement marketing pour faciliter les rencontres éphémères rapporte plus.

À la crainte ordinaire du prix élevé du monopole s'ajoute ici un risque de dégradation de la qualité du service. Un modèle des sites de rencontres consiste en effet à racoler des client·es sur une offre basique gratuite pour les convertir ensuite vers une offre payante plus complète. Or, une fois la ou le partenaire de rêve trouvé et conquis, fiancé et marié, la plateforme perdra son abonné·e –au moins pour quelque temps. La concurrence sur la qualité contrecarre cette incitation naturelle à freiner l'amélioration des performances des algorithmes pour former des couples durables.

En matière d'affaires, le positionnement marketing pour faciliter les rencontres éphémères rapporte plus –surtout quand l'offre gratuite engrange de solides recettes publicitaires. Toutefois, certains sites s'affichent spécialisés dans la recherche d'âme sœur.

C'est ce que prétend Facebook Dating, un nouveau venu qui n'a pas encore vraiment percé. Son orientation est cependant crédible, dans la mesure où il s'agit d'un service complémentaire du réseau social mondial plus qu'un centre de profit qui cherchera à le maximiser.

Attention aux données personnelles

Quel que soit le positionnement des plateformes, il faut veiller à ses données personnelles. Les sites de rencontres enregistrent et conservent des informations intimes, qui vont bien au-delà du nom, prénom, adresse et numéro de carte bancaire.

Pour dresser leur profil, OkCupid pose à ses abonné·es des centaines de questions, entre autres «s'ils se sont déjà livrés à une activité sexuelle effrénée alors qu'ils étaient dans un état dépressif» ou «s'ils sont prêts à couiner comme un dauphin si leur partenaire le leur demande pendant l'acte sexuel»!

(Pour les personnes qui s'inquièteraient de mes travers, sachez que j'ai découvert ces questions insolites sans m'abonner au site. Je n'ai donc pas eu à y répondre).

En 2016, 70.000 comptes ont été piratés et leurs informations divulguées par des étudiants danois en master. Autre esclandre, le piratage de plusieurs millions de comptes d'un site américain spécialisé dans les rencontres extra-conjugales. L'infidélité peut coûter cher…

Il y a des dizaines d'affaires de ce type. Elles concernent surtout des plateformes peu connues, peu visibles, souvent éphémères. Leurs méthodes douteuses sont alors plus difficiles à contrôler et à sanctionner.

Les données peuvent également être transmises à des tiers (les prestataires de services techniques des sites, par exemple) ou vendues à des fins publicitaires. Le risque d'usage malveillant est réduit, mais il peut rester bien embarrassant.

Par le passé, Grindr, qui s'adresse aux gays, bi et trans, a renseigné des commerçants de logiciel sur l'adresse et le téléphone d'abonnés, mais également sur leur séropositivité.

Quand la géopolitique s'en mêle

Ce site LGBT+ a aussi fait parler de lui d'une autre façon. En 2018, après deux années de fiançailles capitalistiques, il s'est entièrement donné à une entreprise chinoise spécialisée dans les jeux en ligne.

Il semble qu'elle n'aurait alors pas notifié sa prise de contrôle auprès du CFIUS, le comité chargé d'évaluer les implications des investissements étrangers sur la sécurité intérieure des États-Unis.

Craignant que le gouvernement chinois puisse utiliser les données personnelles pour faire chanter des Américain·es –dont éventuellement des membres du Congrès et des responsables de l'administration–, le comité a ordonné une séparation sans consentement mutuel. Grindr a été cédé en mars dernier à un groupe d'investisseurs californiens.

Vos données personnelles seront mieux protégées si vous résidez en Europe. Vous pourrez plus facilement en exercer le contrôle et accéder aux informations que vous avez semées derrière vous comme des petits cailloux.

Cette masse d'informations peut être conséquente, comme en témoigne la journaliste Judith Duportail dans l'article «I asked Tinder for my data. It sent me 800 pages of my deepest, darkest secrets» («J'ai demandé mes données à Tinder. Ils m'ont envoyé 800 pages remplies de mes secrets les plus profonds et les plus sombres»).

Comment les couples se forment

Au terme de ce rapide survol, il apparaît raisonnable de s'abonner à plus d'un site, de les sélectionner de propriétaires différents, d'identifier leur positionnement pour la drague d'un soir ou pour une relation durable, de privilégier les plateformes ayant pignon sur rue, ainsi que de lire attentivement les conditions d'utilisation de vos données.

