Politique / Monde

En cinq ans, le nombre d'attentats d'extrême droite a triplé en Occident

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 1] L'ONU et les services de renseignement sonnent l'alarme: les liens entre terroristes racialistes du monde entier se renforcent et les attaques se multiplient.

Mémorial improvisé pour les victimes de la fusillade du centre commercial Cielo Vista à El Paso, aux États-Unis, le 6 août 2019. | Mark Ralston / AFP
Mémorial improvisé pour les victimes de la fusillade du centre commercial Cielo Vista à El Paso, aux États-Unis, le 6 août 2019. | Mark Ralston / AFP

L'alerte lancée par le Counter-Terrorism Committee Executive Directorate (CTED) de l'ONU début avril est très claire: «Les États membres sont préoccupés par la menace croissante et de plus en plus transnationale du terrorisme d'extrême droite.»

Il faut dire que la liste des attaques meurtrières menées par des extrémistes de droite s'est considérablement allongée ces dernières années. Selon le Global Terrorism Index 2019 (GTI) de l'Institute for Economics and Peace, le nombre d'actions terroristes d'extrême droite perpétrées en Occident a triplé en l'espace de cinq ans.

Menace globale

Le 22 juillet 2016, inspiré par Anders Behring Breivik, auteur des attentats d'Oslo et d'Utøya, et mû par une haine «des Turcs et des Arabes», David Ali Sonboly ouvre le feu dans un centre commercial de Munich (Allemagne), faisant neuf morts.

Le 9 janvier 2017, Alexandre Bissonnette, admirateur de Donald Trump et de Marine Le Pen, abat six fidèles de la grande mosquée de Québec (Canada).

Le 27 octobre 2018 à Pittsburgh (États-Unis), Robert Bowers tue onze personnes juives dans la synagogue Tree of Life, les estimant responsables d'un «génocide» contre la race blanche.

Cinq mois plus tard, Brenton Tarrant, fervent adepte de la théorie dite du «grand remplacement», se filme en train de massacrer cinquante-et-une musulman·es dans deux mosquées de Christchurch (Nouvelle-Zélande).


Hommage aux victimes de l'attentat perpétré par Brenton Tarrant, le 16 mars 2019 à Christchurch. | Michael Bradley / AFP

Le 2 juin 2019, parce qu'il était en faveur de l'accueil des réfugié·es, l'élu Walter Lübcke est assassiné à son domicile de Wolfhagen (Allemagne) par un néo-nazi notoire, Stephan Ernst.

Le 3 août 2019, Patrick Wood Crusius exécute au fusil d'assaut vingt-deux membres de la communauté hispanique d'El Paso (États-Unis). Son manifeste, publié sur le site d'imageboard haineux 8chan (devenu 8kun), dénonce une prétendue «invasion hispanique du Texas» conforme à la théorie du «grand remplacement».

Quatre jours plus tôt, à Gilroy (États-Unis), Santino William Legan tirait sur la foule d'un festival, causant la mort de trois personnes, dont deux enfants. Sur son compte Instagram, il avait fait référence à un manifeste populaire dans les milieux suprémacistes.

Autant d'assassinats d'innocent·es commis au nom du racisme et de la xénophobie –sans parler des attaques déjouées. Dans la majorité des cas, c'est l'idéologie qui a fixé les objectifs de ces attaques et en a désigné les cibles, afin de faire passer un message politique. L'action violente est mise au service d'une cause, comme dans le terrorisme djihadiste.

«Bien que le terrorisme d'extrême droite ne soit pas un phénomène nouveau, sa fréquence et sa létalité ont récemment augmenté», affirme le CTED. Ses spécialistes insistent sur le caractère global de la menace et sur le rôle d'internet, outil utilisé au sein de la mouvance d'extrême droite pour glorifier ses actions, amplifier sa résonance ainsi que celle de son message et recruter des adeptes.

Groupes organisés

En Allemagne, Thomas Haldenwang, président de l'Office fédéral de protection de la Constitution –le renseignement intérieur allemand–, a tiré la sonnette d'alarme le 12 mars. Au cours d'une conférence de presse, il a déclaré que le terrorisme d'extrême droite représentait «le principal danger pour la démocratie» outre-Rhin, devant le risque djihadiste.

«Nous savons aujourd'hui que les démocraties peuvent échouer quand elles sont détruites par leurs ennemis de l'intérieur, c'est l'avertissement que nous lance notre histoire», a-t-il mis en garde. Les autorités fédérales estiment qu'environ 13.000 extrémistes de droite seraient susceptibles de passer à l'acte violent dans le pays.


Rassemblement du parti néo-nazi Der III. Weg à Plauen, dans l'est de l'Allemagne, le 1er mai 2019. | Sebastian Willnow / DPA / AFP

En France, si la menace est moins visible, elle n'en est pas moins présente. En 2018, une trentaine de personnes étaient incarcérées pour des faits liés au terrorisme d'extrême droite, selon les chiffres de l'administration pénitentiaire.

