Culture

«I May Destroy You», le trauma du viol en plein écran

Temps de lecture : 6 min

Michaela Coel propose une réalisation immersive qui nous fait vivre directement le ressenti de son personnage, son déni et sa dissociation, causant un effet aussi violent qu'étourdissant.

L'héroïne se réveille un lendemain de soirée avec une blessure au front et tente de se remémorer les événements. | Capture d'écran via YouTube
L'héroïne se réveille un lendemain de soirée avec une blessure au front et tente de se remémorer les événements. | Capture d'écran via YouTube

Tous les mercredis, Anaïs Bordages et Marie Telling décryptent pour Slate.fr l'actu des séries avec Peak TV, une newsletter doublée d'un podcast.

La culture est politique. C'est une évidence que l'on défend depuis longtemps et qui nous a parfois été reprochée, le plus souvent par des hommes blancs de plus de 30 ans –qui n'ont aucun problème à employer le terme pour décrire les œuvres de Ken Loach ou de Costa-Gavras, mais qui ne voient pas ce que viennent faire des considérations politiques dans l'analyse d'œuvres mettant en avant des voix pourtant marginalisées depuis plusieurs siècles. Des œuvres écrites et réalisées par des femmes, par des Noir·es et des personnes racisées, par exemple.

Des études ont montré que se voir représenté·e positivement à la télévision a un impact direct sur l'estime de soi. Quand tous les personnages féminins de fiction sont majoritairement sexualisés, tués, ridiculisés ou inexistants, cela a un impact direct sur la façon dont les femmes sont perçues par la société. Quand tous les personnages noirs de fiction sont des criminels, des drogués, des blagues ambulantes ou qu'ils sont tout simplement inexistants, cela a un impact direct sur la façon dont les Noir·es sont perçu·es par la société.

Aucune œuvre n'est un pur exercice formel construit en vase clos, dépourvu d'effet ou de discours sur le monde dans lequel il est produit et consommé. Les œuvres culturelles ne sont pas uniquement là pour nous divertir ou nous ébahir par leur beauté technique. Elles façonnent notre vision du monde. Elles nous éduquent. Elles nous font voyager. Elles génèrent de l'empathie pour celles et ceux qui sont différent·es de nous. Elles nous permettent de confronter des émotions complexes et parfois impossibles à articuler. Et selon leur casting, leur écriture, leur point de vue, leurs choix artistiques, elles ont le pouvoir de construire ou déconstruire des biais racistes, sexistes, homophobes, transphobes. Les œuvres culturelles sont politiques.

Il y a un an, HBO diffusait le dernier épisode de Game of Thrones –un final tragique, mais pas dans le bon sens. Retour sur cette conclusion hors normes et sur le plus grand phénomène sériel de ces vingt dernières années. Un an après, quel héritage pour la série? Comment expliquer la déception finale?

ÉCOUTER PEAK TV

Le gros plan: «I May Destroy You» (OCS)

Arabella (Michaela Coel) est une jeune autrice londonienne, star montante sur les réseaux sociaux, qui prépare son premier livre. La veille d'une deadline, elle sort prendre un verre avec des ami·es avant de rentrer finir son texte. Elle émerge le lendemain matin avec une blessure inexpliquée au front, un trou de mémoire de plusieurs heures et des flashs où elle voit un inconnu la violer dans les toilettes d'un bar.

I May Destroy You est l'histoire d'une vie qui bascule en une soirée –une claque sur le fond comme sur la forme dès ses premières minutes, et une œuvre révolutionnaire sur les violences sexuelles. À travers toute la série, Arabella est confrontée à un trauma qui redéfinit son identité, sa relation avec ses proches et sa façon de percevoir le consentement et les rapports de pouvoir. Car son expérience illumine aussi celles de plusieurs de ses ami·es, qui ont vécu des violences sexuelles parfois sans parvenir à les identifier comme telles au moment des faits. Là où l'excellente série Unbelievable s'intéressait à une affaire de viol à la fois réelle et hors du commun, et offrait une catharsis finale grâce au travail des deux enquêtrices, I May Destroy You traite d'expériences tristement «banales», vécues par d'innombrables victimes qui n'obtiendront jamais justice.


Le tout pourrait être compassé et didactique mais la série brille grâce à l'écriture de Michaela Coel et sa performance à la fois vulnérable et magnétique. La réalisation immersive nous fait vivre directement le ressenti d'Arabella, son déni et sa dissociation, causant un effet aussi violent qu'étourdissant pour le spectateur ou la spectatrice. Regarder I May Destroy You, c'est se confronter à une œuvre inoubliable sur le consentement et sur le trauma –qui plus est du point de vue d'une femme noire. C'est aussi un exemple de résilience à travers l'art, aussi bien pour son héroïne, pour sa créatrice (qui a basé l'histoire sur sa propre expérience), que pour nous.

Nos recommandations

En ce moment, beaucoup de gens sont à la recherche de recommandations culturelles pour s'éduquer sur le racisme et les violences policières contre lesquelles des milliers de personnes manifestent actuellement aux États-Unis et dans le monde. En tant que simples critiques séries, voici les nôtres.