Sinon, pour choisir plus précisément, je suggère, comme pour l'achat d'une tondeuse à gazon ou d'un fer à repasser, de consulter les enquêtes et tests comparatifs de Que choisir? ou de Consumer Reports.

Pour les esprits moins pratiques, les théories de la formation des couples offrent également un éclairage utile. La plus ancienne est racontée par le poète grec Aristophane dans Le Banquet de Platon, au Ve siècle avant J.-C. À l'origine, les êtres humains étaient dotés de quatre bras, quatre jambes et deux visages. Punis pour avoir tenté d'escalader le ciel, Zeus les sépare en moitiés. Il condamne définitivement chacun à errer en quête de l'âme sœur pour reconstituer son antique nature.

Plus terre à terre, le prix Nobel d'économie Gary Becker suppose lui aussi dans «Une théorie du mariage» que le désir d'union est gouverné par la recherche d'une moitié unique. Mais il s'agit alors de la ou du partenaire qui, grâce à ses qualités complémentaires spécifiques, maximisera le gain d'une vie en commun avec enfants, maison et voiture.

Ce premier article d'économie sur le mariage est une construction purement théorique. Il n'est étayé par aucune donnée empirique. À cette époque de la vie de Becker, internet n'existait pas et les agences matrimoniales d'alors n'enregistraient pas d'informations statistiquement exploitables.

Notez l'absence de jalousie et de rivalité entre les êtres humains dans ces deux fictions. La prédestination et la nature n'offrent à tout à chacun qu'un seul choix. Inutile de convoiter la ou le partenaire de quelqu'un d'autre, puisqu'il s'agira toujours d'une moins bonne option.

Appariements à attractivité égale

Aujourd'hui en revanche, les théories de la formation des couples qui prévalent jouent à fond la concurrence. Le principe général est le suivant: les individus classent les partenaires possibles selon une échelle de préférence ou encore d'attractivité; ils font leur demande en mariage auprès de leur préféré ou du plus attractif, mais ils ne sont pas les seuls à guigner le même partenaire; celui-ci a bien sûr son mot à dire; il peut refuser telle proposition, espérant trouver un meilleur parti.

Un modèle fameux pour parvenir à caser tout ce monde rival a été conçu par un couple académique formé d'un mathématicien, David Gale, et d'un économiste, Lloyd Shapley.

Le modèle aboutit à une affectation stable où chacun·e a trouvé chaussure à son pied: aucun couple formé ne peut dévier, de sorte que ses membres s'en sortent mieux. Si l'un voulait convoler avec un partenaire plus attractif, ce dernier perdrait au change, car le nouveau prétendant serait forcément moins bien que le sien. Autrement dit, il ne sert à rien de vouloir conquérir quelqu'un de plus attractif que soi, car un rival plus attractif vous délogera et prendra son cœur.

Sur les sites de rencontre, on vise plutôt un partenaire mieux que soi –comprendre plus beau et plus riche.

Les appariements se réalisent finalement entre partenaires d'attractivité égale, ce qui est une autre forme de complémentarité. On montre d'ailleurs mathématiquement que la formation des couples par complémentarité ou par rivalité aboutit au même équilibre, à la même affectation optimale.

Naturellement, l'affectation idéale n'est possible que dans le cadre d'hypothèses simplificatrices, en particulier sur l'ordre des préférences et sa connaissance par les individus. Dans la réalité, forcément plus complexe, il en va autrement. Il n'y aurait pas de divorces, sinon!

On se doute par exemple que sur les sites de rencontre, on vise plutôt un partenaire mieux que soi –comprendre plus beau et plus riche. C'est ce qu'a cherché à démontrer un couple académique, cette fois formé d'un physicien et d'une sociologue.

Les deux universitaires ont établi une échelle de désidérabilité selon le nombre de premiers messages reçus en un mois par les personnes inscrites sur un site de rencontre hétérosexuel dans plusieurs villes des États-Unis. Le record est détenu par une New-Yorkaise de 30 ans, avec plus de 1.000 approches.

Le duo a également classé les utilisateurs et utilisatrices en appliquant PageRank, l'algorithme de Google pour estimer la popularité des pages web. Eh bien, en moyenne, les femmes et les hommes recherchent des partenaires qui sont 25% plus désirables qu'eux-mêmes.

