Société / Culture

«Transparente», l'enfant et les violences

Temps de lecture : 4 min

Ce manga gorgé de fantastique observe les violences masculines à travers les yeux d'une petite fille.

Visuel tiré du tome 1 de Transparente, de Jun Ogino. | Éditions Kurokawa
Visuel tiré du tome 1 de Transparente, de Jun Ogino. | Éditions Kurokawa

«Mon Dieu, faites-moi un oiseau, que je puisse m'envoler, loin, loin d'ici», chantait la petite Jenny dans Forrest Gump lorsqu'elle tentait d'échapper à un père violent. Des paroles qu'Aya Kinomiya prend au pied de la lettre. L'héroïne de Transparente grandit entre un grand-frère apathique et une mère qui tente sans succès de préserver ses enfants de la violence de leur père. La petite fille voit sa mère prendre des coups sans pouvoir agir, et rêve de disparaître... jusqu'au jour où ce pouvoir semble se développer.

Aya devient transparente quand elle le souhaite fort. Elle hante le monde et son quotidien sans que personne ne la remarque. Un jour, elle commet l'irréparable. En quatre volumes, le manga raconte comment cette fille marquée par les violences conjugales et le poids d'un crime trop lourd pour elle va peu à peu revenir à la vie, perdant du même coup son pouvoir de disparition.

Avec l'irruption dans leur quotidien des collages contre les féminicides, qui prennent de plus en plus de poids dans l'espace public, les Français·es commencent peut-être enfin à prendre conscience de la réalité des violences faites aux femmes. Plus question de fermer les yeux sur les dizaines d'asssassinats de femmes qui ont lieu chaque année en France: entre 122 et 149 (selon les sources) en 2019 et 121 en 2018.

Au sein du foyer, les enfants sont aussi des victimes, collatérales ou directes, de ces violences. En 2018, en France, et selon une étude gouvernementale, vingt et un enfants sont morts dans un climat de violences conjugales, vingt-neuf enfants ont été témoins de scènes de crime et quatre-vingt-deux sont devenus orphelins de père, de mère ou les deux.

Enfance volée

Cette problématique des enfants victimes de violences au sein du foyer est malheureusement universelle. Et Transparente, à sa manière, propose de comprendre un peu mieux les sentiments d'enfants dont la père bat la mère. Aya Kinomiya n'est pas une enfant joyeuse. Elle cache son drame derrière des abords froids. Quand elle commence à s'ouvrir à l'amitié, elle s'étonne de la vie qui se dégage de ses camarades. Elle a pourtant conscience que son enfance lui a été volée: «La dernière fois que j'ai invité quelqu'un à la maison, ça doit remonter au CE1.»

Lorsqu'elle s'anime enfin, grâce à l'écriture de chansons pour son amie musicienne, elle s'interroge: «Si j'ai pu devenir transparente… c'est parce que je souhaitais disparaître. Si je perds mon don… est-ce que ça veut dire que je suis bien là où je suis?» Le constat qu'elle dresse est alors aigre-doux: «C'est la première fois que je ressens ça… l'envie de rentrer chez soi, un endroit où je me sens bien.»

Mais ce n'est pas parce que l'agresseur au sein de sa famille a disparu que le monde d'Aya Kinomiya devient soudain tout rose. Après son père violent, elle est confrontée à d'autres formes d'abus au masculin. Elle croise d'abord un lycéen qui vole les sous-vêtements d'une de ses amies, puis le fils adolescent du patron du magasin où elle travaille qui insulte et maltraite son père devant elle. Aya retrouve son don pour devenir transparente. Dans un monde où la violence des hommes règne, elle tente de protéger ses ami·e·s comme elle peut.

Le mécanisme de défense élaboré par Aya dans son enfance, la disparition, est une réaction à la violence quotidienne dont elle a été le témoin. Dans une interview accordée à La Gazette suisse en 2008, Maurice Berger, professeur et chef de service en psychiatrie de l'enfant au CHU de Saint-Étienne, expliquait que les enfants avaient même leur propre définition de la violence d'une scène de conflit entre adultes et leur propre façon de les vivre:

«Une scène conjugale devient violente pour un enfant quand il n'a pas le pouvoir de l'arrêter ni le pouvoir de s'y soustraire physiquement ou psychologiquement. Cela dit, l'impact dépend aussi de la fréquence des scènes auxquelles il est exposé et du niveau de différenciation de son psychisme: un enfant de 6, 7 ans peut être très atteint par une scène de violence, mais en même temps il peut être capable de dire à ses parents: “Taisez-vous!” ou de se dire: “Ce sont leurs affaires”; quand il y a une certaine prévisibilité, il peut repérer les prémisses d'une dispute, l'anticiper et se protéger en allant dans sa chambre.»

Un mécanisme de défense dont ne disposent pas les enfants plus jeunes, poursuit le professeur Berger dans le même entretien: incapables de se protéger, ils subissent la violence comme s'ils en étaient la vicitme directe: «Un bébé dont la mère est frappée alors qu'elle le porte dans ses bras se vit comme un bébé tapé.»

Sidération et dissociation

Parce que la violence fait partie du quotidien dans la famille d'Aya depuis des années, celle-ci a développé une réponse inédite dont parlent pourtant souvent les victimes d'agressions: la dissociation du corps. Dans les faits, les victimes de viol, par exemple, ont souvent deux modes de défense pour leur survie: la sidération (quand le corps refuse de faire le moindre mouvement) et la dissociation (ce sentiment que l'esprit quitte le corps). En un sens, Aya Kinomiya est tellement traumatisée par son père qu'elle est en permanence en train de réagir comme si le monde l'agressait, tentant de survivre en dissociant son corps et son esprit à la demande.

Cette héroïne tragique trouve pourtant en elle la capacité de résilience dont sont capables la plupart des victimes. Malgré des années de lutte, elle est capable de vivre. Le manga de Jun Ogino brille par son empathie envers les victimes, son analyse de la culpabilité et la société de violence dans laquelle nous évoluons.

Transparente

de Jun Ogino

Fiche

Volume 3 à paraître le 10 septembre 2020

Parution du dernier volume en fin d'année

Éditions Kurokawa

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