En 2017, le militant d'extrême droite Logan Nisin projetait de commettre des attentats contre la communauté musulmane et la population réfugiée, ainsi que d'assassiner Christophe Castaner et Jean-Luc Mélenchon.

À seulement 21 ans, le jeune homme était déjà passé par l'Action française, les Jeunesses nationalistes et le Front national. Sa «croisade» sera avortée par un vaste coup de filet de la DGSI contre lui et son groupe, nommé OAS en hommage aux anciens terroristes pro-Algérie française.

Plus récemment, c'est une organisation clandestine islamophobe baptisée Action des forces opérationnelles (AFO) qui a été démantelée par les services de renseignement car soupçonnée de vouloir commettre des attentats contre des musulman·es. Deux de ses membres, dont un diplomate français, sont actuellement poursuivis pour «association de malfaiteurs terroriste».

Pierre de Bousquet de Florian, coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, estimait par ailleurs début mars que «le terrorisme d'extrême droite [devait] être surveillé de près».

Toutefois, il ne faut pas appréhender la mouvance terroriste d'extrême droite comme un bloc. Le passage à l'acte violent au service d'un objectif politique est un outil envisagé par un écosystème assez large, un public protéiforme, multiple et mouvant. Des militant·es de la marge radicale y côtoient des profils moins extrémistes, ou en tout cas que l'on imagine moins prendre les armes.

Le pseudo-«loup solitaire» ne constitue pas non plus la norme en matière de terrorisme d'extrême droite. En Europe de l'Est, aux États-Unis et dans une moindre mesure jusqu'au cœur de l'Union européenne, des groupes, constitués ou non, parfois nombreux, constituent eux aussi une menace.

D'authentiques bataillons, à l'image du régiment Azov en Ukraine, aux milices constituées, comme la sinistre Armée des brigands en Hongrie, en passant par les organisations clandestines, les acteurs sont multiples et développent pour certains des franchises aux quatre coins de l'Occident, à l'instar de l'organisation terroriste américaine Atomwaffen, désormais active dans plusieurs pays européens.


Défilé du régiment Azov et de la garde nationale ukrainienne, le 15 juin 2019 à Marioupol. | Evgeniya Maksymova / AFP

«Grand remplacement»

Idéologiquement disparate –bien que le néo-nazisme y soit très bien représenté–, la mouvance terroriste d'extrême droite est néanmoins unifiée par son racialisme. Une vieille lune que l'on pourrait croire passée de mode, mais qui connaît une seconde jeunesse grâce à la théorie complotiste du «grand remplacement», qui cristallise les peurs et ravive les fantasmes.

Cette idée est héritée des antisémites nationalistes d'avant-guerre (Édouard Drumont en tête) et récupérée par les néo-nazis après guerre (René Binet en France). À l'époque, c'est le juif «apatride» qui est accusé de menacer les nations et, déjà, de vouloir détruire les peuples.

Récupérée plus tard par les nazis, cette théorie, qui ne s'appelle pas encore «grand remplacement», est modernisée dans les années 2000 par l'écrivain d'extrême droite Renaud Camus.

C'est lui qui en a extirpé l'essence antisémite pour y substituer l'islamophobie, tout en conservant la dimension complotiste: les peuples dits «de souche» occidentaux seraient menacés de disparition car sur le point d'être «remplacés» par des immigré·es et surtout leur descendance, dans le cadre d'un plan délibérément orchestré par les «élites» mondiales. Un dernier point qui permet d'ailleurs aux plus antisémites de s'y retrouver aussi…

Le «grand remplacement» est certes un fantasme se basant sur des extrapolations démographiques farfelues et des conjectures pseudo-scientifiques, mais c'est un discours efficace, qui marque les imaginaires. Notamment car il s'appuie sur le cliché éculé, mais tenace, de la prétendue sexualité débridée de l'étranger assimilé à un «sauvage».

Suprême ironie, une théorie raciste directement héritée des nazis permet d'ériger les néo-nazis en victimes.

Cette théorie n'est en réalité qu'un avatar de la pensée racialiste, un outil qui adapte les nationalismes à la mondialisation en faisant de l'ethnie (dissimulée derrière le terme «civilisation») le nouveau référentiel, tout en conservant l'opposition entre le «nous» et le «eux». Mais il constitue aussi un message profondément radical, justifiant les pires excès: si l'on est attaqué·e, n'a-t-on pas le droit de se défendre?

Ce renversement des valeurs est un classique de la rhétorique terroriste: l'assassin devient un «résistant», sa victime «l'occupant». Suprême ironie, une théorie raciste directement héritée des nazis, adaptée par un auteur qui dit exécrer le nazisme, permet d'ériger les néo-nazis en victimes.

Le «grand remplacement» semble inspirer la plupart des attentats et projets d'attaques d'extrême droite menés dernièrement en Occident. Mais si le combat racialiste semble devenir le moteur du terrorisme transnational et faire émerger un courant, le nationalisme brut n'a pas disparu et reste un facteur de mobilisation puissant, en particulier en Europe de l'Est et dans les Balkans.

