Égalités / Société

Il faut se protéger de la violence des débats sur le racisme

Temps de lecture : 7 min

Nul n'a l'obligation de mettre en péril sa santé mentale dans le cadre d'échanges qui peuvent affecter psychologiquement.

Exister dans un climat où les agressions racistes sont récurrentes constitue déjà une forme de protestation. | Christina @ wocintechchat.com via Unplash
Exister dans un climat où les agressions racistes sont récurrentes constitue déjà une forme de protestation. | Christina @ wocintechchat.com via Unplash

Régulièrement, je prends part à des débats dans lesquels je suis seule au milieu d'interlocuteurs qui défendent des opinions inverses aux miennes. La plupart de ces échanges ne sont pas relayés, mais il arrive que ceux qui sont les plus houleux soient diffusés sur les réseaux sociaux par mes soins ou par le biais des médias concernés.

Dernièrement, plusieurs vidéos ont circulé de manière virale et j'ai, grâce à leur trajectoire, reçu énormément d'encouragements et de soutien.

Après le dernier en date, qui m'opposait à Jean-Christophe Buisson et Laurence Taillade dans l'émission «On refait le monde» sur RTL, j'ai vu apparaître plusieurs tweets s'inquiétant de mon bien-être et de la manière dont je vivais humainement ces discussions parfois très vives.

Je me porte très bien et suis touchée par cette inquiétude bienveillante, bien que cela ne soit pas la question à laquelle je souhaite répondre ici.

Le travail et le vécu

Depuis une décennie, j'ai pris l'habitude d'exprimer des idées parfois peu populaires autour des tables des débats, c'est un exercice qui s'inscrit dans le cadre de mon métier.

J'ai la chance d'exercer une profession qui me permette de prendre la parole et d'évoquer des réalités qui sont rarement saisies d'un point de vue minoritaire, d'où sans doute les réactions disproportionnées qu'elles suscitent parfois.

Ce n'est pas toujours simple, mais je l'aborde de manière professionnelle. Je vis ces débats comme la réalisation d'un travail, dans le cadre duquel je m'efforce de me concentrer sur le fond afin de transmettre des informations aux personnes qui nous écoutent.

Toutefois, bien que je m'exprime en tant que journaliste et réalisatrice, il arrive régulièrement que les sujets se rapportent à des questions qui me touchent personnellement. Quand il s'agit de sexisme ou de racisme, bien que faisant mon travail, je ne peux à aucun moment me départir du fait que je sois une femme noire, condition qui a forgé mon expérience de la vie ainsi que la manière dont je suis perçue.

C'est un vécu qui me donne une appréhension du sexisme et du racisme différente de celles de personnes qui ne subissent pas les dominations induites par ces idéologies. Aussi peut-on aisément imaginer qu'aborder de telles questions lorsque l'on est concerné·e puisse fortement nous affecter psychologiquement.

Quand pour soi, ni le racisme ni le sexisme ne sont un sujet de débat, il peut être très violent de se voir nier son propre vécu face à des personnes qui en discutent comme d'une question froide, distante et anodine.

Pour cette raison, j'exprime beaucoup de reconnaissance envers toutes les personnes qui se sont inquiétées de mon bien-être et préoccupées de la qualité mon environnement quotidien, étant comme tout le monde une personne douée de sentiments.

Tout va très bien en ce qui me concerne, et encore une fois, ce n'est pas la question qui m'intéresse ici.

Priorité au confort personnel

Parler publiquement est pour moi un travail: la plupart des débats auxquels je participe s'inscrivent dans le cadre d'une relation contractuelle avec le média dans lequel je m'exprime. Cela signifie que j'aborde des sujets variés. Il se trouve que j'ai eu à parler de racisme et de violences policières, mais il faut savoir que les dates de mes contributions sont fixées plusieurs semaines à l'avance.

Si je précise cet aspect professionnel de ma mission, c'est parce que nous vivons un moment qui peut donner aux personnes visées par le racisme le sentiment qu'elles doivent absolument prendre position publiquement et dénoncer la situation actuelle.

Affronter des situations violentes ou humiliantes et continuer à vivre sa vie, c'est déjà résister contre une assignation violente.

Rares sont les périodes où la question du racisme et des violences qu'il provoque a été autant médiatisée. Cet écho est amplifié par les réseaux sociaux, qui invitent chacun·e à prendre la parole et à se positionner sur ce sujet grave –si la haine est loin d'avoir disparu, c'est une belle chose que de voir tant de solidarité s'exprimer à travers le monde.

Or il me semble que la priorité pour chaque personne doit rester la garantie de son propre confort. Il est de ce fait impératif de prendre soin de soi.

Vivre le racisme au quotidien est déjà une immense violence. Parvenir à se lever chaque matin sachant ce qui peut nous attendre, se mouvoir dans un monde dans lequel on nous renvoie régulièrement à une condition subalterne, affronter des situations violentes ou humiliantes et continuer à vivre sa vie, c'est déjà résister contre une assignation violente.

