Politique

Le nouveau souffle du PS viendra peut-être de ses maires

Temps de lecture : 7 min

Les socialistes ont bien résisté au premier tour des municipales. Cette résilience, liée à la tradition d'implantation locale du parti, lui donne une occasion de se réinventer un avenir national.

Anne Hidalgo, candidate à sa réélection à Paris, en meeting à l'Élysée-Montmartre le 26 février 2020. | Joël Saget / AFP
Anne Hidalgo, candidate à sa réélection à Paris, en meeting à l'Élysée-Montmartre le 26 février 2020. | Joël Saget / AFP

Éclipsés par la crise sanitaire, les résultats du premier tour des élections municipales n'en sont pas moins intéressants pour réfuter deux idées reçues sur la vie politique française de l'après-2017.

Par-delà un taux d'abstention record largement imputable à la peur du Covid-19, ils ont mis en lumière la résilience de l'axe droite-gauche et rappelé que Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS) demeuraient les seules formations réellement implantées sur l'ensemble du territoire national.

Affaibli mais toujours là

Ces deux partis de gouvernement, fortement fragilisés par le «séisme» de l'élection présidentielle de 2017 et les résultats des dernières élections européennes, ont probablement vu leurs candidat·es sortant·es profiter de l'inclination de l'électorat à la stabilité dans un contexte de crise.

Les suffrages exprimés lors du premier tour témoignent, de manière plus profonde, d'une résistance du système partisan à l'onde de choc de 2017, même si celui-ci en est ressorti profondément reconfiguré.

Si la dynamique favorable aux socialistes se confirme le 28 juin, ce scrutin municipal contredira une deuxième idée trop hâtivement affirmée par beaucoup d'analystes de la vie politique française, celle d'une disparition inéluctable du PS à très court terme. Grâce à ses mairies, et plus largement à la force de frappe de ses élus locaux, ce dernier reste toujours en 2020 un acteur qui compte au plan national.

À la veille du premier tour, le politiste Rémi Lefebvre rappelait qu'en dépit de la forte érosion de ses positions, le parti demeurait la deuxième force municipale du pays, quatorze des cinquante villes les plus peuplées de France étant dirigées par un·e élu·e socialiste.

Quoique considérablement affaibli, surtout au regard de la situation de 2012 lorsqu'il détenait tous les pouvoirs, du local au national, le PS semble en passe de remplir l'objectif modeste fixé par sa nouvelle direction: conserver les grandes villes et villes moyennes épargnées par la sévère défaite de 2014.

La probabilité de conquérir Nancy, Bourges et Saint-Ouen, de même que les victoires acquises dès le premier tour à Denain, Cahors ou Bourg-en-Bresse, ont même conduit le porte-parole du parti à se réjouir du «vrai retour politique» de sa formation.

Enracinement de longue durée

La capacité de résilience (relative) du socialisme municipal aux crises nationales traversées par le parti ne devrait pourtant pas surprendre celles et ceux qui connaissent son histoire longue.

Depuis les premières conquêtes de la fin du XIXe siècle, nombre de responsables et d'élu·es socialistes, qui sont souvent les mêmes, conçoivent la mairie comme un laboratoire d'expérimentation de politiques publiques originales et un lieu de formation à l'exercice du pouvoir pour ses cadres.

Il est tout sauf anodin qu'au début des années 1920, le «père» de l'École nationale d'administration municipale (ENAM), disparu au début des années 1970 et depuis tombé dans l'oubli, ait été Henri Sellier, maire de Suresnes pendant vingt-deux ans et figure emblématique du socialisme municipal de l'entre-deux-guerres.

Jusqu'aux années 1980, de bons résultats aux élections locales constituaient une condition de survie pour un Parti socialiste accédant rarement aux responsabilités nationales.

En outre, l'objectif de conquête des mairies pour en faire des foyers de résistance au pouvoir central s'accordait bien avec la culture de résistance à l'État portée par nombre de militant·es jusque tard dans le XXe siècle.

«Social-démocratie municipaliste»

Peut-on néanmoins faire du PS une «social-démocratie municipaliste», comme l'affirmait Jean‑Christophe Cambadélis lors d'un entretien accordé à la revue Esprit en 2003?

L'élégance de la formule ne doit pas faire oublier son caractère discutable. Au cours de son histoire, le Parti socialiste français n'est jamais parvenu –à l'exception non négligeable de la fédération du Nord au sortir de la Seconde Guerre mondiale– à devenir un véritable parti de masse de type social-démocrate, sur le modèle de ses camarades allemand, nordiques ou britannique.

L'accent mis par Jean‑Christophe Cambadélis sur le municipalisme comme facteur central de la longévité du parti touche en revanche plus juste.

En vidant les sections locales de ses militant·es –au premier chef son personnel municipal– et en privant le parti de ressources financières et matérielles indispensables à son rayonnement, la perte de bastions historiques, comme Roubaix en 1983 ou Marseille en 1995, marque le déclin durable de son influence sur ces territoires.

Réciproquement, la conquête du Grand Ouest, notamment breton, qui s'amorce à partir des élections municipales de 1977, trouve une traduction presque immédiate dans les scrutins nationaux.

