Égalités / Société

Comment notre apparence physique influe sur notre carrière

Temps de lecture : 5 min

Slate.fr publie les bonnes feuilles de l'ouvrage collectif «Psychologie des beaux et des moches», dirigé par Jean-François Marmion.

Même lorsque les employeurs peinent à trouver des salariés, ils écartent encore les personnes en surpoids ou seniors. | Marc-Olivier Jodoin via Unsplash
Même lorsque les employeurs peinent à trouver des salariés, ils écartent encore les personnes en surpoids ou seniors. | Marc-Olivier Jodoin via Unsplash

On a beau se répéter que la valeur n'est pas corrélée au nombre de kilos, que la vraie beauté est intérieure, on voit bien que dans notre société du paraître, notre estime de soi reste étroitement tributaire de notre apparence.

Dans Psychologie des beaux et des moches, sous la direction de Jean-François Marmion, qui vient de paraître aux Éditions Sciences Humaines, des universitaires et spécialistes de la psychologie se penchent sur l'influence de la beauté et de la laideur dans différentes sphères de nos vies.

Nous publions des extraits de la contribution du docteur en sociologie Jean-François Amadieu, «Beauté, laideur et vie professionnelle».

L'influence de l'apparence physique au travail est particulièrement forte, mais reste considérée comme un phénomène naturel et même souhaitable: pourquoi un employeur ne préférerait-il pas recruter une belle hôtesse d'accueil, plutôt que celle au visage ou à la silhouette moins attirante, même si la loi française l'interdit? La prime à la beauté ou l'exclusion des personnes laides est occultée, acceptée, légitimée.

Ainsi, la discrimination lors des embauches ou des carrières n'est pas un critère reconnu dans les conventions internationales (Organisation Internationale du Travail, Europe), et la France fait figure d'exception (avec la Belgique) en reconnaissant l'apparence physique comme un motif de discrimination (depuis 2001). La beauté et la laideur sont donc incluses dans notre droit, même si, lors du vote de cette loi, il s'agissait de traiter de l'apparence des personnes issues de l'immigration. Aux États-Unis, par exemple, seules les lois de quelques rares États concernent les critères de la taille et du poids, et, en Europe, seule l'obésité est depuis peu reconnue (elle est assimilée à un handicap).

Pour la moitié des Français, il est acceptable de refuser d'embaucher un candidat à cause de son poids, ou encore par manque d'attractivité physique (Sondage Défenseur des droits 2016). Pour 6 Français sur 10, le maquillage est aussi un motif acceptable de refus d'embauche, et, pour 4 Français sur 10, la taille peut justifier le rejet d'une candidature. Les hommes tolèrent davantage que les femmes les discriminations vis-à-vis de ceux qui n'ont pas belle apparence: puisqu'en effet ce sont principalement les femmes qui sont jugées sur leur plastique, leurs vêtements, leur maquillage, leurs bijoux ou la taille de leurs talons.

Longtemps passées sous silence et encore souvent absentes des enquêtes publiques et des recherches, la beauté et la laideur sont pourtant des variables clefs des destinées professionnelles.

Des chances inégales de trouver un travail

En France, les deux premiers motifs de discrimination dont sont victimes les demandeurs d'emploi sont l'âge et l'apparence physique (sondage Défenseur des droits-Ifop, 2015). Il ne fait pas bon vieillir lorsque l'on recherche un travail! Le nombre de demandeurs d'emploi de plus de 50 ans a beaucoup augmenté depuis 2008, contrairement à celui des plus jeunes. L'une des explications est que la beauté se trouve intimement associée à la jeunesse. De ce fait, lorsque l'emploi suppose de séduire le client (postes de vendeur, serveur, d'accueil notamment), les jeunes sont préférés.

Même lorsqu'il s'agit de postes sans contact direct avec les clients, 40% des recruteurs jugent décisive la beauté des candidats.

Et dans ces postes, mieux vaut être mince qu'en surpoids ou obèse. Les différences ne sont pas anecdotiques: à CV similaire, pour un poste d'accueil, une candidate mince a 4 fois plus de chances d'obtenir une réponse positive d'un recruteur qu'une femme senior, et 6 fois plus qu'une candidate en surpoids. Même lorsque les employeurs peinent à trouver des salariés, ils écartent encore celles qui sont en surpoids ou seniors.