Climat xénophobe

Si la menace djihadiste domine toujours largement, bien qu'elle soit dans les faits en baisse continue, les acteurs de la sécurité s'alarment de la montée de l'extrémisme de droite.

Dans son Global Terrorism Index 2019 cité précédemment, l'Institute for Economics and Peace avance ainsi que «l'une des tendances les plus inquiétantes est la poussée du terrorisme d'extrême droite», en s'appuyant notamment sur la hausse de 320% des attaques attribuées à cette mouvance ces cinq dernières années en Amérique du Nord, en Europe occidentale et en Océanie.

Même son de cloche du côté de l'Union européenne, où Europol met en exergue dans son rapport TE-SAT 2019 le faible niveau de passage à l'acte terroriste d'extrême droite (une seule attaque dans l'UE en 2018) mais dans le même temps la montée de la menace, avec des arrestations en hausse pour la troisième année consécutive.

Surtout, l'agence européenne s'inquiète du climat général actuel, «construit sur la xénophobie, les sentiments antisémites, anti-islam et anti-immigration» et susceptible «d'abaisser le seuil de passage à l'acte violent des individus radicalisés contre les minorités».

C'est, parmi d'autres, l'exemple de l'attaque islamophobe perpétrée contre la mosquée de Bayonne en octobre 2019. L'enquête a certes conclu à une altération partielle du discernement de l'auteur, Claude Sinké, un extrémiste notoire, et n'a pas retenu le motif terroriste. Mais son acte n'en a pas moins été salué sur les réseaux sociaux par des internautes ouvertement anti-islam ou se revendiquant clairement comme fascistes.

Outre-Atlantique, la situation est encore plus préoccupante. Selon l'Anti-Defamation League (ADL), durant la décennie 2010-2019, 76% des personnes tuées aux États-Unis lors d'attentats ont été victimes de terroristes d'extrême droite, soit 330 victimes sur 435. Les cinq dernières années ont été particulièrement meurtrières.

Originellement, le terrorisme d'extrême droite américain présente des spécificités historiques: nostalgie de l'esclavage, de la ségrégation et de la Confédération, haine et paranoïa vis-à-vis du gouvernement fédéral, tradition milicienne, fondamentalisme protestant…

Ce sont les milliers de victimes –très majoritairement noires– du Ku Klux Klan, les attaques à la bombe de l'Army of God contre les cliniques pratiquant des avortements ou les 168 morts de l'attentat d'Oklahoma City en 1995, perpétré par un extrémiste de droite du mouvement des milices, opposé aux autorités fédérales.


À Oklahoma City, le bâtiment fédéral Alfred P. Murrah après l'attentat à la bombe commis par Timothy McVeigh le 19 avril 1995. | Bob Daemmrich / AFP

L'agenda politique des extrémistes de droite violents aux États-Unis semble toutefois désormais converger davantage avec celui de la mouvance terroriste d'extrême droite transnationale. Les attentats menés au nom de la lutte contre le «grand remplacement», ou d'idées similaires, s'y multiplient. La théorie remise au jour par Renaud Camus est citée par de nombreux auteurs d'attaques récentes.

Creuset ukrainien

En Ukraine, en guerre depuis 2014, des militants d'extrême droite combattent ou ont combattu aux côtés des forces ukrainiennes loyalistes, mais également chez les séparatistes pro-russes.

Au-delà du conflit territorial d'essence nationaliste, ces formations se battent aussi contre le «mondialisme» ou l'«impérialisme» et leurs avatars, considérés comme les outils de l'uniformisation des peuples. Chez les racialistes, le conflit ukrainien est ainsi perçu comme une bataille d'avant-garde d'une guerre plus globale.

Quel que soit le camp qu'ils ont rejoint, les volontaires européens et américains qui ont rejoint l'Ukraine sont accueillis à bras ouverts par des groupes extrémistes loyalistes ou séparatistes.

Ces combattants étrangers y confortent leur idéologie, y acquièrent de solides compétences militaires et tissent des liens avec des membres d'autres organisations d'extrême droite.

En juillet 2019, lors d'une opération anti-terroriste visant des militants d'extrême droite italiens, vétérans du conflit ukrainien côté séparatiste, les policiers ont saisi des objets de propagande nazie et fasciste, mais surtout un stock d'armes impressionnant, comprenant des fusils d'assaut modernes et même un missile air-air, heureusement inopérant.

Le Russian Imperial Movement pro-russe, engagé dans le conflit, a en outre communiqué en avril 2019 sur un agenda de «croisade» contre les «hordes mahométanes» loin de la sphère d'influence russe, par exemple en Libye et en République centrafricaine. Dans la même veine, l'Australien Brenton Tarrant, auteur de l’attentat de Christchurch, a perpétré son acte terroriste en Nouvelle-Zélande. Ses références idéologiques sont essentiellement des figures et des évènements historiques européens, qu'il avait d’ailleurs pris soin mettre en scène via des inscriptions sur ses armes.

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