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Aux États-Unis, le nihilisme des vandales ne sert pas le mouvement des droits de l'homme

Temps de lecture : 6 min

Ces comportements ont des points communs avec le cynisme de Donald Trump.

À Seattle le 7 juin 2020, des manifestant·es ont affronté les forces de l'ordre. | David Ryder / Getty Images / AFP
À Seattle le 7 juin 2020, des manifestant·es ont affronté les forces de l'ordre. | David Ryder / Getty Images / AFP

Alors qu'un mouvement protestataire en faveur d'une réforme de la police submerge les États-Unis, on aurait pu s'attendre à ce que leur président profite de sa position pour unifier ses concitoyens et non les déchirer.

C'était sans compter sur Donald Trump. Un jour après avoir annoncé sa volonté d'envahir militairement les villes américaines, le président américain s'est organisé une séance de photos insipide, vide et ubuesque, une Bible à la main devant une église. Ce qui a donné un sens nouveau à la fameuse histoire «pleine de bruit et de fureur qui ne signifie rien».

Sans la moindre conscience de l'ironie de la situation, il s'est même assuré de vider les lieux de ses prêtres –après avoir fait disperser à coup de gaz lacrymogènes des manifestant·es pacifiques. (Ce que, pour compléter l'offense, son équipe a essayé un temps de nier).

À juste titre, l'opération a été qualifiée d'hypocrite. Mais la vérité fondamentale, c'est que cette mise en scène stérile des poncifs de la spiritualité est le reflet grotesque et narquois du nihilisme antispirituel de certains des manifestants les plus violents.

Pulsions primaires des nihilistes

Tout comme Donald Trump use de la religion et du patriotisme comme écran de fumée, ces nihilistes exploitent les droits civiques et la lutte pour l'égalité des Noirs et Noires américaines pour camoufler un profond cynisme. Ce que nous considérons comme sacré –que ce soit la Bible ou la propriété d'autrui– Trump et les émeutiers le traitent avec mépris et désinvolture. Tous doutent de la capacité des êtres humains à se hisser au-dessus de leurs contingences.

Dans le cas de Trump, il excite nos instincts les plus tribaux et dresse une partie de l'Amérique contre l'autre. C'est son gagne-pain. Si nous sommes esclaves de nos pulsions de base, nous pouvons facilement être manipulés pour nous opposer. Plus nous nous affrontons sans canaliser cette colère vers un but moral, moins nous prêtons attention à ses manquements, et moins nous lui demandons des comptes.

Ce qui est, évidemment, une stratégie proprement cynique et une insulte au legs des mères et des pères fondateurs de l'Amérique, de Benjamin Franklin à John Adams, en passant par Frederick Douglass et Harriet Tubman.

Tout comme Trump use de la religion et du patriotisme comme écran de fumée, ces manifestants nihilistes exploitent les droits civiques pour camoufler un profond cynisme.

Le président Trump ne peut pas rendre sa grandeur à l'Amérique parce que, en fin de compte, il ne croit pas plus en l'Amérique que les émeutiers.

Ce qui m'amène aux manifestants nihilistes qui détruisent ou vandalisent des biens et volent des commerces et des entreprises. Bien sûr, si la vie ne signifie rien, la logique des nihilistes coule de source et les biens d'autrui sont à votre disposition simplement parce que vous en avez envie.

Nous pouvons nous faire une idée de ce qui anime ces gens en voyant le cas de Matthew Lee Rupert, un émeutier blanc de 28 ans originaire de l'Illinois qui a voulu rejoindre Minneapolis pour participer aux manifestations. Lorsqu'il a affiché ses intentions sur les réseaux sociaux, rien n'indiquait une quelconque volonté d'aide et d'élévation des communautés noires défavorisées. Il a simplement écrit: «On est venu pour tout casser.» Selon les premières informations dont nous disposons, Rupert aurait pris avec lui des explosifs, un marteau et de l'argent. Il a distribué les explosifs et fait un inventaire des entreprises pour sélectionner celles qu'il pouvait cambrioler. Dans une de ses vidéos, on peut le voir zieuter ce qui ressemble à la vitrine cassée d'un café et dire à un autre émeutier: «Il doit y avoir une caisse là-dedans», pour l'encourager au pillage.

Saper la confiance envers le gouvernement

Est-ce que ce café était tenu par des personnes noires? Peut-être, mais qui sait? Ce qui comptait à ce moment-là n'était certainement pas l'épanouissement des existences noires. Pour cela, il aurait fallu de la cohérence morale et de la sagacité stratégique pour s'assurer que ses tactiques de protestation ne contribuent pas davantage à l'oppression des Noirs et Noires. Mais là n'est pas la question. Il ne s'agit que de mises à sac et de chaos pour le plaisir.

