Société

Remplis, vierges ou à peine commencés, nos carnets disent qui nous sommes

Temps de lecture : 8 min

L'amour pour la papeterie nous pousse souvent à acheter toujours plus de carnets. Une fascination loin d'être dépourvue de sens.

«Le tiroir plein de carnets immaculés, c'est l'équivalent de la bibliothèque remplie de livres qu'on n'a jamais lus», selon Christine Ulivucci, psychanalyste transgénérationnelle. | Yulia via Flickr 
«Le tiroir plein de carnets immaculés, c'est l'équivalent de la bibliothèque remplie de livres qu'on n'a jamais lus», selon Christine Ulivucci, psychanalyste transgénérationnelle. | Yulia via Flickr 

La première fois[1] que j'ai volé dans un magasin, je devais être âgé d'environ 4 ans. L'objet de mon larcin était un bloc-notes orné de fleurs, que j'avais pris pour un catalogue gratuit, et que j'avais emporté avec moi, sans même faire sonner le système antivol de la boutique. J'ai l'impression d'avoir encore en tête le savon que m'avaient passé mes parents lorsque, quelques centaines de mètres plus loin, ils avaient réalisé que j'avais involontairement transgressé la loi.

Ma fascination pour les articles de papeterie remonte au plus jeune âge. Ado, le plaisir que me procurait l'achat de cahiers, d'agendas et de calepins était presque honteux: j'avais l'impression d'être le seul être humain de mon âge à nourrir une telle passion. Le seul garçon, en tout cas. Car si certaines de mes amies tenaient des journaux intimes ou entretenaient des correspondances passionnées sur du beau papier à lettres, mes semblables semblaient se désintéresser totalement de ce genre d'univers. Cela se voyait aussi dans leur façon de choisir et d'utiliser leur agenda scolaire: sans respect ni soin, comme s'il s'agissait d'un simple bidule permettant de noter ses devoirs.

Plus tard, j'ai réalisé que si les hommes semblaient toujours minoritaires en matière de consommation et d'utilisation de carnets, j'étais tout de même loin d'être le seul. Je me souviens de ce camarade de fac qui consacrait une page à chaque nouvelle personne croisée. Coordonnées, goûts culturels, moments mémorables passés ensemble: il rédigeait des fiches signalétiques teintées de poésie parce que, comme il disait, «la vie, c'est des rencontres». Je n'ai jamais eu le droit de voir la page qui m'était consacrée.

Je ne sais pas si c'est tout le monde

En me retournant, j'ai aussi pris conscience que mon amour du carnet et de la consignation me venait de mon père, qui liste depuis son adolescence les films vus, la date et le lieu du visionnage, et qui note dans ses agendas des tas de détails pas forcément utiles pour plus tard (score d'un match de tennis, considérations météorologiques). Un peu comme cet ami filmé par Vincent Delerm dans Je ne sais pas si c'est tout le monde, ce documentaire si précieux désormais disponible en VOD. Parce qu'il s'est toujours souvenu «des sensations, des moments», mais pas des dates, l'homme remplit depuis 1978 chaque page de son agenda avec de brefs souvenirs, comme le plus minimaliste des journaux intimes. «Au bout de quarante ans, t'as quarante carnets, donc quarante ans de vie», résume-t-il en parcourant devant la caméra l'un de de ses trésors à la couverture cuir.

L'un des quarante carnets de Je ne sais pas si c'est tout le monde. | Capture d'écran YouTube

«J'en possède une bonne centaine, et les deux tiers sont vierges, m'explique Diane, 39 ans, paysagiste. Il y en a un qui fait office d'ordinateur central, toujours dans mon sac à main, avec les informations essentielles à l'intérieur. Des adresses, des codes wifi, des idées de cadeaux pour mes proches... Je n'y écris pas forcément très bien car je l'utilise de façon spontanée, mais j'en prends soin et je sais toujours où il se trouve.»

