Culture

L'héritage de Chuck Norris

Slate.com, mis à jour le 29.03.2010 à 20 h 27

L'oeuvre complète de Walker, Texas Ranger - 21 DVD, 200 épisodes, des millions de coups de pied - passée en revue.

Avant que mes parents ne se séparent et ne finissent par divorcer au début des années 1990, Chuck Norris n'occupait qu'une place très modeste dans ma vie. Je savais qui c'était, bien sûr. Pour un garçon adolescent grand consommateur de télévision, Norris était une vedette mineure mais bien établie dans le panthéon des héros de films d'action. Mais après le divorce, mon petit frère et moi dûmes nous habituer à ce grand moment de solitude bimensuel connu dans le monde entier sous l'appellation «week-end avec papa». Tous les trois, nous faisions alors ce que beaucoup de jeunes garçons et leur père faisaient en de telles circonstances. Nous allions au cinéma, mangions plein de fast-foods et trouvions des prétextes pour faire de longues balades en voitures qui passaient le temps, toujours en évitant soigneusement de parler de nos sentiments ou de nous regarder dans les yeux.

Mais notre grand moment de complicité masculine était la série Walker, Texas Ranger, diffusée sur CBS le samedi soir de 1993 à 2001. Chaque épisode d'une heure racontait les aventures de Cordell Walker (Norris), un justicier solitaire au cœur d'or et aux poings d'acier, et de son coéquipier Jimmy Trivette, un ancien joueur de football américain noir dont l'esprit d'analyse et le goût pour les gadgets faisait contrepoids avec la rudesse un peu rustique de Walker. Au fil des épisodes, les deux compagnons débarrassaient le Texas de ses criminels les plus affreux en affrontant une armada toujours renouvelée de trafiquants de drogue, policiers corrompus, fous dangereux évadés, adolescents meurtriers, paramilitaires néonazis et mafieux en tous genres.

Pour notre petite famille en mal d'unité, Walker était un don du ciel, ce joyau rare capable d'intéresser un ado blasé, son petit frère encore en CM1 et leur quadra de père. Et ce, non parce que chacun de nous y trouvait quelque chose de différent, mais bien au contraire parce que nous y trouvions exactement la même chose, et en quantité industrielle: la fuite éperdue du réel, le divertissement idiot dépourvu de la moindre trace d'ironie et de prétention culturelle ou artistique. Dès les premières notes de la chanson du générique, interprétée de manière hilarante par Norris lui-même (avec sa propre voix démultipliée pour faire les chœurs), nous entrions dans une autre dimension, qui redéfinissait et donnait une ampleur inédite au mot «ringard».

 

 

Avec la sortie en DVD de la septième saison, le grand public peut désormais embrasser la totalité de cette œuvre majeure. Précision utile, cette saison est en fait l'avant-dernière, car Paramount a commencé par sortir la dernière saison (en 2005) puis les autres, cette fois dans l'ordre chronologique. La série passe en boucle sur le câble, mais je ne l'avais jamais regardée à nouveau. C'est donc avec un mélange de curiosité et d'appréhension que je me suis replongé dans cet univers étrange qui a baigné mon adolescence. Des séries ridicules, il en existe beaucoup. Alors, qu'est-ce qui fait la spécificité de Walker?

Au cours des dernières semaines, j'ai sélectionné des épisodes en me fondant sur les titres et les résumés pour faire mon choix. Et j'ai souvent eu du mal à me décider. Fallait-il regarder Mustangs, où Walker «risque sa vie pour empêcher des voleurs de chevaux de s'attaquer à une espèce protégée»? Ou Livegirls.now, où les Rangers doivent «tirer la petite amie de Trivette des griffes de marchands d'esclaves qui s'apprêtent à la vendre sur Internet»? Et pourquoi pas Higher Power, où «un enfant qui serait la réincarnation d'un moine bouddhiste est poursuivi par un ennemi revenu d'une autre vie»? En fait, j'ai regardé ces trois-là et une vingtaine d'autres, mais avec 202 épisodes répartis sur 51 DVD, j'ai à peine entamé l'intégrale de Walker.

Cependant, j'en ai vu assez pour pouvoir déterminer les principaux ingrédients de la recette qui a fait le succès de la série (et pour me faire rentrer dans le crâne la chanson The Eyes of the Ranger, qui, à la grande honte de mes proches, m'a poursuivi pendant plusieurs jours). Ma première observation est peut-être la plus importante. Malgré le passage des années, Walker est encore tout à fait regardable. La série est souvent invraisemblable, mal jouée ou niaise, mais on s'ennuie rarement. Chaque épisode progresse à un rythme soutenu, passant de cascades ridicules en saynètes comiques ou à l'eau de rose, pour revenir invariablement à de longues scènes de bagarre qui se terminent quasiment toujours par le fameux coup de pied circulaire de Walker qui atterrit en pleine face du méchant, venant confirmer ce que d'aucun supposent depuis longtemps: les coups de pied de karaté sont l'arme favorite des forces de police texanes.

