Égalités / Culture

La cour gay-friendly avec laquelle Louis XIV devait composer

Temps de lecture : 7 min

Signe des temps, Madame renomme le «vice italien» en «vice français».

Louis XIV et la famille royale, tableau de Jean Nocret (1670) où l'on peut voir le frère du roi, Philippe d'Orléans (deuxième à gauche), qui ne cachait pas son goût des hommes. | Château de Versailles via Wikimedia Commons
Louis XIV et la famille royale, tableau de Jean Nocret (1670) où l'on peut voir le frère du roi, Philippe d'Orléans (deuxième à gauche), qui ne cachait pas son goût des hommes. | Château de Versailles via Wikimedia Commons

Si l'on en croit le mémorialiste Saint-Simon, Louis XIV éprouvait «une singulière horreur pour tous les habitants de Sodome». À en juger par les mœurs de sa cour, son influence solaire semble avoir connu une éclipse sur la question. Les inclinations de son propre frère, Philippe d'Orléans ou Monsieur, sont très documentées. Au-delà, de nombreux princes, généraux ou prélats de la cour n'ont pas montré davantage de retenue ni de discrétion.

Il convient d'emblée de rappeler que le mot «homosexualité» ne verra le jour que deux siècles plus tard. L'historienne Elisabetta Lurgo, autrice de la biographie Philippe d'Orléans, souligne que «le problème, c'était la sodomie et non pas les “amitiés intimes” entre hommes, qui, à nos yeux, figureraient sans doute comme des liaisons amoureuses, avec embrassades et mots tendres». Ceux qu'on appelait alors sodomites encouraient la peine du feu.

Au XVIIe siècle, des bûchers ont été dressés pour brûler vifs les hommes accusés de cette pratique. Pourtant, depuis la Renaissance, la vogue italienne influençait les élites françaises, bouleversait les arts et revisitait les mœurs, conduisant à une certaine indulgence à l'égard de l'amour entre hommes. Michel Foucault évoquait un «lyrisme homosexuel que la culture de la Renaissance avait parfaitement supporté».

Cette attraction italienne restait encore vive au début du règne de Louis XIV dominé par Mazarin, qui a marié ses neveux et nièces aux Grands de France. À ce propos, Primi Visconti a noté dans ses Mémoires sur la cour de Louis XIV: «Il m'a été assuré [...] que le duc de Nevers [neveu de Mazarin] avait été le premier à corrompre Monsieur, lequel était un prince d'une grande beauté. Aussi la reine-mère avait-elle éloigné Monsieur du duc de Nevers, que l'on accusait d'avoir importé en France la mode du vice italien.» De là serait née l'expression «vice italien», élargissant une géographie alors centrée sur «l'amour grec».

Au poil et à la plume

L'amour entre hommes n'était pas un événement sensationnel au XVIIe siècle. Louis XIII lui-même s'est chastement amouraché d'éphèbes. Il s'est ainsi entiché de Cinq-Mars, nouant avec ce favori une relation ambiguë. Son entourage n'avait pas la même bride royale et les plus puissants princes de sang seraient, à l'époque actuelle, qualifiés de bisexuels. Son propre frère Gaston d'Orléans, son demi-frère César de Vendôme et son cousin Henri de Bourbon marchaient à voile et à vapeur, selon l'image maritime. Ou bien «au poil et à la plume», comme Saint-Simon le dénommera sous Louis XIV.

C'est au cours de ce dernier règne que l'amour entre hommes semble s'afficher avec une grande ampleur. Le marquis de Sourches, évoquant Versailles, écrit même en 1682 que «tous ces jeunes gens avaient poussé leurs débauches dans des excès horribles, et la cour était devenue une petite Sodome». Madame, la truculente princesse palatine, a fait les comptes: «Celui qui voudrait détester tous ceux qui aiment les garçons ne pourrait pas aimer ici [...] six personnes.» Ce qu'elle renomme le «vice français» régnait à la cour.

