Monde / Économie

À Genève, l'épidémie de Covid-19 a fait exploser le tabou de la pauvreté

Temps de lecture : 8 min

Avec le coronavirus des milliers de personnes souvent étrangères occupant des emplois précaires se sont retrouvées sans aucun revenu dans l'une des villes les plus riches du monde.

En devenant visibles, les personnes précarisée ont défié les règles sociales suisses. | Fabrice Coffrini / AFP
En devenant visibles, les personnes précarisée ont défié les règles sociales suisses. | Fabrice Coffrini / AFP

Dans les rayons, les prix des produits alimentaires sont cassés. Le sachet d'un kilo de couscous s'affiche à seulement 2,60 francs suisse [2,40 euros] contre un prix habituel de 4,50 francs [4,16 euros] dans le commerce. Les yaourts aux fruits à l'unité se vendent eux à 0,35 centimes [0,32 euros], contre 1 franc [0,92 centimes d'euros] en temps normal. Ces bonnes affaires s'alignent dans les rayons de l'épicerie solidaire Caritas, située dans le quartier populaire de Plainpalais à Genève sur la rive droite de l'Arve.

Cet organisme qui combat la pauvreté en Suisse fait face à l'afflux d'une nouvelle clientèle dans ses épiceries solidaires depuis l'arrivée du coronavirus. «On voit beaucoup de nouvelles têtes depuis le début de la crise sanitaire. Il y a des gens qui travaillaient au noir comme domestique et qui n'ont plus aucune rentrée d'argent, ou d'autres qui sont au chômage partiel et ont donc une baisse de leurs revenus», constate Olivier Dunner, le responsable de l'épicerie de Plainpalais. Pour obtenir sa carte d'achat dans le magasin, il suffit de justifier d'une situation financière difficile.

À Genève, les mesures de confinement prises à partir de la mi-mars pour ralentir la propagation du coronavirus ont mis des milliers de travailleurs et travailleuses précaires sur la paille. Les images de files d'attente de centaines de personnes lors de distribution de denrées alimentaires dans les rues de la ville ont fait le tour des médias et ont marqué les esprits dans une ville parmi les plus riches au monde où la pauvreté n'est pas un vrai sujet.

Des personnes démunies font la queue pour de la nourriture le 6 juin 2020 à Genève. | Fabrice Coffrini / AFP

«Une soupe populaire est passée de 200 à 950 repas»

«Genève est le hotspot. Mais d'autres grandes villes sont touchées. À Lausanne, une soupe populaire est passée de 200 à 950 repas ces dernières semaines», note la députée socialiste et membre du Conseil national suisse Ada Marra. Le Centre d'action sociale protestant (CASP) a également enregistré une très forte hausse des demandeurs et demandeuses d'aide. En temps normal, 3.000 personnes bénéficient de la distribution hebdomadaire de cet organisme. Elles sont plus de 8.000 depuis le début de la crise. «Les sans-papiers et les travailleurs pauvres vivent déjà dans la précarité et ne demandent de l'aide à personne. Mais avec la perte des jobs à la journée ils se retrouvent complètement démunis», confie le service communication du CASP.

Un questionnaire réalisé conjointement par Médecins sans frontières et l'Hôpital universitaire de Genève (HUG) auprès de 532 personnes bénéficiaires d'aide alimentaire de la ville donne une idée de la population dans le besoin: 52% sont des sans-papiers, 28% sont des étrangèr·es avec un permis de séjour et 3,4% sont des Suisses.

«Si les sans-papiers qui ont un permis de séjour demandent des aides sociales, il ne sera pas renouvelé.»
Ada Marra, députée socialiste et membre du Conseil national suisse

Habituellement employée dans les restaurants, les ambassades, les hôtels ou pour les plateformes de livraison, cette population étrangère en situation précaire a payé les pots cassés du confinement. «On estime le nombre de sans-papiers entre 100.000 et 300.000 à Genève», témoigne Patrick Wieland, le chef de mission de Médecins sans frontières Covid-19 en Suisse.

