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Les végétariens n'aident pas à lutter contre le réchauffement climatique

Jean-Yves Nau, mis à jour le 01.04.2010 à 12 h 21

Un rapport scientifique démontre que la réduction de la consommation de viande et de produits laitiers n'aurait pas de véritable impact dans la lutte contre le réchauffement climatique.

C'est la dernière controverse scientifique environnementale en date; une controverse d'envergure qui ne concerne rien moins que la consommation de la viande et du lait par l'espèce humaine. On assiste, depuis quelques mois à ce que l'historien Jacques Le Goff, grand spécialiste du Moyen Age, dénommait il y a peu dans les colonnes du Monde «l'incroyable assaut à la consommation de la viande». Ce mouvement est, pour partie, la résurgence d'un argumentaire écologique développé il y a quelques décennies déjà. Il est sous-tendu par une thèse assez simple à comprendre: réduire la consommation d'aliments carnés et laitiers (et donc de facto le nombre et la taille des élevages bovins, porcins et avicoles) aurait un impact bénéfique sur l'environnement. Et ce en réduisant l'émission de gaz à effet de serre issus des animaux eux-mêmes (le ruminant, notamment, est un gros producteur de méthane) mais aussi de l'ensemble des multiples activités de transformation. Manger moins de viande, en somme, boire moins de lait aiderait à sauver Mère Nature.

Le dogme «Mangez moins de viande»

L'affaire est vaste. On a ainsi pu entendre à la tribune du Parlement européen un ancien Beatles (Paul McCartney, proche de l'association Peta) exhorter les peuples du Vieux Continent à se transformer en végétariens; au moins un jour par semaine (le vendredi?) pour commencer. Puis on a vu des participants au sommet de Copenhague annoncer à grand renfort de trompettes qu'ils allaient observer une «grève de la viande», qu'un refus du carné était, tout bien pesé, plus efficace que de réduire le chauffage des habitations ou d'abandonner son véhicule automobile au profit de la bicyclette et des transports collectifs. Signé de Fabrice Nicolino, un livre récent développe cette thèse à la mode: Bidoche, l'industrie de la viande menace le monde (éd. Les liens qui libèrent).

«Moins de viande = moins de chaleur». Des scientifiques sont aussi montés en chaire pour rappeler que l'élevage avait une part non négligeable dans les émissions totales de gaz à effet de serre, plus encore que les transports; sans même parler des multiples dégâts collatéraux: pollution des eaux, érosion des sols et de la biodiversité, etc.

Et ces mêmes scientifiques de traduire en équivalent-kilomètres automobiles les repas sans viande et sans lait, de rappeler qu'il faut entre trois et neuf calories végétales pour produire une calorie animale et que près de la moitié des céréales cultivées dans le monde sont destinées à alimenter des animaux dont les chairs ou le lait sont destinés à la consommation humaine. Tout ceci alors que cette consommation progresse dans les pays qui ne cessent de se développer: d'une moyenne de 28kg par an aujourd'hui elle devrait, si Sir Paul McCartney ou Allain Bougrain-Dubourg n'étaient pas entendus, passer à 37kg dans vingt ans. En France, elle est passée de 150g par jour en 1999 à 117g en 2007.

Un rapport scientifique conteste l'impact de l'élevage

Mais voici qu'un rapport scientifique vient démonter tout cet argumentaire bien pensant. Il vient d'être présenté par le Pr Frank M. Mitloehner lors du 239e meeting national de l'American Chemical Society qui se tient à San Francisco. Conclusion: la réduction de la consommation de viande et de produits laitiers n'aurait pas de véritable impact dans la lutte contre le réchauffement climatique. Et le Pr Mitloehner d'affirmer que non seulement la corrélation «moins de viande=moins de chaleur» est scientifiquement inexacte mais qu'elle a pour conséquence de détourner l'attention du plus grand nombre des solutions les plus efficaces pour lutter contre les changements climatiques mondiaux; et incidemment d'affamer un peu plus les plus pauvres.