Comme un air de 1959

Bien qu'estompée par l'exercice régulier des responsabilités gouvernementales depuis 1981, l'identité du PS demeure donc toujours profondément façonnée par le local.

À l'image de la vieille Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) de Jean Jaurès et Léon Blum, ce parti de gouvernement est aussi un «parti des mairies», selon Rémi Lefebvre.

En observant sa situation actuelle, les historien·nes du socialisme songeront peut-être à la SFIO de 1959 préparant les premières élections municipales de la Ve République.

Comme le PS après l'élection d'Emmanuel Macron et la proclamation par ce dernier d'un «nouveau monde», le parti alors dirigé par Guy Mollet traversait une crise politique et identitaire profonde, aggravée par la naissance d'un régime que le général de Gaulle avait institué pour mettre fin –sans succès– à la «République des partis».

À l'échelle des gauches, l'union demeurait un horizon lointain. Le Parti communiste, de loin sa plus puissante organisation après-guerre, se refusait –comme aujourd'hui La France insoumise (LFI)– à toute alliance, même tactique, et constituait une «contre-société» repliée sur elle-même.

Enfin, l'exercice malheureux du pouvoir en 1956-1957 où Guy Mollet, à la tête d'un gouvernement de coalition, échoua à ramener la paix en Algérie et couvrit l'usage de la torture, provoqua en 1958 une scission dans les rangs de la SFIO, débouchant deux ans plus tard sur la naissance du Parti socialiste unifié (PSU).

Cet affaiblissement du parti, directement induit par l'exercice du pouvoir, évoque par ses conséquences politiques le quinquennat Hollande. Son crédit dans l'opinion est au plus bas et il subit le départ d'une partie de ses troupes, criant à la trahison de l'idéal socialiste –à l'instar des membres du mouvement Génération·s, fondé autour de Benoît Hamon.

Alliances et désunion

L'analogie entre la SFIO des années 1960 et le PS actuel présente certes d'indéniables limites, qui s'expliquent principalement par les transformations de nos institutions républicaines et, plus largement, de la démocratie libérale occidentale depuis les années 1970. Elle fait toutefois sens si on l'envisage sous l'angle de la question municipale.

En dépit de ses déboires, la formation de Guy Mollet demeurait une force avec laquelle compter grâce à la persistance de son enracinement dans ses fiefs historiques (Nord, Pas-de-Calais, Bouches-du-Rhône et Sud-Ouest).

Le prix de la résistance fut toutefois lourd à payer. Comme sous la IVe République, il impliquait le maintien d'alliances locales avec la droite. Si ces dernières s'avéraient efficaces au plan électoral, elles accentuèrent la mauvaise réputation d'un parti fragile et de plus en plus «notabilisé», selon l'historienne Noëlline Castagnez.

Les politiques gestionnaires promues par ses édiles alimentaient en outre une image d'immobilisme et constituèrent un frein à toute union de la gauche. Sans en être la seule cause, l'approche conservatrice et dépolitisée du local alors dominante contribua à la sclérose de la SFIO et à sa disparition en 1969.

Gestion ou repolitisation

Le socialisme municipal ne prit pas toujours cette forme, même si la plupart des élu·es du PS tendent à la privilégier depuis 1981. Sans remonter aux années 1890 où Jules Guesde, un soir de victoire électorale, érigea Roubaix en «Mecque du socialisme», des campagnes municipales plus récentes ont contribué à dynamiser le projet national du parti.

L'élection de 1977 en constitue peut-être l'exemple le plus emblématique. Elle permit l'installation d'une nouvelle génération d'élu·es à la tête de nombreuses villes de plus de 50.000 habitant·es –dont beaucoup furent battu·es en 2014.

Elle accéléra également la professionnalisation du PS et légitima, aux yeux des responsables comme des militant·es, la stratégie de conquête du pouvoir national par l'union de la gauche fixée par François Mitterrand au congrès d'Épinay de juin 1971.

À la lumière de l'histoire longue du socialisme municipal, deux voies semblent aujourd'hui se dessiner pour le PS, bien qu'il soit toujours dangereux de s'aventurer sur le terrain de la prospective: celle de la continuité gestionnaire ou celle de la repolitisation, à savoir la promotion d'une politique locale affirmant ouvertement son caractère socialiste et sa singularité par rapport à celle de ses adversaires de droite ou de gauche.

Par-delà la question –cruciale– des alliances, notamment avec le mouvement écologiste, cette deuxième voie pourrait évoquer le «socialisme de l'eau et du gaz», approche politique mise en œuvre par la SFIO dans les années 1900 et bien analysée par l'historienne Patrizia Dogliani.

Celui-ci se fondait sur la municipalisation des services publics sous la forme de régies directes (eau, gaz, électricité), le développement conséquent de l'aide sociale publique et des investissements substantiels dans les équipements collectifs et l'école laïque. Cette approche socialiste du local contribua largement au succès de la SFIO dans les milieux populaires, et de manière plus profonde à son enracinement durable dans le paysage politique républicain.

En promouvant dans leur commune un avatar moderne de ce «socialisme de l'eau et du gaz», les élu·es PS pourraient donner une incarnation concrète au plaidoyer de leur parti en faveur d'un développement également respectueux des impératifs sociaux et écologiques. Premier jalon d'une (longue) marche vers la reconquête d'une audience nationale?

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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