France

Les trois «non» de Sarkozy à Fillon

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 26.03.2010 à 16 h 42

La cinquième République conduit inexorablement à un conflit entre le Président et le Premier ministre.

Le Premier ministre, François Fillon, était au Sénat où il était interrogé par Gérard Longuet, le président des sénateurs UMP. Il en a profité pour, selon ses propres termes, faire «une mise au point solennelle». Et le Premier ministre d'assurer qu'il n'y avait aucun problème entre lui-même et le président de la République. «J'ai été loyal», a-t-il dit, avec en effet quelques raisons d'être cru. «Je le suis, je le resterai», a-t-il conclu.

La vérité est qu'il existe bien un problème de nature institutionnelle autant que relationnelle. Il est vrai que le parcours de François Fillon à l'Hôtel Matignon est décidément peu ordinaire. Très vite marginalisé par un président qui a souhaité être omniprésent -il avait même été qualifié de «collaborateur»- et avait protesté aussitôt de sa qualité d'élu. François Fillon a eu du mal à trouver sa place dans un système où, par tradition, le Premier ministre est chargé de la protection rapprochée du président. Avec un président volontairement exposé, c'est François Fillon qui s'est retrouvé protégé.

Garder la main

Tandis que la cote de confiance de Nicolas Sarkozy est au plus bas, celle de François Fillon reste globalement positive; cas de figure très rare sous la Ve République. Il s'approche progressivement de la durée de la législature, privilège qu'avait eu avant lui Lionel Jospin, mais dans un tout autre cas de figure. Il était en effet impossible pour Nicolas Sarkozy, malgré l'ampleur de l'échec des régionales, de se séparer d'un François Fillon qui est, au contraire, fort utile. Le Premier ministre a donc saisi sa chance en mouillant la chemise, comme on dit, pendant la campagne des régionales, et plus encore pendant les deux tours de scrutin. Il y a certainement beaucoup gagné aux yeux en tout cas du «peuple de droite». Son discours au soir du scrutin a marqué par sa sobriété et l'énoncé du programme qu'il souhaite voir mis en place: rétablir la compétitivité du pays, assurer le financement des retraites et réduire les déficits publics. Il a donc su faire entendre sa propre petite musique. Pour le cas où... Il n'a pourtant pas pu faire prévaloir son point de vue qui était un remaniement plus significatif du gouvernement. Mais cela eut été prendre la main, alors que Nicolas Sarkozy entend bien la garder. Pour éventuellement, s'il le peut, changer de Premier ministre lorsqu'il se mettra en position de combat, en vue de l'élection présidentielle.

La réalité politique est donc que le gouvernement, remanié a minima, peut espérer durer six mois; guère plus. Avec pour feuille de route principale la réforme des retraites pour laquelle Nicolas Sarkozy a promis des mesures dans un délai de six mois. Et c'est probablement un crève-cœur pour l'actuel Premier ministre qui semblait armé pour accompagner Nicolas Sarkozy sur la durée du quinquennat. C'est si vrai qu'il avait demandé, au lendemain du scrutin régional, à pouvoir présenter sa démission pour proposer un remaniement plus vaste et plus significatif qui l'aurait placé dans un rôle clé dans la perspective de 2012. Ni démission, ni remaniement, ni télévision (François Fillon devait intervenir au journal de TF1 et en a été dissuadé par le président): ce sont donc les trois «non» de Nicolas Sarkozy à François Fillon au lendemain du scrutin. Et l'on n'a aucune peine à imaginer l'exaspération qu'ont pu provoquer, chez Nicolas Sarkozy, les ovations à répétitions adressées au Premier ministre par les députés de la majorité.

Un mandat de six mois

Problème: les députés ne sont pas seuls, puisque la fraction de l'opinion qui se réclame de la droite place également François Fillon en meilleure position. Il faut se faire une raison: quel que soit le cas de figure, la cinquième République est porteuse, à un moment ou à un autre, d'une dissociation entre le Premier ministre et le président. Mécaniquement. Irrésistiblement. Car le couple Sarkozy-Fillon n'a rien à voir avec ce que fut le couple Giscard-Chirac ou Mitterrand-Rocard  ou même Chirac-Villepin, puisque ce dernier prétendait à tout moment forcer la main du président. Au contraire, puisque François Fillon s'efforçait à la docilité ayant vite compris, semble-t-il, que celle-ci était de nature à lui valoir la faveur des Français. Si ce ne sont pas les acteurs eux-mêmes qui se divisent, c'est l'opinion qui créé la division et vient compliquer une situation déjà difficile.

