Monde

Scientifiques, gardez votre sang-froid

Matthew C. Nisbet, mis à jour le 01.04.2010 à 9 h 30

Pour leur bien, les climatologues ne devraient pas trop s'énerver.

Pendant que le Congrès américain continue à batailler sur une nouvelle législation énergétique, les climatologues ont pris un coup de chaud. Une série d'attaques d'envergure provenant des sceptiques du réchauffement climatique - y compris l'affaire du Climategate (les députés britanniques ont «blanchi» les scientifiques du Climategate, le 31 mars, NDLE), l'an dernier, et les accusations partiales fondées ensuite sur la découverte d'erreurs dans le dernier rapport du Giec - ont énervé la communauté scientifique d'une manière tout à fait compréhensible. Après avoir passé huit ans à tenter d'attirer l'attention sur la politisation de la science climatique par l'Administration Bush, ils se retrouvent aujourd'hui en face d'allégations similaires. Quelles que soient les réactions primitives que ce revers pourrait produire, elles se faisaient déjà voir il y a quelques semaines dans un échange de  mails récemment rendu public : cette fois-ci, les membres de prestigieuses Académies Nationales y déploraient le «néo-maccarthisme» des climato-sceptiques, et se plaignaient de voir «la science capituler sans pouvoir répliquer efficacement». Un chercheur en appelait à «un flot incessant de science et de dialogue scientifique pour contrer l'incroyable entreprise de destruction démagogique». Un autre participant sollicitait une «approche agressivement partisane».

Les scientifiques sont sur la défensive

Ce dernier lot d'e-mails reflète une mentalité de bunker parmi les climatologues, forgée durant l'Administration Bush et renforcée par les récentes attaques sur leur crédibilité. Malgré les promesses de la présidence Obama, beaucoup se voient aujourd'hui perdre une «guerre» contre les forces de «l'anti-science» alliées à de grands groupes énergétiques et au Parti Républicain. Pendant ce temps, les scientifiques ont été forcés par les stratèges libéraux et autres commentateurs de «répliquer» - en formant leurs propres comités d'action politique et en soutenant ouvertement des candidats «pro-science», entre autres choses.

Mais ces appels urgents à  nourrir la guerre contre les climato-sceptiques pourraient conduire les scientifiques et leurs organisations dans un piège dangereux, en alimentant le désaccord politique tout en diminuant la confiance du public envers la science. Une transformation d'envergure est nécessaire dans la façon dont les scientifiques et leurs organisations s'associent avec le public et les décideurs politiques. Cette nouvelle direction ne doit pas être plus politique et conflictuelle sur le plan national, mais chercher les opportunités d'une plus grande interaction avec le public, de plus de dialogues et de partenariats communautaires à travers le pays.

Le problème vient d'abord du fait que les scientifiques surestiment l'influence des climato-sceptiques et de leurs bailleurs de fonds industriels. Quand la législation et les traités internationaux échouent, et que les sondages montrent une baisse de l'attention publique sur l'environnement, les «négationnistes climatiques» sont montrés du doigt. Mais pourtant les efforts de James Inhofe, Glenn Beck, et al. ne représentent qu'une petite partie des facteurs façonnant le doute public et l'inaction politique. Des causes plus importantes, peut-être, sont à chercher dans l'état fragile de l'économie, dans la concurrence du débat sur le système de santé, et dans la confusion créée par une météo plus froide.  Nous sommes également confrontés à une méfiance généralisée à l'égard du gouvernement, ce qui rend difficile l'explication des propositions sur une bourse du carbone, déjà bien complexes. Sans mentionner d'anciennes règles dans le fonctionnement du Congrès qui permettent à des membres individuels de bloquer une telle législation de fond.

Le climategate n'a pas eu autant d'écho qu'on le croit

Compte tenu de tout cela, il n'est pas surprenant que des chercheurs en communication, moi y compris, doutent de l'impact relatif du Climategate sur l'opinion publique. Une analyse de Jon Krosnick, de l'Université de Stanford, estime que la croyance dans le réchauffement climatique a tout juste baissé de 5 points, de 80% à 75%, entre 2008 et la fin novembre 2009. D'autres sondages constatent une baisse plus forte (PDF) sur la même période, mais savoir quelle a été l'influence des e-mails piratés l'année dernière sera une question qui sera débattue dans des publications académiques pendant encore un certain temps. Comme le fait remarquer Krosnick, seule une petite minorité d'Américains était susceptible d'avoir prêté attention aux informations et débats concernant l'affaire, et une minorité encore plus faible a pu modifier ses opinions profondes en fonction de ce simple événement. Selon une enquête du Pew Research Center, en décembre, seuls 17% des Américains déclaraient avoir entendu «beaucoup» parler de ce scandale d'e-mails rendus publics. En comparaison, durant cette même période, plus de la moitié d'entre eux a lu ou entendu des choses sur l'Afghanistan ou sur le débat concernant la réforme du système de santé.