Sur les bords du lac Léman, les travailleurs et travailleuses précaires ont fait les frais du très libéral marché du travail suisse. «Ces sans-papiers étaient exploités comme des travailleurs au noir et ils ont perdu leur boulot avec les mesures de confinement. S'ils ont un permis de séjour et qu'ils demandent des aides sociales, leur permis ne sera pas renouvelé. C'est la cas d'un grand nombre d'entre eux», soulève la députée socialiste Ada Marra.

«Ils se sont tournés vers les distributions de denrées alimentaires. On trouve aussi des ménages précaires, comme des femmes seules avec leurs enfants, qui touchent des salaires de 3.000 à 4.000 francs suisses [de 2.800 à 3.700 euros]. Ces ménages ont été touchés durement par les mesures de chômage partiel. Tout cela montre que notre système d'assurance sociale est dépassé depuis un certain nombre d'années», poursuit-elle.

«L'apparition en masse des indépendants»

Beaucoup de travailleurs et travailleuses étrangères sont employées de manière légale et cotisent pour l'assurance maladie ou le chômage, mais n'ont aucun droit à la fin de leur contrat. «Au-delà de l'image de place financière, de ville internationale, de capitale du luxe, il existe une autre Genève, qui se démène pour joindre les deux bouts et qui vivote, à la merci du moindre imprévu», déplore Yasmine Praz Dessimoz, directrice de l'Hospice général, l'une des principales associations de lutte contre la pauvreté dans le pays.

«Il y a les profils habituels de personnes qui n'ont pas droit au chômage, parce qu'elles cumulent les petits jobs sans cotiser du tout ou pas suffisamment aux assurances sociales. La grande majorité de ces personnes provient du secteur de la restauration, de l'hôtellerie ou de l'économie domestique», décrit-elle.

Depuis le début de la crise, l'Hospice général enregistre une croissance exponentielle des nouvelles demande d'ouvertures de dossiers pour des aides. Yasmine Praz Dessimoz a aussi assisté à la paupérisation d'une nouvelle catégorie de la population, les indépendant·es. «La grande nouveauté, avec la crise, c'est l'apparition en masse des indépendants: plus de 200 nouvelles demandes par mois, contre cinq à dix en temps normal», poursuit-elle.

Parmi ces indépendant·es qui ont demandé une aide à l'Hospice général, 45% sont des conducteurs ou conductrices de taxi, 7% proviennent du domaine de l'esthétique, 5% de la prostitution et 4% du bâtiment. Depuis la décision du Conseil fédéral d'étendre les allocations pour perte de gain (APG) aux indépendant·es, la tendance est à la baisse, selon l'Hospice général. «Mais cela ne veut pas dire que ces personnes ne reviendront pas chez nous tôt ou tard, parce que les APG ne leur suffiront pas pour vivre», avertit Yasmine Praz Dessimoz.

Pas d'accès au système de santé

L'épidémie du nouveau coronavirus a provoqué un effet ciseau encore plus dévastateur qu'une récession classique. Privés de revenus, les sans-papiers ou les personnes étrangères détentrices de permis de séjour n'ont pas eu accès au système de santé en pleine propagation du SARS-CoV-2.

Ces gens étaient pourtant plus durement touchés par le virus du fait de la promiscuité, vivant souvent à plusieurs dans de petites logements pendant le confinement. «Les précaires étaient souvent à six, sept ou huit personnes dans des petits lieux d'hébergement. C'était la porte ouverte à une propagation du virus, souligne Patrick Wieland. On s'est occupé d'apporter des soins à des populations vulnérables à Genève entre le 17 mars et le 17 mai.» D'habitude, MSF opère dans des pays en proie au chaos très loin de l'opulente Suisse. Mais le Covid-19 a jeté à la figure de la confédération helvète le sort peu envieux de ses pauvres.

