Égalités / Santé

Pourquoi l'andrologie, la «gynécologie des hommes», est-elle si méconnue?

Temps de lecture : 5 min

Lorsqu'il s'agit de sexualité et de reproduction, femmes et hommes sont loin d'être suivis de façon égalitaire dans le système de santé.

«On a très peu de recul sur la santé reproductive masculine, parce que peu de connaissances ont été accumulées.» | Dainis Greveris via Unsplash
«On a très peu de recul sur la santé reproductive masculine, parce que peu de connaissances ont été accumulées.» | Dainis Greveris via Unsplash

«L'androquoi?» Ajoutez à ce balbutiement un léger froncement de sourcils et un nez retroussé, et vous obtiendrez la moue dubitative affichée par la majorité du commun des mortels lorsqu'on évoque l'andrologue.

Peu de gens connaissent son nom ni même ne soupçonnent son existence, et pourtant ce spécialiste veille au bon fonctionnement d'un organe d'importance: l'appareil génital masculin. En cas de troubles de l'érection, de la fertilité ou de problèmes hormonaux, il est la personne à consulter.

L'andrologue est donc aux hommes ce que la gynéco est aux femmes, à la différence près que la consultation chez le premier est encore très loin d'être entrée dans les mœurs.

Le seul rendez-vous de Quentin chez l'andrologue remonte à quelques années. Le jeune homme venait d'assister à une conférence sur la contraception et souhaitait essayer le slip thermique, une méthode testiculaire qui réunit une poignée d'initiés en France.

«Contrairement à une femme qui sait qu'elle va voir un gynécologue, dans ma démarche, il n'y avait pas ce truc de me dire que j'allais chez l'andrologue. Je me disais que j'allais voir un médecin un peu lambda, même si je savais qu'il était spécialisé sur ces questions», rembobine-t-il.

Florence Boitrelle, andrologue et présidente de la Société d'andrologie de langue française, ne s'en étonne pas: «Personne ne sait ce qu'est un andrologue, à part les hommes qui ont été confrontés à des problèmes de fertilité. En réalité, on peut faire bien d'autres choses.»

Suivi lacunaire

Au fil des ans, le suivi gynécologique s'est démocratisé: passé le premier rapport sexuel ou au tournant de la vingtaine, presque chaque femme s'est déjà retrouvée sur une table d'examen, les pieds dans des étriers.

«Avec l'avènement de la contraception hormonale dans les années 1960, les gynécologues sont devenus les principaux interlocuteurs des femmes qui cherchent à avoir une contraception», rappelle Camille Bajeux, doctorante en études de genre à l'université de Genève, qui consacre sa thèse à l'histoire de l'andrologie en France et en Suisse romande.

«C'est dingue, j'avais 30 ans et c'était la première fois qu'on m'examinait cet endroit-là, alors que les femmes le font une fois par an.»
Quentin

Déchargés de la charge mentale contraceptive, les hommes ne sont tout simplement pas suivis dans leur santé sexuelle et reproductrice. Mais s'ils rencontrent un problème sous la ceinture, ils se retrouvent face à une offre de soins complètement éclatée: «Contrairement au parcours univoque de la gynécologie, les hommes vont s'adresser à un généraliste, un urologue, un endocrinologue, un psychologue ou un sexologue», détaille la chercheuse.

Alors quand un homme arrive chez l'andrologue, baisser son pantalon pour se faire palper les testicules relève souvent de la nouveauté. «C'est dingue, j'avais 30 ans et c'était la première fois qu'on m'examinait cet endroit-là, alors que les femmes le font une fois par an», se souvient avoir pensé Quentin.

Soucieux de ne pas brusquer ses patients, André Corban, sexologue et urologue à Toulouse, préfère mettre les formes: «Lors d'une consultation, je consacre un quart d'heure à mettre à l'aise le patient en face de moi.» Une sorte de préliminaires avant d'entrer dans l'intime et d'aborder des questions de sexualité.

Sexualité normée

«Quand j'ai commencé à travailler, j'ai vite remarqué que tous les hommes qui arrivaient avec un problème érectile me disaient: “Avant, docteur, j'étais un cador”», confie le Dr Corban.

Régulièrement, l'andrologue Florence Boitrelle a elle aussi droit à des justifications prononcées du bout des lèvres: «Lorsqu'on fait un spermogramme, j'ai des patients qui m'assurent qu'habituellement, il y a plus de volume, alors qu'ils ne mesurent jamais chez eux.»