Aux yeux de nombreux salariés, la beauté est importante voire très importante pour être embauché à un poste en contact avec la clientèle (43% l'ont déclaré dans un sondage Sofres-Medef en 2018). Pour 6 recruteurs sur 10, la beauté est essentielle lorsqu'il s'agit de ce genre de poste. Mais il y a plus préoccupant dans ce sondage: même lorsqu'il s'agit de postes sans contact direct avec les clients, 40% des recruteurs jugent décisive la beauté des candidats dans leur entreprise! Et pour 81% des Français, «une personne au physique peu agréable n'a pas les mêmes chances d'être embauchée» (Sofres, 2003).

Pourquoi la beauté fascine-t-elle autant les recruteurs? Ce n'est pas seulement parce que les clients d'une boutique ou les visiteurs du salon de l'automobile sont sensibles aux charmes d'un personnel sexy, mais pour deux autres raisons capitales. Les beaux sont, d'une part, auréolés d'un flot de qualités, et ils sont, d'autre part, en mesure de séduire directement ceux qui les recrutent.

Carrières et salaires

La moitié des Français pensent que «les atouts physiques sont nécessaires au travail», et une femme sur quatre déclare que «sans charme, une femme ne pourra jamais réussir» (sondage Sofres 2003). De fait, les évolutions professionnelles sont bel et bien, en partie, dépendantes du degré de beauté. En France, les hommes de petite taille, qui correspondent moins aux canons de beauté et sont moins attractifs aux yeux des femmes, ont globalement des salaires inférieurs aux autres hommes, et ce, quelles que soient leurs études (qui sont d'ailleurs souvent plus courtes). Les commerciaux de grande taille ont de meilleurs salaires dans de nombreux pays. Les femmes en surpoids ont du mal à trouver des emplois et perçoivent de moindres rémunérations. En parallèle, on observe que l'obésité est de plus en plus répandue chez les Français pauvres. Alors que les personnes belles, elles, ont des salaires supérieurs aux autres.

Si une serveuse à forte poitrine habillée en rouge obtient de meilleurs pourboires, les belles avocates ont également de meilleurs revenus que les autres.

Aux États-Unis, l'économiste du travail David Hamermesh évalue cette prime de beauté à un salaire supérieur de 17% à celui que touche un individu au physique ingrat, soit une différence équivalente à deux années d'études. Cette prime s'observe dans de nombreux pays (Grande-Bretagne, Espagne, Chine, Australie, Canada, Corée, etc.). En outre, tout ce qui rend une femme plus attractive (sexuellement parlant) exerce en moyenne un effet sur les salaires touchés: maquillage, talons, taille de la poitrine, blondeur des cheveux, etc. La beauté ou le capital érotique sont donc réellement rentables. Si une serveuse à forte poitrine habillée en rouge obtient de meilleurs pourboires, les belles avocates ont également de meilleurs revenus que les autres, et les talons de 7 centimètres sont de rigueur dans les cabinets d'avocats anglo-saxons qui édictent des règles à ce propos.

La tradition française de jugement sur le paraître, et Internet

L'apparence physique exerce des effets d'autant plus importants que la société française s'est toujours attachée au paraître. Nos recrutements se font avec des CV assortis de photos (surtout pour les cadres), ce qui n'est pas le cas dans d'autres pays comme les États-Unis, le Canada, l'Australie ou la Grande-Bretagne. Les employeurs français se montrent également très attachés à l'âge des candidats et bien d'autres informations.

Que modifient Internet et les réseaux sociaux de recrutement? Ils renforcent clairement les effets de l'apparence physique: les photos et vidéos des salariés sont omniprésentes sur Facebook et sur les réseaux sociaux professionnels comme LinkedIn et Viadeo. Certes, seulement 2% des inscrits à Pôle Emploi avaient trouvé leur job via les réseaux sociaux professionnels en 2016 et 8% des cadres en 2018, mais les employeurs usent de plus en plus des moteurs de recherche pour obtenir des informations sur les candidats et les employés.

Les images glanées sur internet produisent un effet: il ne s'agit plus seulement des photos des candidats, mais aussi de celles de leurs relations qui se trouvent à portée de clic. Comme il suffit de disposer du nom du candidat, les employeurs combattent fermement la mise en place d'un traitement anonyme des CV. Plus préoccupant, des algorithmes permettent désormais, notamment à partir de vidéos enregistrées par les candidats, des analyses faciales automatisées: les gestes, les formes de visage, les expressions sont exploitées pour en déduire l'intelligence, ou la résistance au stress par exemple. Ainsi, on remplace peu à peu le CV classique par un CV vidéo, et l'entretien en face-à-face par des films enregistrés. Il est évident que ces pratiques renforcent, s'il en était besoin, le poids des apparences physiques dans le recrutement.

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