Elle note également: «Sur ce chapitre, je suis devenue tellement savante ici en France, que je pourrais écrire des livres là-dessus.» Si elle se targue d'en connaître un rayon, c'est qu'elle a épousé Monsieur, le plus célèbre homosexuel de son temps. Selon la légende noire de Mazarin, le prince aurait délibérément été élevé à la manière d'une fille. Une façon de le décrédibiliser et de neutraliser les complots contre son royal frangin. Mais cette version n'est plus en cours chez les historien·nes contemporain·es.

«Cette homosexualité a été un écran de fumée développé pour cacher les vraies raisons de son incompréhension avec ses contemporains.»
Elisabetta Lurgo, historienne

Longtemps premier prince du royaume, Monsieur était une personnalité haute en couleur. Volubile et extraverti, amoureux de la danse et expert de l'étiquette, il aimait se travestir dans le privé. Chose rare, il détestait la chasse et les chevauchées à cheval. Et il semblait indifférent à l'exercice du pouvoir. Surtout, Monsieur s'entourait de mignons.

«Son homosexualité et son amour pour le travestissement n'était pas exceptionnels à la cour de France, décrypte l'historienne Elisabetta Lurgo. Il y avait beaucoup de gentilshommes qui cultivaient les deux formes d'amour. Cette homosexualité a été un écran de fumée qu'on a développé pour cacher les vraies raisons de son incompréhension avec ses contemporains.» Plus choquant, Monsieur a entretenu une relation d'une vie avec un unique favori, le sulfureux chevalier de Lorraine. De surcroît, un étranger et qui était «accoutumé à dominer Monsieur», comme le note Saint-Simon.

Outre Monsieur et sa suite de damoiseaux, le goût italien ne connaissait pas d'interdit dans le haut clergé. Cardinaux ou archevêques, l'abbé d'Auvergne ou Jean de Bonzi, nombre de prélats issus des plus prestigieuses maisons aristocratiques, ne réfrénaient en rien leurs penchants. La vie militaire, elle aussi, ouvrait un espace de liberté où les généraux pouvaient s'adonner à des amours extraconjugales. Le Grand Condé, le duc de Vendôme, le maréchal de Villars, le maréchal de Luxembourg ou le Prince Eugène, dont la présence à la tête des armées a changé le cours de l'histoire, fréquentaient aussi l'intimité masculine.

Pas de gaieté de cœur

Tout cela était public. «Cette abondance de témoignages résulte du fait que la cour était rassemblée à Versailles où tout le monde vivait en permanence sous le regard de tout le monde», analyse l'historien Didier Godard, auteur du Goût de Monsieur. À propos du maréchal d'Huxelles, Saint-Simon évoque ses «débauches grecques dont il ne prenait pas la peine de se cacher». Le mémorialiste précise aussi que «le goût de Monsieur n'était pas celui des femmes et il ne s'en cachait même pas». Mais comment Louis XIV, roi très chrétien, le vivait-il en son for intérieur?

Pas de gaité de cœur, en tout cas. Dans un pamphlet de 1685, La France devenue italienne, il est dit sur la cour de France: «La débauche y régnait plus qu'en un lieu du monde, et quoique le Roi eût témoigné une horreur inconcevable pour ces sortes de plaisirs, il n'y avait qu'en cela qu'il ne pouvait être obéi.» Même si cette réalité l'indisposait, Louis XIV devait composer avec. «Allait-on priver l'armée royale de ses plus brillants stratèges, sous prétexte que certains la confondaient avec le Bataillon sacré de Thèbes?», écrivait l'historien Maurice Lever.

