Life

Vous vivez six heures de plus par jour

Jean-Yves Nau, mis à jour le 05.04.2010 à 17 h 25

La durée moyenne de la vie humaine ne cesse d'augmenter. De deux ans et demi par décennie depuis 170 ans. Quid des retraites?

Voici une passionnante publication scientifique à verser en urgence au dossier politiquement brûlant du sauvetage des régimes de retraite. Signée du démographe James Vaupel (université de Duke, Max Planck Institute de Rostock) elle est disponible dans les colonnes (datées du 25 mars) de l'hebdomadaire britannique Nature. Fruit d'une impressionnante synthèse des données chiffrées sur les évolutions de l'espérance de vie humaine, ce travail n'est pas sans donner le vertige. L'auteur explique en substance que les populations des pays développés vivent désormais au moins une décennie de plus que leurs parents; et ce non parce que le processus physiologique naturel du vieillissement aurait été été ralenti ou inversé, mais tout bonnement parce que ces populations restent en bonne santé tout en avançant durablement en âge.

«Nous vivons plus longtemps parce que les gens vivent plus vieux et en meilleure santé, résume James Vaupel. Mais une fois qu'il démarre, le processus de vieillissement et ses principales conséquences -démences et affections cardiovasculaires- surviennent avec la même fréquence.» Vers la fin, nous souffrons des mêmes maux, en somme, mais nous en souffrons en moyenne toujours un peu plus longtemps (et mieux) que tous ceux qui nous ont précédé; avec toutes les conséquences démographiques, économiques et sociales que l'on peut d'ores et déjà imaginer, et redouter.

A quoi tient un tel phénomène? Pour l'essentiel aux progrès économico-hygiénistes cumulés depuis près de deux siècles en matière de santé publique, de prévention des maladies les plus fréquentes et d'amélioration des conditions de vie. Quelques chiffres fournis par Vaupel aident à prendre le pouls de ce séisme démographique. Au cours des 170 dernières années, dans les pays où l'espérance de vie est la plus élevée, la durée moyenne de vie n'a cessé d'augmenter de deux ans et demi par décennie. Deux ans et demi par décennie c'est environ, pour la période concernée... 6 heures par jour.

On peut le dire autrement. Le risque statistique de mourir augmente certes avec l'âge. Mais il faut aussi savoir que passé le cap des 110 ans, la probabilité de décès n'augmente plus, se calant sur un rythme de croisière annuel au bord du Styx de l'ordre de 50%.

«Si nous continuons à faire des progrès dans la réduction de la mortalité, il est fort possible que de nombreux enfants nés à partir de l'an 2000 pourront bel et bien, le siècle prochain, fêter leur centième anniversaire», pronostique Vaupel. Plus précisément si l'allongement de l'espérance de vie continue à progresser au même rythme qu'au cours des deux derniers siècles, plus de la moitié des enfants vivant aujourd'hui dans le monde développé auront la joie de souffler un jour prochain les cent bougies de leur gâteau d'anniversaire; et sans doute en très nombreuse compagnie.

Des conséquences politiques importantes

Pour ce démographe tout ceci soulève d'intéressants questionnements politiques. Faut-il -et si oui comment- prendre dès aujourd'hui en compte les incalculables impacts de ce phénomène sur l'organisation des services sociaux, des soins de santé et des différentes facettes de la vie économique? Que se passera-t-il -ce n'est qu'un exemple- dans les champs mêlés des héritages et des retraites? Peut-on imaginer les conséquences d'une population humaine plus que centenaire grossissante dans les pays industriels; une population dans laquelle les femmes devraient être environ six fois plus nombreuses que les hommes? Et que se passera-t-il si le phénomène devait gagner encore plus en durée ?

Pour ce démographe, l'urgence est désormais à repenser collectivement comment nous organisons et structurons nos vies. «Si les jeunes prennent dès aujourd'hui conscience qu'ils peuvent vivre au-delà de cent ans et être en bonne forme jusqu'à 90 ou 95 ans, il pourrait être hautement judicieux d'allonger la durée de la vie consacrée à l'éducation, au travail et aux enfants.» Commencer, en somme, à en finir avec la séquence: les vingt premières années exclusivement dévolues à l'éducation personnelle; les trois ou quatre décénnies suivantes à la carrière professionnelle doublées des multiples devoirs parentaux; les deux-trois-quatre décennies dernières exclusivement ou presque consacrées aux loisirs.

Repenser la «trajectoire» de nos vies? James Vaupel formule déjà, sur ce thème, une proposition radicale et de bon sens: faire en sorte que les jeunes travaillent moins d'heures dans leur jeune âge en prenant l'engagement de travailler plus longtemps. «Le XXe siècle fut un siècle de la redistribution de la richesse, résume-t-il. Le XXIe sera probablement celui de la redistribution du [temps de] travail.»


Jean-Yves Nau

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Photo: REUTERS/Ina Fassbender

Jean-Yves Nau
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