Quant aux autres carnets de Diane, ils participent davantage à un gigantesque désordre organisé. «J'en commence tout le temps quand j'ai envie de me lancer un nouveau projet, quand un croquis me vient en tête, pour griffonner une liste de courses ou un numéro de téléphone dont je n'aurai besoin qu'une fois. Il y en a plein qui traînent sur mon bureau, sous la table du salon... et même un dans les toilettes, avec son petit crayon attaché par une ficelle.»

«J'en possède une bonne centaine, et les deux tiers sont vierges.»
Diane, 39 ans, paysagiste

L'un des tiroirs du bureau de Diane est consacré aux carnets neufs. «Il y en a certains que je possède depuis des années, mais que je n'ose pas commencer. Ils sont trop jolis, trop précieux, c'est comme si j'avais peur de les souiller.» Résultat: au lieu de les utiliser, Diane préfère en acheter de nouveaux. «Certaines enseignes renouvellent leurs collections hyper souvent, comme les magasins Hema, par exemple. Leurs carnets sont souvent hyper jolis, résistants, et leur entrée de gamme n'est vraiment pas chère. C'est compliqué de résister...»

Se décrivant elle-même comme une «victime du capitalisme», Diane se dit prise au piège d'un cercle vicieux qui n'est pas près de se rompre: «Quand je rachète des carnets pour ne pas avoir à commencer ceux que je possède déjà et que je trouve trop beaux, j'en choisi des jolis, c'est normal. Mais quand je rentre chez moi, je n'ose pas les commencer. Et c'est reparti pour un tour...»

Rigueur et complétisme

Graziella, elle, entretient un autre rapport aux carnets. «Je n'utilise que des petits Moleskine noirs, avec toujours le même type de stylo Muji à pointe ultra fine. Je m'arrange toujours pour en avoir quatre ou cinq d'avance, et je me dis d'ailleurs que je devrais en mettre de côté pour être certaine de pouvoir voir venir si un jour la marque disparaît.» Pour Graziella, hors de question de ne pas finir un carnet jusqu'au bout: «C'est hyper grisant. Je n'utilise que les pages de droite, j'écris des morceaux d'idées et des to-do-lists, je recopie des passages de livres que je voudrais garder avec moi. Je ne tourne la page que quand elle est remplie. Et quand toutes les pages sont terminées, je retourne le carnet, et c'est comme s'il avait une seconde vie.»

Graziella sait d'où lui vient cette fascination pour les petits carnets qu'on remplit de A à Z: «Ça va sembler un peu bizarre, mais... c'est Seven qui m'a donné envie de m'y mettre. Les carnets du tueur en série, dès le générique, ça me fait quelque chose. Je vous rassure, ma fascination pour John Doe [le serial killer joué par Kevin Spacey, ndlr] s'arrête là...»

Les carnets du tueur dans Seven. | Capture d'écran YouTube

Graziella conserve ses carnets, même si elle reconnaît qu'il est rare qu'elle les rouvre une fois terminés. «J'aurais de toute façon bien du mal à y retrouver une information précise. En revanche, choisir un carnet au hasard et y parcourir quelques pages, c'est toujours un sentiment assez... il y a les choses dont je me souviens et qui me permettent de me projeter quelques années en arrière, et puis il y a les éléments dont je n'ai aucun souvenir, les alignements de mots sans cohérence apparente, mais qui avaient sans doute énormément de sens au moment où je les ai écrits.»

Christine Ulivucci a principalement étudié notre rapport à la photographie, mais cette psychanalyste transgénérationnelle trouve des similitudes avec la façon dont les carnets fascinent certain·es d'entre nous. «Le carnet n'est pas un objet banal, il a une signification très personnelle. Ce qui se joue avec lui, c'est ce qui se joue avec les livres pour d'autres. C'est un objet qui est plus important que sa simple fonction (le fait d'écrire à l'intérieur): il suffit de le regarder pour qu'il existe, pour qu'il nous rassure. Au fond, c'est presque un doudou. Le tiroir plein de carnets immaculés, c'est l'équivalent de la bibliothèque remplie de livres qu'on n'a jamais lus, ou qu'on ne lira plus jamais.»

