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Aux États-Unis, l'étrange course aux actes de contrition antiraciste

Temps de lecture : 4 min

À la suite du décès de George Floyd aux mains de la police, la population blanche américaine est encouragée à présenter ses excuses à la communauté noire, de façon parfois gênante.

Les Démocrates au Congrès durant un hommage à George Floyd le 8 juin 2020, à Washington. | Brendan Smialowski / AFP 
Les Démocrates au Congrès durant un hommage à George Floyd le 8 juin 2020, à Washington. | Brendan Smialowski / AFP 

Quelques jours après la mort de George Floyd, étouffé par un policier à Minneapolis le 25 mai, l'acteur Ashton Kutcher a sangloté face à la caméra en expliquant l'impact du racisme, le DJ David Guetta a remixé un discours de Martin Luther King et la marque de chips Doritos a tweeté: «Nous vous voyons, nous vous entendons, nous sommes avec vous». Cette même phrase, mot pour mot, a été utilisée par de nombreuses autres marques soucieuses de montrer leur solidarité envers la communauté afro-américaine.

Des pancartes Black Lives Matter ont fleuri dans les jardins des banlieues huppées et des groupes Facebook locaux ont posté des listes de commerces gérés par des personnes afro-américaines afin que chacun puisse les soutenir. Sur Instagram, des marques de vêtements ont diffusé des recommandations de livres sur le racisme et une boutique de chaussures en ligne a admis avoir «bénéficié du privilège blanc». Uber Eats a annoncé que les livraisons seraient gratuites pour les commandes faites aux restaurants gérés par des responsables afro-américain·es et le cofondateur de Reddit a démissionné de son conseil d'administration, demandant à être remplacé par une personne noire.

Depuis le 25 mai, des centaines de milliers d'Américain·es ont manifesté contre les violences policières et le racisme.

Cette mobilisation inédite a déjà forcé plusieurs villes à annoncer que certains fonds utilisés par les forces de l'ordre seraient redirigés vers des programmes de santé et d'éducation.

Jusqu'au-boutisme

Mais les expressions de soutien envers la communauté afro-américaine ont été beaucoup plus loin que ces défilés. Que ce soit au niveau des individus, des marques, des politiques ou des célébrités, le pays a été saisi par une surenchère émotionnelle, à qui fera l'acte de pénitence le plus spectaculaire, parfois de façon gênante.

Certaines mises en scène de contrition ont en effet viré au malaise, comme lorsque des reponsables politiques démocrates affublé·es de foulards africains ont mis un genou à terre pendant 8 minutes et 46 secondes en hommage à George Floyd. Ou encore lorsque dans une banlieue de Washington, des gens qui manifestaient ont communié dans une posture de pénitence, répétant en chœur, les mains aux ciel: «J'aimerai mes voisins noirs autant que mes voisins blancs».

«La nouvelle religion»

Sous pression de l'opinion publique, les grandes entreprises ont été nombreuses à ouvrir leur porte-monnaie. Bank of America a promis un milliard de dollars d'investissements pour les quartiers où vivent en majorité des personnes afro-américaines et immigrées, et diverses entreprises –des marques de cosmétiques à Facebook et AirBnb– ont donné des millions à des associations antiracistes.

Ces derniers jours, toutes ces formes de soutien ont fait l'objet de débats tendus pour savoir quelles expressions de solidarité étaient souhaitables dans le contexte actuel. Lorsque sur les réseaux sociaux, tout le monde s'est mis à poster des carrés noirs pour le «Blackout Tuesday» contre le racisme, des activistes ont répondu que ces posts creux monopolisaient le hashtag #BlackLivesMatter de façon inutile.

Lors des manifestations, on a pu voir de nombreuses pancartes avec les mots «white silence is violence» («le silence blanc est une forme de violence»), mais certaines prises de parole se sont avérées également problématiques.

Des journalistes noir·es disent avoir reçu des messages de soutien venant de personnes blanches qui n'avaient plus donné signe de vie depuis des années et qui semblaient les contacter avant tout pour se donner bonne conscience. Certaines ont même envoyé de l'argent à des collègues ou connaissances noires, en forme de «réparation» pour les injustices subies par leur communauté.

Plusieurs articles de conseils à la population blanche américaine ont été publiés. Sur Instagram, une coach recommande de ne pas «essayer de créer un faux sentiment d'intimité» et de plutôt «envoyer de l'argent». D'autres conseils sont plus radicaux, comme cet auteur afro-américain qui recommande ce comportement dans le New York Times: «Envoyez des textos à vos proches pour leur dire que vous ne leur rendrez pas visite ou ne leur parlerez pas au téléphone tant qu'ils n'auront pas pris des mesures en soutien des vies noires, que ce soit en manifestant ou en donnant de l'argent.»

La culpabilité en guise de politique

Ces encouragements aux excuses ou réparations personnelles posent le problème du racisme d'une façon plus psychologique que politique. Ainsi, le débat sur la réforme de la police ou les façons d'améliorer les conditions de vie pour la population afro-américaine est parasité par un autre débat sur la culpabilité blanche.

Les institutions qui n'ont pas réagi de façon jugée adéquate ont subi les foudres de certains membres. C'est ainsi que le président d'une fondation pour la poésie a dû démissionner après qu'une lettre signée par plusieurs poètes l'a accusé de ne pas avoir promis de mieux aider les artistes noirs. Les auteurs ont dénoncé le communiqué de la fondation dans un langage incroyablement hyperbolique: «Étant donné ce qui est en jeu, soit l'équivalent d'un génocide contre les noirs, les considérations larmoyantes de ce communiqué sont, en fin de compte, une forme de violence.»

En règle générale, les expressions de soutien ont été minitieusement scrutées, même celles qui semblaient a priori anodines. C'est ainsi que la chanteuse Beyoncé a été critiquée pour avoir utilisé les mots «personnes de couleur» plutôt que «noirs», ce qui a été vu comme une invisibilisation de la spécificité de l'expérience noire américaine. Le réalisateur néo-zélandais Taika Waititi a eu le malheur de louer le discours de Killer Mike, le rappeur d'Atlanta qui a encouragé les manifestant·es à rester pacifiques. Ce message lui a valu de nombreuses critiques: «Les mots de Waititi sont hautains et complètement inutiles pour des gens qui vivent un traumatisme collectif», a tranché un journaliste de Buzzfeed.

À l'extrême, cette forme de radicalisation rhétorique a donné l'étrange scène du 6 juin, lorsque le jeune maire de Minneapolis, après avoir admis ses propres erreurs face à plusieurs activistes, a été expulsé d'une manifestation sous les cris de «honte! honte!».

«Le maire Frey @Jacob_Frey dit qu'il ne définancerait pas la police. La foule dirigée par @BlackVisionsMN l'enjoint à partir.»

Il avait refusé de promettre qu'il définancerait la police de sa ville, préférant des réformes graduelles à une solution qu'il jugeait trop drastique.

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