«Le mot “pauvreté” n'a été cité pour la première fois dans un rapport fédéral qu'en 2010.»
Ada Marra, députée socialiste, membre du Conseil national suisse

«Le Covid-19 est le révélateur d'un phénomène que l'on connaît bien. Il s'agit avec la Suisse d'un pays riche où il existe de la pauvreté. Nous avons 7 à 8% de la population qui est pauvre», analyse le sociologue suisse René Knüsel, spécialiste des populations fragiles. Mais dans ce pays où le revenu par habitant est l'un des plus élevé au monde, la pauvreté reste un tabou.

«Le mot “pauvreté” n'a été cité pour la première fois dans un rapport fédéral qu'en 2010», note la députée socialiste Ada Marra. Depuis cette date, il existe une ligne budgétaire pour la combattre, établie dans les rapports au niveau cantonal. Mais «cette aide intervient au niveau des cantons. Elle est donc très variable de l'un à l'autre et on parle de quelques millions de francs suisse seulement», précise René Knüsel.

«On a rompu avec l'hypocrisie»

«Il me semble que la misère / serait moins pénible au soleil», chantait Charles Aznavour. Il aurait pu ajouter qu'elle est d'autant plus difficile à vivre dans un pays très riche. «Être pauvre, c'est porter de la culpabilité. On se dit qu'on est responsable de sa situation. C'est particulièrement vrai en Suisse, en partie parce que le marché du travail est détendu. Les gens estiment que si une personne n'a pas de travail, c'est de sa faute», constate René Knüsel.

Les longues files d'attente observées à Genève lors des distributions de denrées alimentaires pendant le confinement ont donc brisé un tabou. «À Genève, certaines personnes ont défié la morale des règles sociales suisses pendant la crise. Elles se sont montrées dans la rue pour demander de l'aide alimentaire, mais aussi pour signifier: “On est là.” Il y a quelque chose de surprenant là-dedans. C'est à Genève que ce phénomène a été le plus prégnant. On y a vu de longues files, peut-être parce que c'est une ville plus latine, plus “laxiste” envers la pauvreté par rapport au reste de la Suisse», ajoute René Knüsel.

Cette visibilité soudaine des plus démuni·es a permis de briser la glace. Le conseiller d'État Thierry Apothéloz a ainsi proposé de créer un fonds d'urgence de 15 millions de francs suisses pour venir en aide aux précaires qui n'ont pas le droit aux aides sociales. «Tout d'un coup, on a rompu avec l'hypocrisie. Un grand nombre de personnes voient les gens en situation illégale comme des profiteurs. Mais non. Ils cotisent parfois à une caisse maladie tout en ayant eux-mêmes de grosses franchises qui les empêchent de consulter. Il faut changer le regard sur ces personnes», affirme Dominique Froideveaux, le directeur de Caritas.

«En Suisse, les gens estiment que si une personne n'a pas de travail, c'est de sa faute.»
René Knüsel, sociologue

Le fonds d'urgence discuté en commission des finances est pour le moment contesté par l'opposition de droite, «pour qui la proposition du ministre reviendrait à légitimer le travail au noir», explique le journal Le Temps.

En ce début du mois de juin, la circulation du nouveau coronavirus est très faible en Suisse, qui comptait 1.923 décès au 9 juin. Il n'empêche que les téléphones des organismes d'aide sociale sonnent encore. «Pour les problèmes de logements, le nombre d'appels supplémentaires est gigantesque. Nous recevons chaque demi-journée entre 60 et 100 appels téléphoniques. C'est vraiment considérable», s'inquiète Dominique Froideveaux.

Dans l'épicerie solidaire du quartier de Plainpalais, au rayon des produits frais, une vieille dame interroge un vendeur sur le prix du fromage râpé: «Vous êtes sûr que c'est le prix abaissé?», ronchonne t-elle devant le tarif affiché. «L'avantage de notre système d'épicerie est que la personne reste un acteur économique. Elle choisit ce qu'elle veut et l'achète. C'est très positif pour la dignité de la personne», conclut Olivier Dunner, le patron de l'échoppe. Une dignité à laquelle aspire les milliers de travailleurs et travailleuses précaires qui subissent la crise économique à Genève.

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