Selon Madame, c'est son ministre Louvois qui temporisa, y trouvant même un intérêt militaire: en principe, «lorsqu'il fallait aller à la guerre et entrer en campagne, on ne pouvait détacher [les militaires] de leurs maîtresses», alors qu'avec leurs goûts masculins, les militaires «étaient bien aises de quitter les dames, et d'entrer avec leurs amants en campagne et [...] n'étaient point aussi pressés de retourner chez eux.» Pour le plus grand plaisir des généraux, ces guerres ont été incessantes.

«Le vieil homme n'était plus le jeune roi qui soutenait Molière et auquel son propre style de vie ne permettait guère de donner des leçons de morale.»
Didier Godard, historien

Le roi a fermé les yeux et entretenait d'ailleurs les meilleures relations avec le cardinal de Bouillon ou le duc de Vendôme, parmi de nombreux autres. «Louis XIV n'a jamais envisagé de légiférer contre les sodomites, il n'a pas pris de mesures contre eux comme il l'a fait contre les protestants», précise Didier Godard.

Une fois, le roi réagit vivement. Il apprend la création en 1682 d'une société secrète, la confrérie italienne, rassemblant les homosexuels parmi les plus grands seigneurs. Énorme scandale à la cour. Son propre fils, le comte de Vermandois, né de sa relation adultérine avec Madame de la Vallière, était de la partie. Pour l'exemplarité, il sévit et renvoya des princes sur leurs terres. Quant à son fils, il le morigéna et le chassa de Versailles. Il ne le revit jamais puisque le jeune comte mourut de maladie au combat où, justement, il tentait de regagner l'estime paternelle, les armes à la main.

Dans cette deuxième partie de sa vie, Louis XIV tombait dans la dévotion. «Le vieil homme malade influencé par Madame de Maintenon n'était plus le jeune roi qui dansait dans les ballets de Lully, qui soutenait Molière contre les dévots et auquel son propre style de vie ne permettait guère de donner des leçons de morale», rappelle Didier Godard. Désormais rangé, son regard sembla ainsi évoluer sur les mœurs de Lully. Longtemps, il ne s'est pas attardé sur la bisexualité de ce père de famille. Mais sa relation avec un page ébruitée, le plus célèbre compositeur du règne tomba dans une relative disgrâce avant de mourir peu après.

Intrigues auprès des mignons

Loin d'avoir été un parangon de vertu, le roi eut de nombreux enfants adultérins. L'une des obsessions du souverain était de les légitimer. Les lettres patentes l'actèrent juridiquement. Mais pour parachever cette légitimation, le souverain chercha à unir ses enfants aux plus grandes familles. Et quel meilleur parti que celle de son propre frère? Il envisagea de marier la fille qu'il a eue avec la marquise de Montespan, Mademoiselle de Blois, avec le fils de Monsieur. Ce que Monsieur et surtout Madame refusèrent catégoriquement: inacceptable mésalliance, selon eux. Pour arriver à ses fins, Louis alla jusqu'à manipuler son frère, se jouant de ses relations amoureuses.

Il intrigua auprès de ses favoris. Saint-Simon rapporte que «le Roi s'adressa à monsieur le Grand, qui était de tout temps dans sa familiarité, pour gagner le chevalier de Lorraine, son frère, qui de tous temps aussi gouvernait Monsieur». Le roi utilisa aussi le marquis d'Effiat, «avec tant de vices si opposés au goût et au caractère du Roi et de Madame de Maintenon, il en était bien voulu et traité avec distinction, parce qu'il avait eu part avec le chevalier de Lorraine à réduire au mariage de Monsieur son fils». De proche en proche, il cernait Lorraine pour que celui-ci persuadât Monsieur de consentir à l'union. Ce qui advint, au grand dam de Madame.

En raison de leur rang, tous ces princes et aristocrates ne seront jamais inquiétés, en dépit des positions de l'Église, pourtant non équivoques. Il n'est pas sûr que les autres couches de la société, anonymes sans naissance ni protections, puissent en dire autant. Ce qui n'est pas sans rappeler la morale de La Fontaine: «Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.» Une situation encore d'actualité de par le monde.

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