Société

Blanc mais juif: suis-je coupable, victime ou les deux à la fois?

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Blanc, je suis de la race des dominants. Juif, de celle des victimes. Mais c'est quoi ce bordel?

Je ne rentre dans aucune catégorie. | Dave Herring via Unsplash
Je ne rentre dans aucune catégorie. | Dave Herring via Unsplash

J'avoue ne rien entendre au vocabulaire actuel qui tend à répertorier les personnes en autant de catégories bien distinctes: dominant, dominé, racisé, discriminé et autres barbarismes du même acabit. Question de génération probablement. J'ai grandi à une époque où ces questions identitaires ne se posaient pas ou si peu. Au lycée, je côtoyais des individus de toute origine, d'horizons divers, de classes sociales variées, sans que cela ne soulève jamais le moindre problème. On n'était ni noir, ni beur, ni juif, ni gaulois, juste des élèves qui s'intéressaient plus ou moins à leurs études –moins en ce qui me concerne.

Aujourd'hui, on nous demande de trimballer notre identité comme un étendard. Il faut à tout prix rentrer dans une case, répondre à une définition bien précise, se situer dans un camp prédéterminé. Renoncer à l'universalisme de la condition humaine –la seule valable– pour épouser une définition qui tient en deux, trois mots. Être ceci ou cela. Appartenir à telle tribu. Se revendiquer de telle cause. Être désigné comme victime ou coupable, dominant ou dominé; blanc contre noir, juif contre arabe, français contre immigré.

Ainsi donc, si je me réfère à ma couleur de peau qui tend à tirer vers le blanc avec juste quelques nuances de blanc au niveau de mon torse sans parler de la blancheur de mon crâne, je serais du côté des dominants. Je ne m'en étais jamais aperçu; c'est à peine si mon chat m'obéit; quant à ma conjointe, c'est peine perdue.

Par contre, si je me tourne du côté de mes origines qui elles, tendent vers le juif ascendant juif, je me situerais nettement du côté des victimes. Je serais donc à en croire la terminologie actuelle une victime dominante. Ou un dominant victimisé. Tout à la fois coupable et victime. C'est bien ma chance.

Autant dire que je dérange. Je ne rentre dans aucune catégorie bien précise. C'est affreux. En tant que blanc, je voudrais être un dominant, un vrai, un de ceux qui ont sur la conscience les meurtres commis par leurs arrières-grands-parents quand à des époques reculées, ils colonisaient sans vergogne de lointaines contrées. Lorsqu'ils violaient, pillaient, réduisaient en esclavage des populations indigènes. Les bâtards.

Par contre, en tant que juif, j'aimerais qu'on me demande pardon du soir au matin. Que dans la rue les piétons s'agenouillent à mon passage et qu'au nom de toutes les offenses commises sur mes aïeux, ils me supplient de les pardonner. J'ai tellement souffert. Je suis de race inférieure de toute éternité. J'exige qu'on tienne compte de toutes les blessures que j'ai reçues à travers les âges. Vous ne m'avez pas épargné, il est temps de rendre des comptes. À genoux, chiens galeux que vous êtes.

Je suis perdu. Il faudrait que je m'excuse d'être blanc mais en même temps, en tant que juif, je voudrais recevoir des excuses de ceux que j'aurais offensé. Comment faire? J'appartiens aux classes dominantes –du moins c'est ce qu'on m'affirme; moi personnellement j'en doute encore et mon banquier encore plus– mais en même temps je suis un enfant du ghetto. J'ai déjà été supplicié, déporté, gazé un bon millier de fois tandis que fort de ma blanchitude je ne compte plus les innombrables crimes dont je suis responsable.

On m'a interdit d'exercer certaines professions, on m'a mis à l'écart des villes, on m'a traité de tous les noms possibles, on a même pensé que je buvais le sang des enfants baptisés. Mais ma peau est blanche comme de l'ivoire. Je suis un blanc. Un blanc sémite. C'est coupable un blanc sémite? C'est vrai que j'ai aussi été un usurier féroce. J'en ai saigné des gens. C'est donc qu'aucune race ne serait sans défaut?

Si je me livre à un examen de conscience et me demande si dans ma chienne de vie, j'ai eu à souffrir de discrimination, je ne saurais quoi répondre. Il est vrai qu'avec un nom aussi simple que le mien, plus d'une fois, mon interlocuteur a cru bon de me demander d'où je venais. Comment ça d'où je viens?! Vous croyez quoi, que j'arrive à peine de Sibérie et que j'ai laissé mon traîneau en double file? «Du quatorzième arrondissement», je répondais alors, ce qui, pour une raison que je ne m'explique pas, avait le don d'agacer.

N'ayant jamais travaillé, mon CV reste encore à écrire et n'a donc jamais été examiné à la loupe, ce qui explique peut-être pourquoi je suis resté toute ma vie chômeur. Le seul appartement que j'ai loué, c'est à un escroc de juif que j'ai dû payer un loyer exorbitant. Il ne m'a demandé aucune fiche de paie, juste le nom de mon rabbin. Pourtant de toute évidence, si à ce jour, je n'ai toujours pas décroché de prix littéraire, c'est en ma qualité de juif que je le dois sinon comment expliquer pareil oubli?

Embêtant, toute cette affaire. À y perdre son hébreu. En même temps, je m'en sors bien. Ma mère aurait très bien pu épouser un homme d'origine asiatique. Ou mon père aurait pu lier sa destinée à celle d'une musulmane. Quel bordel c'eût été. J'aurais été deux fois victime, une fois coupable. Le pied. J'aurais dit pardon d'être celui que je suis, un sale blanc aux mains dégoulinantes du sang de mes victimes, celles d'hier comme celles d'aujourd'hui, mais c'est par deux fois qu'on aurait dû me présenter des excuses.

Le plus simple, c'eût été d'être un Falacha, un juif éthiopien.

Là, j'avais tout bon!

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