Si les chercheurs en communication ont du mal à attester clairement de l'impact du Climategate, qu'est-ce qui explique la réaction apparemment épidermique des scientifiques et leur mentalité de bunker ? Des recherches passées montrent que des individus très impliqués sur un sujet, comme le sont les climatologues, ont tendance à voir dans une couverture médiatique même objectivement favorable une menace contre leurs objectifs. Ils ont aussi tendance à exagérer les effets d'un message sur le public et réagir en fonction de cette influence présumée. Cet appel aux armes et à une «approche agressivement partisane», arguant que «la science se fait pilonner» , est un des exemples de la façon dont ces méprises médiatiques affectent les perspectives des scientifiques.

L'idéologie trompe parfois les scientifiques

Les scientifiques peuvent aussi subir l'influence de leurs propres idéologies politiques, que les sondages montrent comme étant fortement libérales. L'idéologie façonne la manière dont les scientifiques évaluent les choix politiques, aussi bien que leurs interprétations sur les causes ou les personnes responsables d'éventuels échecs. Etant donné cette sensibilité libérale et de fortes convictions écologistes, il doit être difficile pour les scientifiques de comprendre pourquoi tant d'Américains se montrent plutôt réservés sur des initiatives compliquées qui coûtent aux consommateurs, sans que les bénéfices soient par ailleurs clairement définis. Devant des sujets complexes, les scientifiques, comme le reste du monde, ont tendance à aller chercher des sources médiatiques qui leur ressemblent, idéologiquement parlant. C'est ainsi qu'ils se concentrent sur les laïus de commentateurs libéraux, qui renforcent leur fausse impression d'une «guerre» contre la communauté scientifique.

Les scientifiques semblent croire qu'ils peuvent l'emporter en expliquant plus clairement les bases du changement climatique, tout en soulignant les arguments partisans des «négationnistes climatiques». Telle a été leur stratégie depuis les premiers jours de l'Administration Bush, même si  de nombreuses personnes ignorent cette décennie de déclarations sur une «guerre contre la science» en les voyant comme une énième rancœur élitiste et le signe d'un cycle sans fin de litiges techniques et de renvois d'ascenseurs injurieux. Ce qui se fait attendre, ce sont des stratégies  transcendant les scissions idéologiques, plus qu'elles ne les renforcent. Plus important, des réponses hargneuses et belliqueuses aux sceptiques risquent d'éloigner plus du tiers des Américains (PDF) qui n'ont toujours pas d'avis tranché sur le changement climatique.

Eduquer... et s'éduquer

Certes, il y a besoin d'explications scientifiques plus claires et précises, mais c'est une totale aberration d'imaginer les chercheurs et leurs organisations pouvoir concurrencer efficacement, sur le long terme et dans un débat politique, les climato-sceptiques et leurs alliés à la Chambre de Commerce et sur Fox News. Au lieu d'exagérer le problème d'un public américain prétendument hostile, les scientifiques devraient se rendre compte qu'ils jouissent en fait d'un capital de communication et de confiance sans égal. Selon un sondage récent de Yale/Université George Mason, 74% des Américains voient dans les scientifiques une source crédible d'informations sur le changement climatique. Même si ces chiffres diminuent légèrement depuis 2008, les scientifiques dépassent toujours sur cet indice de confiance les autres groupes sociaux, ou figures politiques d'une large tête. Ce pourcentage se retrouve même dans des groupes qu'on pourrait penser hostiles à la science : une récente analyse (que j'ai menée, avec de nombreux collègues) montre que 77% des évangélistes âgés de moins de 35 ans font confiance aux scientifiques pour leur donner des informations sur le réchauffement climatique.

Les sceptiques climatiques espèrent rogner cette confiance en attirant les scientifiques sur le champ de bataille politique. Au lieu de jouer la contre-attaque, les scientifiques et leurs organisations devraient plutôt employer leur capital de communication dans des partenariats avec des leaders d'opinion trouvés dans d'autres secteurs de la société, et en s'engageant avec des communautés locales grâce à des débats publics et des médias sociaux. En créant un débat public sur le changement climatique dans les villes et métropoles du pays, ils peuvent rendre le problème plus personnellement pertinent sans s'enliser dans des différences idéologiques. Ils peuvent contextualiser le débat dans des termes de sécurité nationale, de religion, de santé publique, ou économique - tout en soulignant des initiatives qui engendreraient des bénéfices sociaux plutôt que des sacrifices et de l'austérité.

Et voici la meilleure partie: ces partenariats avec des leaders d'opinions, qu'ils soient membres du clergé ou PDG, feraient bien plus qu'éduquer l'opinion ; ils éduqueraient aussi les scientifiques. En sortant de leurs laboratoires et de la chambre d'écho des opinions semblables, les chercheurs pourraient voir comment d'autres personnes appréhendent le changement climatique, et ce que l'on pourrait, et devrait, faire à son sujet. Au final, les scientifiques s'en tireront mieux dans des habits de  diplomates communautaires que de va-t-en-guerre télévisuels ou blogosphériques.

Matthew C. Nisbet

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Matthew C. Nisbet
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