On ne le dit pas assez, mais le racisme peut produire de graves effets sur la santé mentale. L'affronter est suffisamment difficile pour que l'on ne s'inflige pas en plus la mission de le pourfendre en verbalisant publiquement ses opinions.

Aussi il me semble capital de le répéter: personne n'est jamais contraint·e de s'engager dans un débat. Nul n'a l'obligation de mettre en péril sa santé mentale dans le cadre d'échanges qui peuvent affecter psychologiquement.

Le coût de l'engagement émotionnel

Si de nombreuses personnes saluent mon calme, ce dont je les remercie, je voudrais aussi dire que ce calme est propre à mon caractère. On a parfaitement le droit de se sentir agressé·e par des idées hostiles, qui si elles se traduisaient de manière concrète mettraient en péril notre personne. Et je ne pense pas que dans ce cas la colère soit illégitime, bien au contraire.

Il n'est pas question de faire le dos rond ou de présenter un visage agréable pour assurer le confort des personnes qui nous observent si cela doit nous peser.

Exister dans un climat où les agressions racistes sont récurrentes constitue déjà une forme de protestation.

Prendre la parole nous expose non seulement à des critiques potentiellement agressives mais peut aussi nous nuire socialement et professionnellement (je l'ai expérimenté à plusieurs reprises).

Nous n'avons pas tous et toutes vocation à devenir des justicièr·es de l'antiracisme.

Dans mon livre Ne reste pas à ta place!, j'évoquais déjà cette question de l'engagement émotionnel dans le combat antiraciste et de ses conséquences sur la santé mentale et physique: «Pensons à toutes les personnes qui luttent chaque jour pour obtenir vérité et justice. Il m'est impossible d'évoquer cette question sans une pensée émue pour Erica, la fille d'Eric Garner, un Noir américain dont la mort effroyable a été filmée par un témoin et révélée aux yeux horrifiés du monde. On le voyait maintenu de force au sol par des policiers et suffoquant péniblement en disant à plusieurs reprises qu'il ne pouvait pas respirer (“I can't breathe”). Devenue un emblème du mouvement Black Lives Matter, sa fille s'est engagée corps et âme dans la lutte contre les violences policières, pour obtenir justice après la mort de son père. À l'issue de trois ans de lutte inlassable, la jeune femme est brutalement décédée d'une crise cardiaque à l'âge de 27 ans. Comme si son corps s'était consumé dans la lutte. Le cas d'Erica Garner est certes particulier, son investissement émotionnel ayant été amplement supérieur à celui des autres militant·es. Son équilibre familial a en effet été détruit par la mort de son père et sans doute n'a-t-elle pas su ou pu s'interroger à temps sur sa propre santé, ni bénéficier d'une vigilance accrue de son entourage pour freiner la spirale dans laquelle son engagement l'avait entraînée.

À titre personnel, je n'ai jamais donné à mes engagements une dimension sacrificielle. Je n'ai jamais envisagé de mourir pour la cause que je défendais. J'ai une grande admiration pour Martin Luther King, mais je tiens à ma vie. Lorsqu'il est mort, à 39 ans, l'autopsie a révélé que son cœur était celui d'un homme de 60 ans, prématurément abîmé par le stress intense auquel son combat le soumettait.»

Nous n'avons pas tous et toutes vocation à devenir des justicièr·es de l'antiracisme.

300 secondes, pas plus

La coach en stratégie Marie Dasylva a élaboré une règle pour permettre aux femmes racisées qu'elle accompagne de se préserver du racisme sur leur lieu de travail.

Elle leur recommande de ne pas consacrer plus de 300 secondes par jour à «parer les interactions racistes, sexistes, validistes» –c'est-à-dire qu'elles ne doivent pas répondre à «l'injonction de pédagogie des dominants» plus longtemps que cette durée.

Au-delà, elle estime que l'investissement est émotionnellement trop coûteux, d'autant plus qu'elles sont consacrées au fait d'éduquer des personnes peu documentées sur le racisme, qui n'auront de cesse de remettre en question l'expertise d'une personne qui l'a pourtant expérimenté dans sa chair.

Ce qui est une joute pour une personne non affectée par le racisme devient un moment pénible consistant finalement à justifier de sa propre humanité auprès de personnes qui considèrent cette question comme futile quand elle est vitale pour d'autres.

Si je débats aussi posément depuis tant d'années, c'est parce que je connais mes limites et que je peux aussi réguler le rythme de mes contributions.

Avant d'engager quoi que ce soit, il faut être capable de considérer les possibles conséquences sur son bien-être que peut représenter la prise de parole publique, en particulier lorsqu'elle touche à des questions qui nous sont intimes.

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