Santé / Société

Difficile de porter un masque pour les personnes atteintes de troubles neuropsychologiques

Temps de lecture : 5 min

Objet emblématique de la pandémie de Covid-19, le masque de protection faciale ne va pas sans poser quelques difficultés.

Il peut être difficile, pour les personnes qui présentent des TSA, de reconnaître les émotions d'un visage masqué. | Anastasiia Chepinska via Unsplash
Il peut être difficile, pour les personnes qui présentent des TSA, de reconnaître les émotions d'un visage masqué. | Anastasiia Chepinska via Unsplash

Passée la période de pénurie où il a été réservé aux personnels soignants et aux malades, le masque de protection faciale s'est rapidement fait une place parmi nos objets fonctionnels du quotidien. Il est désormais un sésame pour les transports en commun, les centres de soins ou encore les bureaux.

Mais il ne va pas sans poser un certain nombre de difficultés pour les personnes atteintes de troubles neuropsychologiques: stigmatisation et discrimination, restriction des libertés, sensations insupportables ou encore altération de la communication.

Ce constat pose question dans le cadre d'une société à vocation inclusive qui se trouve confrontée à une situation sanitaire inédite et extrême, nécessitant la participation de tout le monde.

Pour comprendre les problématiques qui se posent, il convient d'écouter autant les psychiatres et psychologues que les personnes vivant avec des troubles de différentes natures (anxiété, agoraphobie, troubles du spectre de l'autisme, etc.).

«Ils ont vécu l'arrivée des masques avec soulagement»

Dès le début de la crise, les pensionnaires des services de psychiatrie ont été stigmatisé·es et laissé·es de côté: «La principale difficulté que nous avons eue a été, dans un contexte de pénurie, l'accès aux masques pour les patients. On a pu entendre un discours discriminant sur l'incapacité supposée des patients à manipuler le masque. On avait alors un risque de restreindre leurs libertés avec des confinements en chambre pour les protéger», raconte la Dr. Aïda Cancel, psychiatre et chercheuse en neurosciences.

Même s'il peut y avoir chez certain·es patient·es des difficultés liées à la mémorisation des mesures barrières et au bon usage du masque, «il n'y a pas de fatalité, remarque Arnaud Carré, psychologue clinicien spécialisé en neuropsychologie et approches comportementales et cognitives. L'apprentissage et la coéducation permettent de résoudre le problème, même si c'est un peu plus long qu'avec les simples affiches éditées par le gouvernement.»

Dès lors qu'elles ont des masques, les personnes hospitalisées se montrent volontaires et satisfaites de pouvoir les porter: «Depuis deux semaines, nous avons mis à disposition des patients de la clinique des masques et je pense qu'ils le portent mieux que la majorité des gens. À part quelques patients avec des troubles cognitifs majeurs comme des démences, la plupart sont contents de pouvoir se protéger. Ils ont vécu l'arrivée des masques avec soulagement et reconnaissance», relate la Dr. Cancel.

«Au niveau de la reconnaissance des émotions, c'est une difficulté»

Porté par les autres, le masque peut représenter une entrave à la communication pour celles et ceux qui rencontrent des difficultés à lire les émotions d'autrui sur le visage: «Que ce soient les patients avec TSA [troubles du spectre de l'autisme, ndlr], troubles schizophréniques et dans une moindre mesure troubles bipolaires, on sait qu'il y a déficit de reconnaissance des émotions faciales. Il y a deux hypothèses dans le contexte du port du masque: soit ils ne se basent pas autant que les sujets non malades sur les expressions faciales et à ce moment-là le masque ne change pas grand-chose. Soit, au contraire, cela fait encore un indice de moins chez des personnes qui ont du mal à attribuer des émotions aux autres», explique la Dr. Cancel.