Volume de l'éjaculat, taille du sexe, durée de l'érection… la sexualité masculine reste toujours fortement normée, car marquée par une vision phallocentrée qui continue d'alimenter les tabous.

Dans un sondage Ifop réalisé en 2019, seulement 26% des hommes interrogés ayant des troubles de l'érection ont déclaré s'être déjà adressés à un professionnel de santé –«soit un taux très similaire à ce que l'on pouvait observer il y a vingt-cinq ans déjà», précise l'étude.

«Depuis des dizaines d'années, la femme a évolué sur sa féminité, sa santé sexuelle et ses organes sexuels. Mais l'homme est resté un spectateur de ces changements», analyse André Corban.

Corps standard

Le constat n'est pas si surprenant, puisque la médecine a historiquement passé bien plus de temps à disséquer l'anatomie féminine que celle des hommes.

Si les pathologies des femmes sont étudiées dès la fin de la Renaissance, avant que la gynécologie ne devienne une spécialité médicale à la fin du XIXe siècle, l'étude du corps masculin a toujours un train de retard. Ce n'est qu'à partir des années 1960 qu'une science consacrée aux hommes se développe aux États-Unis et en Allemagne, puis dans les années 1980 en France.

«La femme a évolué sur sa féminité, sa santé sexuelle et ses organes sexuels. Mais l'homme est resté un spectateur de ces changements.»
André Corban, sexologue et urologue

Camille Bajeux souligne que «le corps masculin a longtemps été considéré comme le corps standard de l'expérience médicale, mais paradoxalement, très peu de recherches ont été menées sur les spécificités sexuées des hommes» –et dans l'idée, ce corps standard était moins vulnérable aux pathologies que celui du sexe opposé.

Parallèlement, «le développement de la gynécologie s'est fondé sur l'idée que les femmes étaient, bien plus que les hommes, définies par leur sexe et leur potentiel reproducteur», poursuit la doctorante.

Les médecins ont ainsi longtemps rejeté les problèmes de fertilité dans un couple sur la femme, puisque les capacités reproductives restaient synonymes de virilité: «Il a fallu attendre les années 1940 pour que les spécialistes de la stérilité soient unanimes sur l'importance d'examiner également les hommes de manière systématique.»

Spécialité à promouvoir

Forcément, un sujet d'étude encore récent peine à gagner en légitimité: si la gynécologie est une spécialité à part entière, l'andrologie constitue une spécialité complémentaire qui vient se greffer à une première discipline telle que l'urologie, l'endocrinologie ou la chirurgie. Autrement dit, l'institution médicale apporte moins de reconnaissance aux andrologues.

«Quand j'ai dit à mon patron que je voulais faire de l'andrologie, il m'a répondu: “T'es trop brillant, fais de la cancérologie”, se remémore Marc Galiano, andrologue et coauteur de Mon sexe et moi - Manuel pour comprendre et réparer son pénis. Mais en andrologie aussi on sauve des vies: quand vous faites bander quelqu'un et qu'il est heureux, il ne se met pas une balle dans la tête.»

Car le manque de connaissances autour du corps masculin a des répercussions concrètes: là où un·e généraliste prescrit des antidépresseurs à un homme qui connaît une perte d'enthousiasme et de désir, un·e spécialiste envisagerait l'hypoandrogénie, une insuffisance de la sécrétion d'hormones androgènes.

Certains hommes passent des années à s'accommoder de rapports douloureux avant de se découvrir un phimosis qui les empêchait de décalotter, des couples ayant des difficultés à concevoir ignorent que la qualité du sperme peut s'altérer avec l'âge et favoriser les fausses couches...

«On a très peu de recul sur la santé reproductive masculine, parce que peu de connaissances ont été accumulées», pose Camille Bajeux. La preuve: s'il est établi que les femmes sont ménopausées aux alentours de la cinquantaine, l'andropause, phénomène hormonal équivalent chez les hommes, reste sujet à controverse.

Pour informer sur toutes ces pathologies et jouer un rôle préventif, le spécialiste de l'organe génital masculin se place en interlocuteur de choix.

«L'idéal serait que l'andrologue devienne le référent de la première consultation pour les hommes, de la même façon que les gynécologues avec les jeunes femmes», espère tout haut la Dr Boitrelle. À ce moment-là seulement, l'andrologue sera véritablement le pendant masculin de la gynéco.

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