Tenter le coup malgré tout

Le modèle proposé pour expliquer ce phénomène repose sur un arbitrage entre viser haut et soulever un intérêt réciproque: plus le choix s'éloigne vers le haut de son propre score d'attractivité, moins il y a de chances de nouer un lien amical ou amoureux.

Or, même si retenir et envoyer une proposition est aisé (il suffit de balayer des dizaines de profils et d'afficher un cœur sur une photo ou de rédiger quelques mots), le temps passé et l'effort consenti, donc le coût, ne sont pas nuls –sans parler du désagréable sentiment de se prendre un râteau.

Une interprétation intuitive de ce modèle est que les femmes et les hommes ne distinguent qu'imparfaitement l'attractivité des partenaires potentiel·les et comptent alors sur une erreur de l'autre: il y a une chance qu'il ou elle ne s'aperçoive pas que je ne joue pas dans sa catégorie, alors je tente. Mais pas systématiquement, car les approches ont bien un coût.

Les hommes répondent à 60% aux invitations, tandis que les femmes n'acceptent que 6% des propositions.

On se doute aussi que le genre masculin n'est pas à son avantage. Sans surprise, les données des sites de rencontres hétérosexuels montrent qu'en comparaison d'eux-mêmes, les hommes s'adressent préférentiellement à des femmes plus petites, plus jeunes et moins diplômées et qu'ils accordent plus d'importance aux attraits physiques que les femmes.

Sans surprise également, les hommes répondent à 60% aux invitations, tandis que les femmes, peut-être moins intéressées par des rencontres éphémères, n'acceptent que 6% des propositions.

Ces chiffres sont fournis par le Tinder chinois, Tantan, qui précise aussi que 5% des hommes ne reçoivent jamais de réponse à leur invitation de rencontre. Pour Tinder, on retrouve, semble-t-il, une disproportion des likes similaires: les femmes acceptent 12% des sollicitations, contre 72% pour les hommes.

Il serait intéressant de connaître les chiffres de Bumble. Sur ce site qui talonne désormais Tinder, seules les femmes peuvent établir le premier contact –une innovation simple qui lui a permis d'en recruter un très grand nombre de façon accélérée. Aux hommes pour une fois d'attendre d'être sollicités.

«Rejoignez la ruche», tel est le slogan de l'application. Si vous ne le savez pas, bumblebee désigne en anglais le genre des bourdons (Bombus), des sortes d'abeilles dont les ouvrières n'ont pas besoin de s'accoupler pour pondre des œufs. Le taux d'acceptation des sollicitations par les hommes sur ce site frôle-t-il alors les 100%?

Davantage de mariages mixtes

Au chapitre de l'endogamie, pas de surprise non plus sur les préférences révélées par les appariements réalisés sur les sites de rencontres: les individus préfèrent nouer des liens avec des partenaires de même couleur de peau et de religion identique.

Mais le point important n'est pas là: il faut comparer les rencontres en ligne avec les formes alternatives traditionnelles qu'elles remplacent en partie.

Avant internet, les mariages étaient issus d'une première rencontre dans le cercle familial ou amical, dans les cafés ou au ciné, sur les bancs du lycée ou de l'université, au travail ou, plus rarement, à l'église ou grâce aux petites annonces. Depuis, toutes ces formes déclinent. Aux États-Unis, les sites de rencontre sont même en passe d'arriver en tête.

Or, les mariages issus d'un premier contact en ligne se caractérisent par une plus grande exogamie: la proportion de mariages mixtes et de mariages interreligieux est plus élevée.

A contrario, les sites de rencontres ont permis aux personnes aux orientations sexuelles moins partagées –et donc forcément moins nombreuses dans leur entourage proche–, de trouver plus facilement un·e partenaire. Outre-Atlantique, 70 % des homosexuels rencontrent leur partenaire en ligne, une proportion plus de trois fois plus importante que chez les hétérosexuels.

La comparaison avec les formes de rencontres traditionnelles semble également montrer que les relations durables issues d'une première rencontre initiée sur internet sont plus longues et plus heureuses.

Il n'y a aucun doute qu'en élargissant considérablement le nombre de partenaires potentiel·les au-delà du cercle restreint des connaissances amicales, familiales et professionnelles, les sites de rencontres ont augmenté les chances d'appariements mieux assortis.

Voilà, vous ne savez pas encore tout sur les sites de rencontres, mais suffisamment peut-être pour vous décider d'y recourir ou non, pour un plan d'un soir ou pour trouver l'âme sœur, et suffisamment aussi pour porter un jugement moins subjectif sur leur utilité sociale.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

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