Parmi les témoignages reçus, ce phénomène semble particulièrement manifeste chez les personnes qui présentent des troubles du spectre de l'autisme: «Au niveau de la reconnaissance des émotions, c'est une difficulté supplémentaire pour moi, d'autant que je n'ai pas l'habitude de regarder les yeux de la personne en face, témoigne Natacha, autrice du site Comprendre l'autisme. Avec le port du masque, c'est beaucoup plus difficile de donner sens à la conversation si la personne a un état émotionnel différent de ce qu'elle exprime verbalement.» Elle s'amuse cependant de situations cocasses: «J'essaie de prendre un point de repère autre que le visage pour mieux reconnaître mes collègues. Il y en a à qui j'ai dit bonjour quatre fois parce que je ne les avais pas reconnus à cause du masque.»

Pour Claire, également affectée par des TSA, cette gêne crée non seulement des incompréhensions mais génère aussi du stress: «Sans certains signes faciaux, je ne peux pas savoir si les personnes font, par exemple, de l'humour ou de l'ironie. Ne pas comprendre correctement les signaux envoyés par mes interlocuteurs me stresse énormément: je m'énerve et je m'épuise conséquemment encore plus vite que d'habitude.»

En revanche, alors que l'on aura pu craindre une augmentation du sentiment de persécution chez les individus souffrant de schizophrénie, ni la Dr. Cancel, ni Arnaud Carré n'ont pu observer cet effet du masque –son port systématique étant récent, les études font défaut et nous devons nous contenter des observations cliniques des praticien·nes.

Louis, infirmier en unité psychiatrique a remarqué que le port du masque par les soignant·es avait tendance à «créer une barrière au niveau de la communication entre patients et soignants et ainsi à aggraver les symptômes, les actes hétéro-agressifs (insultes, crachats...) ainsi que les actes d'autolyse (scarification, consommation d'alcool, tentative de suicide)». Il concède être contraint d'ôter son masque pour faire baisser l'anxiété de certain·es patient·es.

«J'ai des problèmes pour supporter les sensations du masque»

Porter soi-même un masque peut aussi s'avérer ardu, voire handicapant sinon impossible: «Je suis agoraphobe et je fais parfois des crises de panique dans les endroits où il y a beaucoup de monde, confie Florian, doctorant en biotechnologie. J'ai appris à gérer ça en respirant bien profondément. Mais le masque diminue fortement la capacité à bien respirer. J'ai ainsi fait récemment une grosse crise dans le train. J'ai été obligé d'enlever le masque pour réussir à reprendre ma respiration et calmer la crise. Mais cela a rajouté du stress parce que retirer son masque comme ça, soudainement, dans un lieu public, n'est pas très bien vu. J'appréhende davantage mes sorties pour aller faire les courses.»

«L'impression qu'il y a un danger invisible à l'extérieur peut augmenter l'anxiété chez certaines personnes, confirme la Dr. Cancel. Il y a aussi l'effet mécanique de respirer dans un masque qui reproduit les symptômes physiques de l'angoisse ou des attaques de panique.»

Par ailleurs, les personnes porteuses d'un trouble du neurodéveloppement présentent souvent des hypersensibilités tactiles ou olfactives qui rendent le port du masque difficile, port qui en lui-même est déjà désagréable pour les personnes neurotypiques: «Après avoir essayé différents masques, j'ai toujours des problèmes pour supporter les sensations. Ils serrent les oreilles, me gênent en dessous des yeux, frottent sur la peau de mon visage. Il y a également l'odeur propre du masque ou le fait qu'il garde l'humidité (je ne supporte pas d'avoir le visage humide). J'arrive à gérer la plupart du temps. Mais quand d'autres choses me surstimulent, à cause du masque, je suis plus facilement susceptible d'être en surcharge sensorielle», explique Samaëlle, atteinte de troubles du spectre de l'autisme.

Aujourd'hui, il s'agit de comprendre que malgré toute leur bonne volonté, des personnes ne peuvent simplement pas porter le masque dans l'espace public. Ces personnes, cela peut être vous et moi, le confinement ayant fait naître des troubles anxieux chez beaucoup.

«Il faut que l'environnement s'adapte au handicap des personnes et tienne compte de leurs particularités», insiste Natacha. Si nous voulons éviter validisme et psychophobie, nous devons suspendre notre jugement sur ces réfractaires involontaires au port du masque et accepter d'intégrer les spécificités de chacun et de chacune.

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