Société

Nastasia Estrade, égorgée par son compagnon «gentil», mais «jaloux»

Temps de lecture : 8 min

[Episode 1] «Je voulais qu'elle me dise la vérité» à propos de la relation qu'elle entretenait avec un autre que lui, a déclaré Roberto Zarate, son meurtrier, lors de son procès.

Nastasia Estrade était en couple avec un garçon dont rien ne pouvait penser qu'il pouvait être violent. | Hermes Rivera via Unsplash
Nastasia Estrade était en couple avec un garçon dont rien ne pouvait penser qu'il pouvait être violent. | Hermes Rivera via Unsplash

Nastasia Estrada, une jeune femme de 18 ans, est morte égorgée le soir du 2 avril 2017 par son compagnon Roberto Zarate, un Argentin âgé de 41 ans, emporté par la jalousie alors que celle-ci souhaitait le quitter pour un autre homme. Retrouvez la suite de ce procès pour féminicide dans le récit «La plaie fait 11 centimètres de long, soit les trois quarts du cou».

Le 2 avril 2017, Nastasia Estrade, 18 ans, est égorgée par son compagnon. En janvier 2020, Marie, la grande sœur de Nastasia, me contacte pour me demander d'assister au procès qui se tient du 3 au 6 mars 2020 à la cour d'assises des Yvelines.

L'affaire se déroule dans un milieu qui m'est totalement inconnu: le polo. Ou plus exactement, dans le petit cercle des employé·es qui prennent soin des chevaux que les joueurs montent. Pour eux, l'année est coupée en deux. Il y a l'hiver où le nombre de travailleurs et travailleuses est réduit car il s'agit juste d'entretenir les chevaux (les nourrir, brosser, monter). Et puis arrive «la saison», à partir de mars où des saisonnièr·es sont appelé·es en renfort. Ces personnes viennent presque toutes d'Argentine.

En 2016, Roberto Zarate, 38 ans, est venu faire la saison en France, dans les Yvelines, comme tous les ans. Il doit repartir en Argentine fin octobre mais il rate son avion. Au même moment, il rencontre Nastasia. Elle a 18 ans, elle est belle, joyeuse, pétillante. Elle vient de commencer un travail comme groom, elle habite seule dans une des fermes. Ils se mettent en couple et très vite, elle lui propose de venir s'installer chez elle.

Le soir du 2 avril suivant, il lui tranche la carotide.

Le 3 avril 2017 à 13h26 les gendarmes interviennent dans le haras après un appel du gérant des lieux qui signale une mare de sang devant le logement de Nastasia. Au rez-de-chaussée, sur le sol, ils trouvent le corps de Nastasia. La raideur cadavérique est déjà installée. Des traces de sang les dirigent vers l'étage. En haut, Roberto Zarate est allongé sur un lit. Il tient un couteau à la main. Il a quelques plaies superficielles au cou, ses constantes sont normales mais il ne réagit pas. Le médecin secouriste a l'impression qu'il simule l'inconscience. En tout cas, il garde les yeux fermés et ne bouge pas quand on le retourne, qu'on le met sur la civière et qu'on l'emmène à l'hôpital.

Un garçon sans histoires

Au début du procès, Roberto Zarate maintient sa version initiale: il ne se souvient de rien, désolé. Il présente ses excuses à la famille mais il ne peut rien dire. Il ne sait pas. Il était inconscient.

Chaque jour, la présidente du tribunal le sollicite. Elle tente de le faire parler. Pendant l'audition des témoins et expert·es, elle se tourne fréquemment vers lui pour qu'il précise des détails. Elle se heurte à des explications d'un flou total: «Au début, ça se passait bien et après non.» Il se balance d'avant en arrière dans son jogging blanc, de plus en plus vite à mesure qu'il sent que ses réponses évasives, brouillonnes, agacent tout le monde.

En réalité, Roberto Zarate pourrait faire pitié –si on n'avait pas vu les photos du cadavre de Nastasia.