«Seven Seconds» (Netflix)

Cette minisérie raconte l'histoire d'un jeune afro-américain tué par un policier, du combat de sa famille pour obtenir justice et des tensions raciales qui émergent à la suite de sa mort. Une œuvre poignante et d'actualité, menée par l'interprétation magistrale de Regina King.

«Dans leur regard» (Netflix)

Ava DuVernay retrace dans cette minisérie l'affaire des «Central Park five», cinq jeunes garçons noirs accusés à tort du viol d'une femme blanche à Central Park en 1989. Aidée d'un casting impeccable, la cinéaste focalise littéralement notre regard sur ces jeunes et leur expérience, rendant l'injustice dont ils ont été victimes aussi limpide qu'insoutenable.

«Atlanta» (Fox Play / Canal+)

Dans sa série iconoclaste, Donald Glover suit un groupe d'amis évoluant dans la scène rap d'Atlanta, et raconte leurs luttes professionnelles, intimes, et mentales. À travers des épisodes oniriques et conceptuels, l'acteur et artiste met à nu les contradictions et l'hypocrisie de la société américaine.

«Watchmen» (OCS)

Cette superbe série adapte librement l'univers du comic culte d'Alan Moore et Dave Gibbons, et imagine une Amérique dystopique déchirée par les tensions raciales. Inspiré par un essai de Ta-Nehisi Coates sur les réparations, Damon Lindelof revisite ainsi l'histoire raciste des États-Unis, mettant notamment en scène le massacre de Tulsa. Écrit par Cord Jefferson, l'épisode 6, qui nous plonge dans les souvenirs d'un ancien policier noir, restera dans les annales.

«Dear White People» (Netflix)

Adaptée par Justin Simien de son film éponyme, Dear White People nous plonge dans le quotidien des étudiant·es noir·es d'une prestigieuse fac américaine. En trois saisons électrisantes, la série aborde de nombreuses thématiques comme l'assimilation, l'appropriation culturelle ou encore le privilège blanc. Le tout avec beaucoup de style, d'humour et de tension sexuelle.

«Insecure» (OCS)

La comédie d'Issa Rae n'est pas centrée sur le racisme ou les violences policières. Elle s'intéresse au quotidien de jeunes noir·es de Los Angeles, à leurs histoires d'amour, leurs ambitions, leurs déceptions et leurs amitiés. Comme l'a affirmé récemment Natasha Rothwell, l'une des scénaristes et actrices de la série, Insecure «promeut l'humanité des personnes noires –quelque chose qui est constamment attaqué [aux États-Unis]».

«The Wire» (OCS)

On sait, on sait. The Wire c'est LA série dont tou·tes les Blanc·hes parlent quand elles et ils veulent paraître woke et au fait des questions de justice sociale américaine. Mais il n'empêche: l'œuvre culte de David Simon est un portrait minutieux et exhaustif des dysfonctionnements d'un système judiciaire et politique gangrené par la corruption et le racisme.

«Pose» (Canal+)

Parce que les vies noires comptent, que les vies noires trans aussi, et qu'elles sont encore rarement représentées à la télé. Cette série poignante de Steven Canals, Brad Falchuck et Ryan Murphy a révolutionné l'industrie en embauchant un nombre record de femmes trans noires devant comme derrière la caméra. Elle raconte la ballroom culture des années 1980 à New York –un lieu de refuge, de bienveillance et de fierté pour la communauté LGBTQ.

«America To Me» (Amazon Prime Video)

Cette minisérie documentaire suit le quotidien de lycéen·nes noir·es, racisé·es et blanc·hes d'une banlieue aisée de Chicago pendant l'année scolaire 2015-2016. Elle dresse le portrait d'un système raciste et inégalitaire, et montre aussi bien les efforts que les limitations des équipes pégagogiques. La version française peine un peu dans la traduction mais le documentaire vaut quand même le détour pour ce qu'il nous dit de l'Amérique d'aujourd'hui.

(PS: nous sommes conscientes de n'avoir listé que des séries américaines. C'est à la fois un problème lié aux différences pop culturelles entre les États-Unis et la France, et sans doute aussi lié à nos propres biais. Si vous avez des recommandations de séries françaises ou étrangères sur ces sujets, nous les accueillerons avec plaisir).

Ces textes sont parus dans la newsletter bimensuelle Peak TV.

Newsletters

Netflix a-t-il acté la chute d'Hollywood?

Netflix a-t-il acté la chute d'Hollywood?

Depuis l'arrivée des plateformes de vidéos à la demande, l'industrie du cinéma a réussi à se défaire de l'influence du géant américain.

Le mot géorgien intraduisible qui décrit le fait de manger même quand on n'a plus faim

Le mot géorgien intraduisible qui décrit le fait de manger même quand on n'a plus faim

Mais presque contre son gré: c'est la nourriture qui est trop bonne.

«Parks and Recreation» est la série feel good dont nous avons besoin

«Parks and Recreation» est la série feel good dont nous avons besoin

La série culte est enfin disponible en France, et elle n'aurait pas pu tomber à un meilleur moment.

Newsletters