Boire & manger / Santé

Peut-on faire confiance aux tests d'intolérances alimentaires?

Temps de lecture : 7 min

Leur fiabilité n'a pas été démontrée scientifiquement et une grande partie du corps médical les critique, tandis que des laboratoires les vendent à prix d'or.

Les aliments positifs sont presque toujours les mêmes, à savoir le blé, le lait et les œufs. | Hüseyin via Unsplash
Les aliments positifs sont presque toujours les mêmes, à savoir le blé, le lait et les œufs. | Hüseyin via Unsplash

Anne-Marie Paverani a ses habitudes à l'hôtel Saint James, un luxueux Relais & Châteaux niché dans le XVIe arrondissement de Paris. Cette spécialiste en micronutrition y fait souvent escale lorsqu'elle quitte son cabinet privé de Bastia pour rejoindre celui de la rue Saint-Honoré.

Confortablement installée dans un canapé de velours pourpre, la docteure en pharmacie, chic et souriante, la manucure soignée, ne mâche pas ses mots: «Si les intolérances alimentaires ne valaient rien, je ne travaillerais plus. J'ai des centaines et des centaines de témoignages de personnes à qui j'ai changé la vie.»

Anne-Marie Paverani prescrit chaque jour à ses patient·es des tests de dépistage d'intolérances alimentaires, non remboursés par la Sécurité sociale, dont le prix peut varier de 80 à 400 euros selon le nombre d'aliments testés.

Seuls deux laboratoires en France (un à Metz, un à Paris) proposent ces tests sanguins. Ces examens sont largement prescrits et pratiqués: entre 150 et 200 tests par semaine selon Emmanuel Mselati, pharmacien biologiste du laboratoire Zamaria dans le XVIe arrondissement.

Mais ils sont également critiqués par toute une partie de la sphère médicale, qui ne leur alloue aucune valeur scientifique. Ils pourraient même, selon des professeur·es en médecine ou médecins, s'avérer dangereux pour la santé.

L'intolérance n'est pas une allergie

Les tests sanguins utilisés par les médecins allergologues pour détecter les allergies font l'unanimité auprès du corps médical. Les immunoglobulines E (IgE) analysées sont des anticorps produits par l'organisme dès qu'ils entrent en contact avec un allergène. Les réactions allergiques sont rapides et violentes.

Les choses sont moins évidentes en ce qui concerne les intolérances, qui induisent des réactions moins spectaculaires comme des troubles digestifs, ballonnements, flatulences, eczéma, migraines ou fatigue. «Il n'existe pas aujourd'hui de spécialité médicale consacrée aux intolérances, ni même d'examens fiables et scientifiques permettant de les mettre en évidence», souligne le Dr Autegarden, allergologue à l'hôpital Tenon.

Alors quels sont ces tests de dépistage proposés à prix d'or? Ils sont basés sur le dosage des immunoglobulines G (IgG) de nombreux aliments, marqueurs sanguins supposés refléter une intolérance alimentaire.

Problème: selon le Dr Habib Chabane, médecin biologiste de la Société française d'allergologie (SFA), ces marqueurs ne témoignent pas d'une intolérance mais uniquement d'un contact avec l'aliment. Les résultats de ces tests n'auraient donc selon lui aucune valeur scientifique. Il explique même, dans une étude datant de juin 2018, que «les recommandations diététiques établies sur la base de ces dosages sont susceptibles de retarder, chez un patient, le bon diagnostic médical ou de lui faire suivre parfois un régime alimentaire d'éviction inutile, voire délétère pour sa santé».

Un commerce juteux

Le laboratoire parisien Zamaria assure réaliser entre 150 et 200 tests d'intolérances alimentaires par semaine –à 175 euros le test en moyenne– «souvent sur prescription médicale». Ces tests rapporteraient donc chaque année environ 1.600.000 euros de chiffre d'affaires au laboratoire.

«Les intolérances alimentaires existent et sont même de plus en plus fréquentes, sans doute du fait de la malbouffe, des pesticides et des aliments ultra-transformés», suppose Albanne Branellec, allergologue à Paris.

En l'absence de médecins spécialisés dans les intolérances, les personnes pensant en souffrir se retrouvent donc perdues et incomprises, et font leurs propres recherches sur internet. Ces tests, très bien référencés, apparaissent rapidement dans les moteurs de recherche, assortis de nombreux avis. Elles finissent par se les procurer sans avis médical.

C'est le cas de Christophe, quadragénaire originaire de Meaux à qui ces tests ont changé la vie. Ses symptômes à l'époque? Des ballonnements douloureux, une gêne respiratoire et une rhinite allergique chronique. En 2014, il entend parler de ces tests et les commande sur un site. Il se découvre à cette occasion plusieurs intolérances: au blé, à la levure de bière, à la caséine et aux amandes. «Ma vie a changé: mes ballonnements ont diminué, sont moins douloureux et mes rhinites allergiques ont quasiment disparu», confie-t-il.

«On va aboutir à des catastrophes, avec des patients qui vont supprimer une grande partie de leurs aliments.»
Dr Autegarden, allergologue

Pourtant, si certains comme Christophe y trouvent leur compte, d'autres seront uniquement délestés du prix des examens. C'est par exemple le cas de Mae, qui commande ses tests chez Zamaria et se retrouve avec des résultats qu'elle ne sait interpréter: «Je contacte le laboratoire qui me répond de consulter un médecin pour interpréter mes résultats. Ayant déboursé près de 250 euros pour ces analyses, je ne m'attendais à pas devoir également payer une consultation supplémentaire chez un médecin.»

