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La France, pays malheureux (MàJ)

Eric Le Boucher, mis à jour le 26.03.2010 à 11 h 11

Alors qu'ils sont moins touchés par la crise, les Français dépriment largement plus que leurs voisins. Pourquoi?

[Mise à jour 26 mars 2010] Selon les derniers chiffres publiés ce vendredi par l'Insee, le moral des ménages français est en baisse, l'indice perdant 1 point en mars (à -34). Cette baisse est continue depuis janvier.

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Mais d'où çà vient? Les élections régionales ont été une nouvelle occasion de constater l'incroyable déprime des Français. Ils ont les dépenses sociales les plus élevées du monde, la crise les a, objectivement, moins frappés que les autres, et il n'est question que «d'hésitation entre l'abattement et la colère», de «désillusions», de sentiments de «très grandes difficultés», de «détresse», de «vulnérabilité». Le même constat est fait par les candidats qui ont parcouru les marchés de l'extrême droite à l'extrême gauche, toujours aussi noir.

Jean-Paul Delevoye, le médiateur de la République, s'alarmait dans les mêmes termes psychologiques dans son rapport remis en février. La société est «en grande tension nerveuse». Elle est «fatiguée psychiquement». Pire, elle «se fragmente», elle se disloque au point, note-t-il, que «le chacun pour soi a remplacé le vivre ensemble».

L'angoisse de la chute

Mais d'où ça vient? La première explication est élémentaire, elle concerne les sans-travail ou ceux qui ne peuvent, malgré un travail, joindre les deux bouts. Ils sont 15 millions, estime Jean-Paul Delevoye, à compter chichement pour terminer le mois à 100 euros près. Un Français sur quatre! C'est énorme. Mais les autres? «L'angoisse du déclassement augmente», ajoute le médiateur. Les autres ont «peur» de tomber. Pourquoi? Parce qu'ils ont le sentiment d'avoir «perdu le contrôle de leur vie», explique Brice Teinturier dans le rapport 2010 de TNS Sofres sur «L'Etat de l'opinion» (au Seuil). Il note que les éléments positifs (un pouvoir d'achat en hausse même modérée, une consommation qui reste forte, des logements améliorés, une espérance de vie augmentée...) permettent à 65% des Français de juger leur situation personnelle «meilleure que celle des Français» en général. Paradoxe qu'on observe aussi dans la natalité: faire des enfants prouve que les choses ne vont pas si mal que ça. Mais malgré cette sauvegarde personnelle, «la peur» est là, elle plane au-dessus de tous les Français.

La mondialisation serait-elle la cause de cette menace? Sans doute, mais elle touche autant les autres Européens, or nous sommes les plus pessimistes des Européens. Seuls 20% des Danois voient dans la mondialisation «une menace pour l'emploi», 38% des Allemands, 40% des Italiens et 73% des Français.

Mais d'où ça vient? Il faut se reporter à Yann Algan et Pierre Cahuc pour avancer dans la compréhension du «mal français». Les deux économistes avaient décrit La société de défiance qu'est la France dans un livre en 2007. Ils y reviennent dans un long chapitre d'un livre collectif. Reprenant les nombreux sondages, ils confirment que les Français sont parmi «les plus malheureux» des Européens. La «désillusion» et la «perte de confiance» dans la justice, les partis politiques, les syndicats, tous les pouvoirs en vérité, est croissante. Cette méfiance se résume par un chiffre véritablement sidérant: 52% des Français pensent que «de nos jours, on ne peut arriver au sommet sans être corrompu».

Corporatisme et incivisme

Les auteurs expliquent ensuite que méfiance et incivisme vont de pair. Or, les Français sont inciviques: «Trouvez-vous injustifiable de réclamer indûment des aides publiques?»: 89% des Danois disent «oui, c'est injustifiable», 70% des Britanniques mais seulement 38% des Français, bons derniers. Profitez du système, puisque les autres le font. Du coup, seuls 25% des Français «font confiance aux autres». Rappelons que nous sommes le pays qui donne des leçons de «solidarité»...

Mais d'où cela vient-il? «De mai 1940», répondent les auteurs dans un passage très original. Avant Vichy, les Français étaient dans la moyenne européenne, ils faisaient confiance. C'est après qu'ils décrochent. Est-ce la défaite? La collaboration? Probablement. Mais aussi la suite. Selon Algan et Cahuc, c'est la forme de notre modèle social, étatiste et corporatiste, construit à la Libération, qui est à l'origine profonde du mal français. «Le corporatisme, qui octroie des droits sociaux associés au statut et à la profession de chacun, segmente et opacifie les relations sociales.» «L'étatisme qui réglemente l'ensemble des domaines vide le dialogue social, entrave la concurrence et favorise la corruption.» La France des statuts n'accepte pas le traitement égal de tous. Sortir de la défiance devrait être la ligne de «réformes profondes du modèle social» pour assurer les mêmes droits pour tous. Le bonheur commence quand on cesse d'envier, grincheux, l'herbe de ses voisins.

Eric Le Boucher

Photo: REUTERS/Eliana Aponte

Cette chronique est parue dans Les Echos du 19 mars 2010.

 

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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