Tout ici a commencé avec un chiffre tiré du résumé d'un document de la FAO Livestock's Long Shadow datant de 2006: 18% des gaz à effet de serre seraient aujourd'hui émis par le bétail de la planète, soit nettement plus que tous les transports mondiaux. Or l'agence de protection de l'environnement américaine (United States Environmental Protection Agency) vient d'estimer que cette proportion est aux Etats-Unis six fois moins importante et ce tout en tenant compte des émissions directes et indirectes de l'élevage: 3% et non 18%! Une partie de cette différence serait due à la prise en compte des variations dans les méthodes d'élevage selon les pays et notamment de certains impacts de la déforestation.

Pour le Pr Mitloehner, spécialiste de la qualité de l'air au département des sciences animales de l'Université de Californie, il importait de reprendre toutes les données disponibles et de cerner au mieux la vérité scientifique. Son exposé du 22 mars à San Francisco reprend pour partie l'étude Clearing the Air: Livestock's Contributions to Climate Change publiée en octobre dernier avec Maurice Piteskey et Kimberly Stackhouse dans la revue Advances in Agronomy.

«Nous pouvons certainement réduire notre production de gaz à effet de serre, mais certainement pas en consommant moins de viande et de lait», estime le spécialiste américain pour qui la réduction de la production de ces aliments aurait pour conséquence d'augmenter le nombre de personnes qui souffrent de la faim dans les pays pauvres. Pour le Pr Mitloehner, l'analyse des experts de la FAO est radicalement biaisée et a en outre été mal interprétée par le -depuis peu très contesté- Groupe d'experts intergouvernemental de l'ONU sur les changements climatiques (Giec). La solution passe selon le spécialiste américain non pas par une réduction de la production mais au contraire par une augmentation de celle-ci associée à une modification des méthodes mises en œuvre dans les pays en développement qui doivent faire face à un accroissement de la demande alimentaire. Il s'agit ici d'aider au plus vite ces pays à adopter des méthodes d'élevage de type occidental.

La priorité doit être le chauffage et les transports

Quant aux pays développés, leurs efforts en matière d'environnement doivent avant tout porter non pas sur l'élevage et la consommation de viande, mais bien sur la réduction de la consommation de pétrole et de charbon pour l'électricité, le chauffage et les transports; un secteur qui, aux Etats-Unis, correspond à 26% des émissions contre 3% pour l'élevage des porcs et des bovins. Le Pr Mitloehner, dont le travail a été en partie financé par les producteurs de viande, ne doute certes pas de la sincérité de Sir Paul McCartney, de celle Allain Bougrain-Dubourg et de tous ceux qui prêchent pour des «lundis végétariens». Il tient toutefois à ce que l'on ne fasse pas dire aux chiffres ce qu'ils ne nous disent pas.

«Le Moyen Age m'est apparu comme une époque créative et innovante qui, de la croissance agricole à Dante, en passant par les universités et les cathédrales, avait été un grand moment de la construction de notre civilisation européenne», écrit en écho Jacques Le Goff. «Je n'ai pas caché qu'il présentait des manifestations d'irrationalisme tout à fait dépassées comme la peur du Diable, la peur de l'Antéchrist, ou la peur de la fin du monde. Or je crois voir et entendre dans la plupart des médias une renaissance de ces côtés arriérés que je croyais disparus. L'écologie, la peur du réchauffement climatique engendrent des propos producteurs de transes et de cauchemars (...) Comment peut-on réduire à l'écologie le programme économique, social et politique que doit présenter tout parti en démocratie? Le souci de l'environnement ne doit être qu'un des sujets d'un programme plus large et plus profond. Cet abus me semble se rattacher à la regrettable obsession que je cherche par ces lignes à faire rentrer dans le cadre de la raison, sans pour cela rester les bras croisés devant les réels efforts que demande l'environnement. Il m'est souvent arrivé de m'insurger contre les personnes parfois éminentes qui disaient “nous ne sommes plus au Moyen Age”. Aujourd'hui, face à ces transes, j'ai envie de dire moi aussi: nous ne sommes plus au Moyen Age.»

Jean-Yves Nau

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Photo: REUTERS/STR New

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