Il est costaud mais plutôt dans le genre gros nounours, une expression d'ailleurs que Nastasia elle-même employait pour le décrire. Il ne boit pas. Il ne prend pas de drogue. Il n'a aucun antécédent de violence. Pas une trace de bagarre à son actif. Un casier judiciaire vierge. Il est décrit comme travailleur et serviable. Selon l'expert psychiatre, il ne souffre d'aucune pathologie, névrose ou carence. Pas non plus d'abolition du discernement. D'après le psychologue, «rien dans sa biographie ne laissait présager ça». Il n'a rien d'un redoutable monstre. Ce n'est même pas un bad boy. C'est juste un type comme on en connaît tou·tes, pas beau, pas très intelligent, mais sympa. L'éternel second rôle. Le copain du héros en arrière-plan. Sauf que celui-là, un jour, a égorgé une jeune fille. Alors, que s'est-il passé?

Une compagnie bienvenue

En mai 2016, Nastasia fait la connaissance de Rodolfo, un Argentin de 35 ans. Ils se plaisent beaucoup et quand Rodolfo doit rentrer au pays, ils se promettent de se retrouver l'année suivante et de se mettre vraiment en couple. En novembre, Nastasia est donc seule à la ferme où elle travaille et loge. Cette ferme s'appelle Morsang. Je n'en tire aucune conclusion sur la toponymie, mais Nastasia n'aimait pas ce nom. Et puis la ferme silencieuse l'hiver, ce n'est pas très rigolo. L'endroit est beau, un corps de ferme en vieilles pierres, mais un peu lugubre et le travail éreintant. Sa journée commence vers 6 heures du mat' et finit à 19 heures. Il faut nourrir les chevaux, les panser, les soigner, les monter. Au printemps, il y a du monde, des fêtes, la saison reprend, mais d'ici là, l'hiver s'annonce long pour la jeune fille.

Pourtant, elle a voulu ce job. L'école, ce n'était pas son truc. Rester enfermée assise toute la journée. Et puis l'autorité… Ce qu'elle aime, c'est la nature, le grand air, les animaux. Mais elle est aussi très sociable. Elle a besoin d'être entourée. Elle se sent coupée de ses amies restées en Bretagne et qui n'ont pas les mêmes horaires qu'elle. Seule à Morsang, elle appelle sa mère plusieurs fois par jour.

Nastasia Estrade en 2014. | via Facebook

Fin octobre, elle rencontre Roberto Zarate, un Argentin de 38 ans. Ça fait vingt ans de plus qu'elle mais ce n'est pas un sujet. Dans sa famille, plein de couples ont vingt ans d'écart. Zarate n'est pas beau, ni très intelligent mais il est là. Et il est gentil. Sa présence est rassurante en ce début du mois de novembre. Comme son visa de travailleur saisonnier a expiré et qu'il n'a pas vraiment de logement, il vient chez elle et s'installe plus ou moins. Il l'aide dans son travail, lui apprend des choses. Ils ont une passion commune pour les chevaux. Tout se passe bien.

En décembre, Nastasia doit aller voir ses parents en Bretagne. Elle n'a pas envie de conduire tout le trajet seule et lui n'a pas de famille à voir pour les fêtes. Elle lui propose de l'accompagner. Elle ne dit pas clairement à sa famille que c'est son petit-ami, mais tout le monde s'en doute un peu. Sa mère est rassurée qu'elle ne soit pas seule à Morsang. Et puis, chacun sait que ça ne va pas durer. On n'est pas sérieuse quand on a 18 ans.

Gentil mais hyper jaloux

Pendant trois mois, Nastasia et Roberto sont tout le temps ensemble. Il faut dire qu'il ne s'éloigne jamais beaucoup d'elle. Une amie raconte que quand Nastasia laissait tomber quelque chose, Roberto se précipitait pour ramasser. Il est aux petits soins avec elle. Au procès, leur entourage dira deux choses sur Roberto: «Il était gentil» et «il était jaloux». Nous y voilà. Tout le monde est d'accord sur ce point: il était hyper jaloux. Mais comment peut-on être perçu à la fois comme gentil et jaloux? Le jaloux n'est-il pas toujours menaçant?

En réalité, Roberto n'est pas du genre à impressionner les hommes qui sont autour de Nastasia. Il a une autre stratégie: il se contente de les coller. Comme un gros tas de glue. Dès qu'elle parle avec un mec, il est là. Il écoute. Il suit. Et s'il n'est pas là, il lui téléphone sans arrêt. Les gens ne le perçoivent pas comme un jaloux inquiétant, mais comme un jaloux pot de colle, vaguement pitoyable parce que tout le monde sait comment ça va finir: elle le larguera un jour ou l'autre. Au point qu'un autre Argentin s'inquiète pour lui. Il essaie de lui dire de ne pas trop s'attacher à Nastasia, qu'il risque de souffrir, qu'elle ne restera pas toujours avec lui. Roberto doit bien se rendre compte de ce que pensent les gens. «Elle est trop bien pour lui, trop jeune, trop belle, trop vivante, trop joyeuse, trop intelligente.»

