France

Ministre du Travail, c'est pas la santé

Philippe Boggio, mis à jour le 29.03.2010 à 9 h 46

Les ministres du travail s'usent vite, quatre en deux ans, et ne prennent que des coups.

«Le zapping des ministres du Travail». La formule, lâchée par François Chérèque, fait fureur. Comme d'autres, le secrétaire général de la CFDT a pointé, à l'occasion du remaniement ministériel, la valse des titulaires du poste depuis 2007. Pas moins de quatre en deux ans. Dans l'ordre: Xavier Bertrand, Brice Hortefeux, Xavier Darcos, et Eric Woerth, désormais. Soit, pour les trois premiers, huit mois d'exercice en moyenne, avant d'être appelés à d'autres fonctions, ou remercié, dans le cas de Xavier Darcos.

C'est assez dire, aux yeux du leader de la CFDT, le peu de prestige dont jouit le ministère du Travail, dans la galaxie gouvernementale. Ministère gris, aussi peu glamour qu'une manif du 1er mai par temps de pluie, dont les ambitieux, à l'heure de la formation des cabinets, veulent surtout se tenir éloignés. Portefeuille qu'on n'accepte qu'en rechignant, contre la promesse, justement, que la punition ne durera pas. Qu'on attribue souvent en dernier, juste avant les Relations avec le parlement ou le Tourisme, et bien après les jolis lots, diplomatie, Intérieur ou ministère des Finances. Souvent, sous la Ve République, le chef de l'Etat a dû forcer un peu la main de celui à qui revenait le cadeau, lui promettre un avenir radieux, après pénitence.

Volontaires «désignés»

En un mot, le Travail, pour le personnel politique, c'est un peu la barbe. L'assurance pour le ministre néophyte, longtemps, de ne pas comprendre grand-chose aux arcanes du droit et des pratiques sociales, et de s'étonner des relations byzantines entre l'Etat et les syndicats. Ministère à prendre des coups, dit-on. A jouer l'enclume, entre le patronat et les salariés. A rechercher toujours, sans jamais l'atteindre, le point d'équilibre de la paix sociale. Quand survient une crise, notent certains anciens locataires de la rue de Grenelle, quand gronde la rue et se paralyse le pays, la gestion du dossier échappe au Travail pour passer directement sous l'autorité de Matignon. Ou de l'Elysée, depuis que Nicolas Sarkozy est président. Où veille l'influent conseiller social, Raymond Soubie.

Des personnages qui ont eu ensuite un destin politique ont pourtant hérité de ce portefeuille. Philippe Seguin (1986-1988), Martine Aubry (1991-1993) ou François Fillon (2002-2004). Mais ils avaient la fibre sociale et ils ont occupé le rue de Grenelle hors des périodes de fort marasme social. La tâche s'est singulièrement compliquée depuis deux ans, pour les volontaires «désignés». Les groupes de pression libéraux se sont multipliés autour de l'action gouvernementale. Le président donne souvent l'impression d'être sensible aux arguments du marché et du patronat. Certains n'hésitent plus à dire, et ils sont assez souvent entendus, que même le social est privatisable. On l'a vu avec la création, jusqu'ici calamiteuse, du Pôle Emploi, qui prépare peut-être une autre étape, dans la chronique du chômage: la seule logique comptable.

En face, les salariés traversent sans doute l'une des pires périodes de précarité de l'emploi. Or, la syndicalisation n'est toujours pas un réflexe en France. Les organisations demeurent peu représentatives, malgré l'inquiétude des Français. Les mouvements sociaux tournent court. Le chef de l'Etat lui-même n'a-t-il pas expliqué qu'on n'entendait plus les manifestations?

Le désintérêt pour ce secteur est ancien. Le social ne brille pas comme l'économie. Il y manque l'argent, ce dieu qui donne à la seconde son irrésistible attrait. C'est valable pour les hommes politiques comme pour la presse. La rubrique sociale est maigre. Le préposé souvent solitaire, face au bataillon d'experts de sa voisine financière. En France, on «redécouvre» sans arrêt la réalité sociale et sa chronique, et ces jours-là, au gouvernement comme dans les médias, les sujets de fond, emploi, rémunérations du chômage, retraites, il est vrai, désespérants, cèdent encore la place aux scènes de rue.

Sous les projecteurs

Dans un tel contexte, la nomination d'Eric Woerth au ministère du Travail prend valeur de test. C'est un homme de Bercy, grand argentier, qui prend le portefeuille, avec pour mission principale la méga-réforme des retraites. Et ce, à un moment fort sensible: après l'échec aux régionales, élections qui ont montré le désaveu des électeurs à l'égard de la politique économique et sociale du gouvernement. Pour une fois, la rue de Grenelle va se retrouver sous les projecteurs. Le président joue, dans cette affaire, une bonne part de sa candidature éventuelle pour un second mandat. Son ambassadeur a tout à gagner, en termes de carrière personnelle, s'il parvient à rénover tout en le préservant le principe de la répartition.

Le ministère du Travail va reprendre du lustre. Il peut reconquérir une réputation d'utilité publique, à cette occasion. Ou bien, si le dédain et le cynisme s'avèrent décidément irrésistibles, rejoindre le cimetière des éléphants de l'idéal collectif.

Philippe Boggio

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Photo: La passation de pouvoir entre Xavier Darcos et Eric Woerth. REUTERS/Vincent Kessler

 

 


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