France

La carte du tendre de la solidarité française

Philippe Boggio, mis à jour le 30.03.2010 à 9 h 02

Pourquoi avons-nous été émus par les victimes d'Haïti et si peu par celles du séisme chilien?

Sebastian Piñera, le nouveau président, ne pouvait pas faire autrement, le 11 mars, que de vouer son mandat à la reconstruction de son pays, après le tremblement de terre qui avait ravagé le centre du Chili, quinze jours plus tôt. Il venait de prêter serment et de recevoir «le ruban du Congrès» au parlement de Valparaiso, quand la 268e réplique depuis le 27 février a soudain secoué la ville côtière, jetant à nouveau ses habitants hors de leurs maisons, et les députés hors de leur hémicycle.

L'assemblée précipitant la cérémonie d'investiture, puis évacuant les lieux, l'ancienne présidente, Michèle Bachelet, et son successeur filant ensemble vers les zones les plus touchées, voilà qui aurait pu donner quelques images fortes pour les télévisions. D'ailleurs, ça a dû être le cas. Mais celles-ci ont été peu diffusées. Aux Etats-Unis, peut-être. Le Chili est dans la  zone d'influence des Etats-Unis. Mais en France, le tremblement de terre de la région de Concepcion a suscité peu d'émotion, et peu mobilisé les médias.

L'échelle de la solidarité

C'est ainsi, certains drames peinent à sensibiliser, quand d'autres bouleversent dans l'instant. Pour injustes ou énigmatiques qu'elles apparaissent, les variations sont réelles sur l'échelle de la solidarité. La comparaison est cruelle mais, à un mois près, Concepcion n'est pas Port-au-Prince. Le secrétaire général de l'ONU s'en est plaint, indirectement, l'autre jour. Il a même rappelé, comme un reproche à la communauté internationale, que le gouvernement chilien avait été parmi les premiers à dépêcher ses équipes d'urgence en Haïti. «Le Chili a été extraordinairement généreux dans l'aide apportée à Haïti quand ce pays en avait besoin, a déclaré Ban Ki-moon. Maintenant, c'est le moment (...) de se tenir aux côtés du Chili et de sa population.» Peine perdue, sans doute. Le Chili va devoir se débrouiller seul.

Trop loin de nous, Concepcion? Masquée par l'horizon de sa cordillère, tout au bout, à l'ouest? Peut-être. Vue de France, pourtant, Haïti n'est pas non plus la plus proche des îles. Et le tsunami du 26 décembre 2004, pour lequel notre pays a établi son record de dons à des populations étrangères, a d'abord gonflé les flots, au large de Sumatra. Assez loin de nous.

L'écho de la mort? La béance annoncée du tombeau? A travers l'oscillomètre des médias, l'intuition, tout de suite, que le nombre de victimes va être plus ou moins considérable? Haïti: 230.000 vies emportées. Presque le pic de la chronique connue des séismes. Le pire était perceptible, même à distance, dès les premières heures. Chili: 500 morts, plusieurs milliers de disparus, qui tentent encore de se frayer un chemin jusqu'à nous. Les paris sur le futur «bilan», en guise de différentiel à nos compassions?

Sans doute. Mais pas seulement. Avant Haïti, le tremblement de terre le plus récent, celui de la province de Sichuan, en Chine (2008), n'avait pas mobilisé notre empathie. 90.000 morts, pourtant. La catastrophe la plus meurtrière à ce jour, Tangshan, toujours en Chine, 240.000 victimes, en 1976, n'est pas restée inscrite dans la mémoire de nos afflictions. Et d'une manière générale, cette même Chine, le pays le plus souvent meurtri par les tremblements de terre, nous a toujours laissés assez indifférents, quand l'information de ses infortunes parvenait jusqu'à nous. En cent dix ans, un million de victimes, pour six secousses. En aime-t-on mieux la Chine?

Affaire de timing, alors? Pour les Français, le drame chilien est mal tombé, trop tôt après Haïti, et malchance supplémentaire, la veille de la tempête sur les côtes vendéennes. Malgré elles, malgré nous, les catastrophes naturelles ou humanitaires concourent dans l'actualité, où même pour elles, les places sont chères.

Pour vraisemblables qu'elle soient, ces explications circonstancielles, la distance, la gravité, l'opportunité médiatique, sont toutefois incomplètes. C'est plutôt que tous les points du globe, quand le malheur les foudroie, ne peuvent pas avoir une égale résonance. Les Français n'ont pas le cœur assez gros pour aimer le monde entier, même souffrant. Leurs élans ont des penchants. Des préférences, héritées de l'histoire ou de l'habitude. Surviennent même des emballements dont ils sont les premiers surpris, comme ce tsunami du 26 décembre 2004, qui a submergé des terres qui leur étaient si peu familières. On a d'abord appris que des concitoyens se trouvaient en vacances dans l'île de Phuket, en Thaïlande. Le plus grand mouvement national d'entraide est né de cette assez mince raison.

Le premier cercle: la famille

Qui aimons-nous? Quels peuples, quels pays auraient le pouvoir, en cas de tremblement de terre, de cyclone ou d'inondations, de nous attendrir spontanément? Les Européens, bien sûr. Et d'abord nos voisins de frontière. Les Belges. Enfin, les Wallons. Ce qui pourrait leur arriver nous arriverait à nous, ou tout comme. Les Belges, nos cousins. Comme les Québécois. Plus que les Suisses. Nous pensons volontiers que les Suisses sont tous riches et qu'ils n'auront pas besoin de notre obole. Alors que nos Belges sont désargentés. Nous aimons aussi les Allemands, maintenant. A cause de La Lettre à un ami allemand de Camus. En souvenir d'Helmut Kohl et de François Mitterrand, main dans la main. Pour la jeunesse de Berlin.