Selon Michael Rozin, un expert en sécurité spécialisé dans les motivations des extrémistes depuis des décennies, les émeutiers cherchent à «briser la confiance dans la capacité du gouvernement à fournir des services de base et c'est ainsi qu'ils réussissent. C'est ce qu'ils visent ici».

En d'autres termes, alors que des centaines de milliers de personnes manifestent pacifiquement pour obliger le gouvernement à traiter dignement la population et lui fournir des services de base, des émeutiers nihilistes font tout leur possible pour que cela ne se produise pas.

Imaginez que vous donniez les clés d'un mouvement protestataire cherchant la protection et la promotion des vies noires à des nihilistes n'estimant même pas qu'un avenir noir soit possible et ne croyant au potentiel de personne: ni au vôtre, ni au mien.

Non-violence, stoïcisme et agapè

Ces motivations cyniques et nihilistes contrastent fortement avec le mouvement des années 1960, non violent, riche en spiritualité et en maturité émotionnelle. L'espoir que ces protestataires-là avaient de pouvoir changer les choses aux États-Unis s'ancrait dans une compréhension de la métaphysique. En s'appuyant sur des traditions philosophiques et religieuses établies de longue date –dont le christianisme et le stoïcisme– ces militant·es ont pu faire bouger les lignes et inverser le cours de l'opinion publique pour que les Noirs et Noires américaines obtiennent la justice.

Une étude publiée récemment par un chercheur de Cambridge et portant sur le mouvement pour les droits civiques des années 1960 montre que les manifestations les plus efficaces pour transformer le cœur et l'esprit de du peuple américain furent celles où la violence d'État allait se heurter à une résistance non violente. En d'autres termes, la résistance non violente a effectivement produit un changement positif.

Quand quelqu'un dit qu'une protestation non violente est inutile et que l'Amérique est pourrie jusqu'au trognon, il vous dit en réalité qu'il ne croit pas aux leaders historiques du mouvement pour les droits civiques. Que le Martin Luther King Day n'est qu'un jour férié de plus sans la moindre signification particulière. De même, lorsque quelqu'un se sert avec frivolité de la Bible –symbole sacré de la religion majoritaire nationale– pour en faire l'accessoire d'un coup de com', il démontre qu'il ne croit pas aux fondements historiques de l'Amérique.

Les leaders des droits civiques ont clairement pu démontrer au peuple américain qui était du côté de la civilisation et qui de la barbarie.

Les militants non violents du mouvement des droits civiques possédaient un avantage moral, éthique et stratégique qui leur a permis de vaincre leurs adversaires. Prenez les protestations pour la déségrégation des restaurants dans tout le pays. Pour faire progresser le mouvement, des étudiants, des membres du clergé et d'autres activistes s'exerçaient à la non-violence en se faisant volontairement frapper par leurs camarades. Avant même d'entrer dans des restaurants, les militants savaient qu'ils allaient se faire tabasser par des clients ou des restaurateurs ou restauratrices blanches. En apprenant à subir la violence, ils ont pu développer la retenue nécessaire pour ne pas avoir envie de riposter. Ces militants appelaient cette retenue la «force d'âme».

Cette philosophie de la «force d'âme» mélangeait les enseignements stoïciens d'un Marc-Aurèle au concept de l'amour agapè. L'amour agapè est un principe chrétien enseignant l'importance d'aimer son prochain parce qu'il est humain et fait à l'image du divin. En érigeant leur mouvement sur cette philosophie, les leaders des droits civiques ont clairement pu démontrer au peuple américain qui était du côté de la civilisation et qui de la barbarie.

Aujourd'hui, nous avons tous besoin de prendre exemple sur nos ancêtres. Et en tant qu'Américains et Américaines, le Dr King appartient à chacun d'entre nous. Il est notre ancêtre spirituel, que nous soyons blancs ou noirs, riches ou pauvres, civils ou agents de police.

Notre pays est traversé à la fois par le bien et par le mal. Cela fait partie de la condition humaine. Mais que des centaines de milliers de personnes descendent dans les rues pour faire de notre société une société plus juste et plus libre prouve que nous avons en nous une capacité à faire le bien. En s'arrêtant un instant pour en prendre conscience, comment ne pas voir là une Amérique qui vaut vraiment la peine que l'on se batte pour elle?

Cet article a été initialement publié sur Arcdigital media et traduit avec l'autorisation de l'autrice.

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