«Lorsqu'on n'ose pas commencer à écrire dans un carnet, c'est qu'on ne se sent pas à la hauteur.»
Christine Ulivucci, psychanalyste transgénérationnelle

On ne compte plus les personnes qui, comme Diane, achètent compulsivement des carnets mais n'en utilisent qu'une portion congrue. Pour Christine Ulivucci, c'est autant une question d'opinion de soi-même que de rapport au réel: «Lorsqu'on n'ose pas commencer à écrire dans un carnet, c'est qu'on ne se sent pas à la hauteur. C'est comme si, dès le moment où on le démarre, on se confronte à une certaine réalité. On abandonne une forme d'idéal et on rentre dans le réel.»

Ne jamais commencer un carnet ou l'abandonner après quelques pages remplies relève de la même prise de conscience: soudain, on se rend compte que tout ne sera pas aussi parfait que prévu. Les idées couchées sur le papier seront moins singulières qu'espérées, les ratures seront nombreuses, les défauts de nos écritures respectives nous sauteront aux yeux. À titre personnel, avoir arpenté pendant des heures les comptes Instagram dédiés au bullet journal (ce carnet pratique et graphique que chacun·e peut imaginer et remplir à sa guise) m'a laissé des complexes qui ne me quitteront plus.

En route vers la thérapie

Pour Christine Ulivucci, qui a publié Ces photos qui nous parlent chez Payot, aborder l'univers des carnets comme on aborde celui des albums photos pourrait nous en apprendre plus sur nous-même que prévu. «Dans les travaux thérapeutiques que je mène, je m'intéresse souvent à ce qui a impulsé le démarrage d'un album photo, mais aussi aux éléments (lieux, personnes, événements) sur lesquels l'album s'arrête.» Des indicateurs qui peuvent s'avérer extrêmement précieux et offrir de nouvelles pistes à explorer dans le cadre de la thérapie.

Reste que les raisons du démarrage ou de l'abandon d'un carnet sont parfois beaucoup plus simples et pragmatiques que cela, précise la psychanalyste: «Le démarrage d'un carnet correspond souvent au début d'une nouvelle période, d'un voyage ou d'une histoire sentimentale. Quand le moment en question est passé, le carnet n'a souvent plus de raison de se prolonger.»

C'est pourtant en se penchant sur ses carnets inachevés, comme autant de moments laissés derrière lui, que Nicolas est peut-être en train de devenir l'auteur qu'il avait toujours rêvé d'être. «À chaque nouvelle phase de ma vie, ou à chaque nouvelle idée de roman, j'avais tendance à commencer un nouveau carnet. Et à chaque fois, au bout d'un nombre de pages plus ou moins important, ledit carnet finissait au fond d'un placard, dans ce que j'ai appelé “le cimetière des projets morts-nés”.»

Pourtant, un beau jour («en fait non, c'était un jour de grosse déprime»), Nicolas a exhumé sa cinquantaine de carnets inachevés et les a tous relus. «Ça a fait tilt. Le puzzle s'est assemblé devant moi, presque sans effort. J'ai compris que j'avais eu tort de dissocier chacune de ces histoires, qu'il s'agisse de celles que j'avais vécues ou de celles que j'avais inventées. Et je me suis mis à écrire, cette fois sur ordinateur.» Après huit mois de travail et quelques refus, Nicolas a fini par être contacté par deux maisons d'édition. «Ça traîne un peu avec le Covid, mais je dois bientôt avoir un rendez-vous avec l'un d'entre eux. Si je finis par être publié, je pourrai réellement me dire que c'est grâce à la somme de tous ces carnets... D'une manière ou d'une autre, il faudra que ça me serve pour l'écriture du prochain livre.»

«Les personnes qui possèdent autant de carnets éprouvent une réelle nécessité de poser leur parole quelque part, explique Christine Ulivucci. C'est, dans de nombreux cas, une façon de pallier l'absence de travail thérapeutique.» Est-ce à dire que les collectionneurs et collectionneuses de carnets, qu'ils soient complètement remplis ou non, devraient se demander s'il ne leur faudrait pas démarrer une analyse? «C'est tout à fait possible. Le carnet ne peut pas faire éternellement fonction de tiers.»

1 — Et la seule, je crois. Retourner à l'article

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