Les Italiens? Les Espagnols? Nous les avons un peu perdus de vue, ces derniers temps, malgré l'Europe. Nos parents ont bien connu les leurs. Ils ont souvent découvert les vacances lointaines sur leurs plages, dans les années 1960. Comme le Portugal et la Grèce, un peu plus tard. Les Français y ont des souvenirs d'eux-mêmes. Lisbonne et les Cyclades. C'est suffisant. Les Anglais? Ah oui, l'Anglais... Plus compliqué. Nous avons tellement eu à cœur de le bouter hors de France. Oui à l'Anglais, pour la mini-jupe et les Beatles. Pour la jubilation à détester notre «ennemi héréditaire» des temps de paix, les années où il nous détrousse de notre légitime Grand Chelem, à la fin du Tournoi des Six nations.

De toute façon, l'Angleterre nous remuera toujours: elle est membre de ce club affectif des «alliés», hérité de la Seconde Guerre mondiale. Comme les Etats-Unis, le Canada, l'Australie. Depuis la Libération, en outre, ceux-là prêtent leurs décors aux voyages initiatiques des jeunes gens. Compagnonnage et culture commune. Avec les Européens et les francophones, ils composent le premier cercle de nos attirances. En cas de drame, nos solidarités leur seraient évidemment acquises, comme à la Nouvelle-Orléans, en août 2005.

Le deuxième cercle: les sentiments

Au-delà d'eux, commence un deuxième cercle, celui des pays plus nécessiteux et des peuples exposés, vis-à-vis desquels nous éprouvons souvent une gêne de nantis ou un embarras historique. Nos anciennes colonies, d'abord. Les trois du Maghreb. L'Algérie, évidemment. Même si elle hante certains d'entre nous, peu enclins à s'ouvrir à ce qu'elle est devenue. L'Afrique? Le Cameroun, la Côte d'Ivoire...  Dans nos représentations mentales, nos anciennes possessions ont tendance, le temps passant, à se fondre dans un seul ensemble indistinct, avec celles des ex-empires voisins. Sauf peut-être le Sénégal, Petite Côte et Casamance, la porte d'entrée au tourisme, au milieu du continent. Pour les autres, perdure la vieille idée, entêtante, de l'Afrique «mal partie». Tiers-mondisme sentimental, toujours agissant dans beaucoup d'associations et d'ONG.

En France, demeurent vives des formes de diasporas de cœur. Des familles sont nées à Djibouti, à Libreville ou à Saigon, avant les indépendances. Que tombe une mauvaise nouvelle en provenance de ces villes, aussitôt, dans certains milieux, est donnée l'alarme de l'attention portée. Qui est plus forte encore si sur ces descendants des colonies sont venus se greffer des communautés immigrantes. Ainsi Haïti. Ou les inondations au Maroc. Ou les razzias de la famine au Tchad.

Existent ici des lobbies de la scoumoune, plus utiles que ceux du parlement. Ainsi, l'Arménie. Qu'on aime à la marseillaise, ou à travers Charles Aznavour, et plus encore depuis le séisme de 1988, dans la région de Spitak. Ou bien l'Iran. Qui nous est plus proche encore depuis qu'une étudiante a été tuée, en pleine manifestation et sous l'objectif d'une caméra, dans une rue de Téhéran. Mais qui nous était déjà familier, en 1990, quand un tremblement de terre a tué 45.000 personnes, à Zangan. En 2005, une catastrophe comparable, si l'on peut parler ainsi, dans la région pakistanaise de Muzaffarabad est passée assez inaperçue. C'est ainsi.

Bien des pays nous sont collectivement plus indifférents. Au contraire, quelques-uns nous sont sacrés, en raison de notre éducation, de nos traditions, chrétiennes, humanistes ou internationalistes. Israël et la Palestine. Ces deux-là participent même de nos querelles intimes, c'est dire notre attachement. Le Liban multiconfessionnel. L'Afrique du Sud de Mandela. Le Tibet, sous oppression chinoise. L'Ethiopie, depuis les concerts des années 1980. Le Mali. Oui, le Mali, de plus en plus, ces dernières années, dans l'inconscient national; difficile à situer sur une carte, mais dont nous savons le courage montré par ses «sans papiers» pour rallier l'Hexagone.

Le troisième cercle: les coups de coeur

Au-delà de ce deuxième cercle, c'est chacun pour soi, ou plutôt chacun ses engouements. L'ONU compte 192 membres. Le choix est large. Les Français, peuple plutôt voyageur, éprouvent de la curiosité pour bien des endroits sur la planète. Dans les cafés de La Havane, d'Istanbul ou de Buenos Aires, il n'est pas rare, soudain, d'entendre parler français, à la table voisine. Le Brésil a ses fans. Comme la Suède, Madagascar, le Mexique, etc. Jusqu'au plus loin. Les Maldives, comme Jacques Brel, la jungle de Colombie ou les ports de l'Oural. Parce que nous comptons beaucoup de marins, que des générations de Corses, de Basques ou de Bretons ont rêvé de voyages au long cours, peu de bouts de la route nous sont étrangers. La France est tapissée de souvenirs d'ailleurs.

Philippe Boggio

Photo: La carte du tendre de François Chauveau via Wikimédia Commons. La carte de Tendre est celle d'un pays imaginaire, imaginée au XVIIe siècle pour représenter le sentiment amoureux.

 

Philippe Boggio
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