C'est ainsi que de nombreuses personnes obtiennent des résultats d'analyses dont elles ne savent que faire: exclure certains aliments certes, mais par quoi les remplacer? «Les patients confondent souvent les intolérances et les allergies, et ils sont nombreux à venir nous consulter avec leurs résultats de tests d'intolérances», constate le Dr Autegarden, qui alerte: «On va aboutir à des catastrophes, avec des patients qui vont supprimer une grande partie de leurs aliments. J'ai par exemple un patient qui a quatre-vingt-dix aliments interdits!» Sans même parler de risques de carences, on imagine aisément le casse-tête d'un tel régime et son impact sur la vie d'un individu: isolement, difficulté à confectionner ses repas...

Le spécialiste souligne que l'augmentation des IgG d'un aliment témoigne uniquement du contact avec cet aliment. Les tests mettent en évidence les aliments consommés en plus grosse quantité quelque temps avant le prélèvement sanguin. Le régime mis en place suivant les résultats implique donc un complet chamboulement des menus.

«Ces tests IgG anti-aliments sont à l'heure actuelle un vrai fléau, surenchérit Corinne Bouteloup, gastro-entérologue et nutritionniste, spécialiste du gluten. J'ai encore vu mardi en consultation une patiente toute contente de me montrer les résultats du test qu'elle venait de faire avant de venir me voir! Compte tenu du coût élevé, on est un peu mal à l'aise quand on leur explique qu'on n'en a pas besoin, parce que ça ne veut rien dire.» La nutritionniste ajoute que d'après son expérience, les aliments positifs sont presque toujours les mêmes, à savoir le blé, le lait et les œufs.

Des tests soignant l'autisme?

Il exitste même des options de packs d'examen présentés par les deux laboratoires: des tests d'intolérances destinés spécifiquement aux personnes souffrant d'autisme, de sclérose en plaque ou de Parkinson proposés par Zamaria coûtant entre 387 et 430 euros. Sur le sujet, la réponse du laboratoire est claire: «Ces pathologies résultent souvent d'intolérances alimentaires, qui lorsqu'elles sont traitées, permettent une nette amélioration des symptômes.»

Lorsqu'on en parle à un médecin, en l'occurence le Dr Autegarden, il s'indigne: «Là, je pense que nous sommes arrivés à une aberration maximale: on joue de la crédulité des parents prêts à tout pour tenter d'améliorer la vie de leur enfant autiste.»

Après recherches, aucune étude scientifique ne vient corroborer qu'un changement d'alimentation serait susceptible de traiter ou de diminuer significativement les troubles du spectre de l'autisme. La dernière étude sur le sujet, publiée en juillet 2019, conclut même à l'absence de lien entre les régimes à exclusions alimentaires et les troubles digestifs des enfants autistes. Une revue scientifique met également en garde contre les régimes à exclusions proposés aux jeunes autistes, «peut-être pas anodins sur le plan nutritionnel quand ils sont maintenus de façon prolongée».

Pourquoi ces laboratoires continuent de réaliser ces tests à la chaîne? Pour quelle raison certains médecins continuent-ils de les prescrire malgré une absence avérée d'études scientifiques les validant et leur potentielle dangerosité?

En cherchant des informations auprès de tous les organismes de santé (de la Haute autorité de santé à l'Ordre des médecins en passant par l'Agence nationale de sécurité du médicament et le ministère de la Santé), nous arrivons à cette réponse: tant qu'un examen n'est pas remboursé par la Sécurité sociale, l'État ne peut pas grand-chose. Et pour qu'un examen soit remboursé, il faut que le laboratoire le pratiquant en fasse la demande en amont.

«Je leur donne un programme alimentaire équilibré, les incite à manger sainement et à bousculer leurs habitudes alimentaires.»
Dr Paverani, spécialiste en micronutrition

«Que ces tests soient remboursés ou non, ces laboratoires sont malhonnêtes et il faut que cela cesse! L'État doit ouvrir les yeux et prendre ses responsabilités. J'espère que la presse va faire bouger les choses», conclut le Docteur Autegarden.

Revenir à des habitudes alimentaires plus saines semble être le meilleur conseil à donner aux malades. C'est ce que préconise Anne-Marie Paverani: qu'il s'agisse d'elle ou du laboratoire Zamaria, chacun dispose d'une boutique de vente en ligne de compléments alimentaires, relativement onéreux, pour réparer la flore intestinale et régénérer le microbiote.

Selon la spécialiste en micronutrition, ces tests sont une indication des intolérances. Or la suppression des aliments mal tolérés ne suffit pas à les soigner: «Je leur donne un programme alimentaire équilibré, les incite à manger sainement et à bousculer leurs habitudes alimentaires: s'ils ne vont pas bien, c'est forcément qu'ils mangent quelque chose qui leur fait du mal.»

Christophe a également changé ses habitudes à la suite des tests: «J'ai amélioré la qualité de mes aliments, diminué le sucre et les graisses, supprimé fast-food, pâtisseries et pains industriels.» Et si ces conseils de base suffisaient à soulager la plupart des personnes intolérantes, sans les faire passer par la case tests?

Car ces tests ne semblent pas totalement inutiles. Les patient·es aux nombreux maux longtemps inexpliqués sont soulagé·es qu'enfin on les entende, écoute et diagnostique. Leurs souffrances ont été prises au sérieux car pour la première fois leur a été prescrit un examen qui a su mettre le doigt sur des intolérances alimentaires précises, fussent-elles imaginaires. Un coup de pouce souvent nécessaire pour une reprise en main de leurs habitudes alimentaires ou une amélioration psychologique. De là à en faire un business...

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