Au procès, il entendra pendant trois jours des gens, certains qu'il ne connaît pas, d'autres qui lui ont été proches, dire qu'il est «gros», «bête», «moche», «frustre», «limité». Une amie du couple parlera de la «Belle et la Bête». Et à chaque fois, il gardera la tête baissée. Il ne marquera aucun désaccord avec ces jugements.

Selon ses proches elle était trop bien pour lui, trop jeune, trop belle, trop vivante, trop joyeuse, trop intelligente.

Mais cet hiver-là, ils vivent dans leur bulle. Un peu coupés du monde dans cette ferme, au milieu de la nature figée, occupés avec les chevaux toute la journée, la buée qui sort de la bouche quand on commence sa journée de travail, le café très chaud avant d'aller à l'écurie, le soir éreintés devant la télé, la perspective d'un dîner avec des voisin·es/collègues le week-end. Une mini vie de couple, quelque chose de nouveau quand on a 18 ans. Roberto dira qu'ils avaient des projets ensemble. Il n'en démordra pas. Nastasia lui a parlé d'enfants, de futur, d'avenir. C'était sérieux. Que ce soit vrai ou non, une chose est sûre, il y croit. Il veut y croire.

Au bout de combien de temps se lasse-t-on d'un nounours mi-moche mi-gentil? Fin février, déjà, il y a des tensions dans le couple.

La terreur s'installe

Et puis le 8 mars, tout change. Rodolfo –l'Argentin de l'année précédente–revient en France, en même temps que le printemps. Nastasia lui a dit qu'elle était avec Roberto mais elle vient tout de même le chercher à l'aéroport et, très vite, ils reprennent leur histoire.

Nastasia se retrouve alors dans une situation un peu pourrie. Il va falloir qu'elle quitte Roberto mais elle n'a pas envie de lui faire de la peine. Alors elle laisse traîner, et tout ça moisit inexorablement à mesure que la saison reprend. Parce que Roberto n'est pas aussi abruti que tout le monde aime le répéter. Il sent bien qu'elle a changé d'attitude avec lui. Et puis, elle est tout le temps sur son téléphone. À qui envoie-t-elle des messages la nuit? À Rodolfo?

Il lui pose la question. Elle nie. Elle espère sans doute une rupture en douceur. Il est question que Roberto aille s'installer dans un autre logement pour un emploi. Une fois qu'il n'habitera plus chez elle, ce sera plus facile de le quitter. Elle parle à demi-mots à une amie, lui dit qu'elle est «bloquée», qu'il est «très gentil». Je parie qu'elle se sent coupable vis-à-vis de lui, à l'idée de la peine qu'elle va lui faire. Il pleure de plus en plus souvent devant elle.

«Tu ne sais pas à quel point j'ai peur mon amour.»
Nastasia Estrade à Rodolfo, son autre petit-ami

Elle ne sait pas comment se sortir de cette situation. Peut-être avait-elle espéré qu'il comprendrait que c'était fini en étant plus distante, mais il a la réaction inverse. Plus elle s'éloigne, plus il s'énerve. La situation se tend en l'espace de deux semaines et tout change. Les larmes de désespoir de Roberto se transforment en crises de colère. Il crie. Il veut savoir à qui elle envoie des messages.

Elle commence à avoir peur. Fin mars, elle écrit à Rodolfo qu'elle craint que Roberto la frappe. L'ambiance est devenue intenable. Ils se disputent sans cesse et plus Roberto s'énerve, plus elle appréhende de lui dire que c'est fini, qu'elle est avec Rodolfo. Un jour, il lui donne un coup avec une fourche. Elle a le genou gonflé. À l'audience, Zarate confirme ce coup. «Je voulais qu'elle me dise la vérité.»

Elle ne parle de tout ça à personne. Devant sa famille, ses amies, elle fait comme si tout allait bien. Son seul confident est Rodolfo. À l'audience, la présidente nous lit les messages WhatsApp que Nastasia lui envoie. «Tu ne sais pas à quel point j'ai peur mon amour.» Elle veut gérer la situation seule comme une grande mais elle est dépassée. Elle ne sait plus quoi faire.

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