Mais il faut ajouter à ces grands classiques de nombreux moments d'étrangeté totalement déroutants. La scène présentée ici, extraite de la quatrième saison, en est un bon exemple. Un expert médicolégal a reconstitué le visage d'un jeune garçon dont on a trouvé le crâne sur un chantier.

 

 

D'accord, ce n'est pas Twin Peaks, mais n'oubliez pas que Twin Peaks essayait par tous les moyens d'être bizarre. Au contraire, Walker est une série qui se veut ordinaire et complètement premier degré, mais qui ne peut s'empêcher de dévier vers l'incongru, le grotesque ou l'absurde. Cela vient bien sûr de budgets plus que modestes, mais je pense que cela tient davantage à l'authentique naïveté des créateurs de la série. A la différence de la grande majorité des séries policières récentes, Walker n'essaie jamais de balader le spectateur. Au contraire, chaque épisode raconte son histoire avec une franchise désarmante. Et le fossé qui existe entre les aspirations narratives très modestes de la série (Walker reconnaît le visage de l'enfant assassiné) et l'incroyable lourdeur de l'exécution (une longue succession de zooms lents montrant Walker en train de regarder une tête en plastique peinturlurée) a un charme tout à fait particulier. (Conan O'Brien l'a bien compris, avec son gag de la Manette Texas Ranger, qui lui permet de montrer au public de son émission les extraits les plus idiots ou les plus improbables de la série).

Comme c'est souvent le cas lorsqu'on regarde la télévision «parce que c'est tellement nul que ça en devient hilarant», le plaisir pervers que l'on peut tirer de Walker vient de la répétition immuable de certains thèmes propres à la série. L'extrait ci-dessus vient d'un des nombreux épisodes tournant autour des racines indiennes de Walker. En effet, celui-ci, comme Chuck Norris, a des ancêtres Cherokee, ce qui lui confère un lien quasi symbiotique avec les animaux, des talents de pisteur surhumains et même des facultés paranormales (dans un épisode, le fantôme d'un enfant assassiné l'aide à découvrir les indices qui élucideront le crime). Autres situations récurrentes, Walker doit sauver la jolie assistante du procureur qui a été enlevée par les méchants; Walker et Trivette aident les faibles et les démunis (SDF, enfants atteints du sida) ou les victimes du racisme (on peut d'ailleurs noter qu'un des créateurs de la série n'est autre que Paul Haggis, scénariste et réalisateur de Crash); Walker se fait passer pour un directeur d'école ou un professeur afin d'enquêter sur des lycéens dealers ou violeurs, ce qui lui permet d'apprendre aux autres élèves qu'il faut toujours défendre la justice, enseignement moral inévitablement illustré par un cours d'art martiaux impromptu.

Et bien sûr, n'oublions pas l'élément le plus récurrent de tous, le fameux coup de pied circulaire au visage, marque de fabrique de Chuck Norris depuis ses débuts (notamment dans son inoubliable duel contre Bruce Lee dans La Fureur du dragon en 1973). Dans les dernières saisons, la scène du coup de pied devient de plus en plus baroque. Filmée sous plusieurs angles et repassée au ralenti avec délectation, elle prend une dimension poétique qu'on ne soupçonnerait pas en pensant à Chuck Norris.

 

 

Mais en revoyant ces épisodes, ce sont surtout les moments sans bagarre qui m'ont marqué. Et en particulier ceux où l'on entrevoit le profond malaise que semble ressentir Walker/Norris face à ses semblables, même dans les circonstances les plus ordinaires. Chuck Norris n'est naturel que dans l'action, et encore. Dans les situations quotidiennes, comme répondre au téléphone ou blaguer avec son coéquipier, il est complètement perdu. Et cela va bien au-delà du fait que c'est un mauvais acteur. En fait, je dirais qu'il y a des moments où Chuck Norris n'est pas convaincant en tant qu'être humain. Regardez un ou deux épisodes, c'est absolument fascinant. Pour moi, le meilleur exemple se trouve dans la troisième saison. Au cours d'une conversation avec un psychiatre, Norris essaie de jouer l'écoute attentive, mais son visage se fige en une expression de terreur incontrôlable. Filmé en gros plan, barbe et favoris auburn encadrant ses yeux, Norris ressemble moins à un Texas Ranger courageux qu'à un golden retriever qui s'est perdu dans la grande ville.

 

 

Pas étonnant qu'on ait adoré cette série! Si le but d'une représentation dramatique est de provoquer des sentiments comme le malaise ou la pitié afin que le public puisse extérioriser ces émotions, alors Walker constituait la catharsis idéale pour nos psychismes masculins un peu ébranlés par une situation familiale délicate. On pouvait bien se sentir nuls, impuissants ou mal dans notre peau, mais on ne pouvait pas être aussi graves que ça. Pour nous, la première leçon de Walker, Texas Ranger ne fut pas que la justice triomphe toujours, que le monde a besoin de héros, ou que la discipline des arts martiaux aide les jeunes gens à mener une vie saine. Non, ce fut une leçon bien plus simple et plus rassurante: on était peut-être mal en point, mais ça aurait pu être bien pire.

Mason Currey

Traduit par Sylvestre Meininger

Photo: Chuck Norris/CBS

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