Ainsi peut-on dire: à élections locales, leçons nationales.

Leçon institutionnelle: la majorité a paru se dresser face au président en faisant un triomphe au Premier ministre. Cela a conduit le président à réagir peut-être plus fermement qu'il ne l'aurait souhaité et à ne plus accorder qu'un mandat de six mois au gouvernement.

Leçon politique: les députés, il est vrai, ont vite fait leurs comptes. Comme il est de tradition, chacun a pu rapporter le score des régionales à sa propre circonscription et constater -même si cette comparaison n'a pas de sens puisqu'on ne votait pas pour une élection à enjeu national- que, sur la base néanmoins de ces régionales, les législatives seraient largement perdues par l'UMP et largement gagnées par le PS. C'est ainsi qu'il faut comprendre le retour à droite de Nicolas Sarkozy, le fait qu'il ait exclusivement parlé, ou presque, à son propre camp. En évitant de tomber dans le travers de Jacques Chirac qui, au lendemain de la déroute de 2004 des régionales, avait entrepris... de ne plus rien faire, Nicolas Sarkozy engage la réforme des retraites. En tentant de ressaisir l'électorat de droite. Cela a sonné la fin de l'ouverture et le retour au discours d'autorité et sécuritaire. En tous points conforme à l'éditorial d'Etienne Mougeotte dans le Figaro du lundi 22 mars, et qui manifestait cette aspiration d'une partie de ses soutiens à le voir «droitiser» de nouveau son discours et sa politique.

Mais était-ce là l'essentiel? Sans doute le peuple de droite avait-il besoin de réassurance. Mais il n'est pas sûr que l'autre moitié du pays, celle qui est aujourd'hui majoritaire  et qui a voté pour la gauche, puisse se satisfaire de ce schéma. Bien au contraire. Et surtout, Nicolas Sarkozy doit combattre sur le terrain de sa propre image. Celui précisément sur lequel prospère François Fillon parce qu'il est son antithèse. Parce qu'il incarne le sérieux, la rigueur, une humilité dont Nicolas Sarkozy fait peu de cas. L'important devrait donc être pour lui de se repositionner fortement sur le terrain présidentiel et d'utiliser davantage son Premier ministre pour les tâches ingrates qui sont celles d'un gouvernement et que de Gaulle appelait «l'intendance».

Si l'on regarde le message présidentiel délivré mercredi 24 mars à l'issue du Conseil des ministres, le souci de présidentialisation est là: dans le ton, la forme et l'énoncé de sa volonté de «garder le cap». Parce qu'il est en charge, là encore comme disait de Gaulle, «de l'essentiel», il ne peut donc infléchir ce cap fixé par contrat avec les Français en 2007 au prétexte d'une élection régionale. On s'attendait aussitôt à ce qu'il charge la barque du gouvernement. Or, il n'en a rien été. Dans une deuxième partie, son intervention a consisté à passer en revue les différents dossiers et les clientèles afférentes dont il allait se charger lui-même: les paysans, les médecins, les parents d'élèves inquiets pour la sécurité dans les lycées, les victimes de violences, etc. Il y aura certes le front extérieur, sommet européen et visite aux Etats-Unis dans la foulée, puis, en 2011, la présidence du G20 qui commencera en fait dès novembre 2010. Ce seront autant d'occasions de réhabiliter la figure du président.

Mais, sur le front intérieur, il n'est pas sûr qu'il ait pris le bon chemin pour faire face à cette situation, combien paradoxale, d'un président affaibli face à un Premier ministre fort, du moins dans l'opinion. Avec en outre ce résultat également paradoxal de le voir, en mettant un terme à une ouverture qui à droite passe très mal, gommer ce qu'il a de plus original: un véritable refus du sectarisme. En revenant vers la droite, il se banalise. En adoptant un schéma, classique certes sous la Cinquième République, de séparation programmée d'avec son Premier ministre, il se met peut-être plus en risque qu'il ne le pense.

Jean-Marie Colombani

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Photo: Nicolas Sarkozy et François Fillon Philippe Wojazer / Reuters

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