Sciences / Société

Déchets dans les rues de Paris: nos grandes décisions sur l'écologie semblent bien vite oubliées

Temps de lecture : 5 min

Depuis leur réouverture, les parcs et les quais se retrouvent jonchés de détritus. Légèreté de nos promesses du monde d'après ou comportement propre à notre nature humaine?

Dès lors qu'une personne ne fait pas l'effort de se diriger vers une poubelle vide, les suivantes font pareil et personne ne nettoie. | Bertrand Guay / AFP
Dès lors qu'une personne ne fait pas l'effort de se diriger vers une poubelle vide, les suivantes font pareil et personne ne nettoie. | Bertrand Guay / AFP

Les images ont fait le tour de la toile ce week-end, les quais du Rhône, à Lyon, abandonnés dans un état lamentable, jonchés de détritus en tout genre, de bouteilles de bières et autres flacons d'ivresse. Le déconfinement a été grandement célébré et arrosé comme il se doit et les gens ont ensuite jugé bon de laisser leurs déchets dans la nature, à l'air libre.

Lyon n'est pas un cas à part. Partout, là où les téléphones et les caméras ont pu filmer, des scènes de poubelles et de porcherie urbaines ont été observées, des quais de Seine aux Invalides de Paris, les citadin·s ont été comparé·es à d'horribles cochons, égoïstes, individualistes, ne pensant qu'à leur propre personne et qu'à leur propre bonheur. De caricaturaux bobos sirotant leur bière sans gluten et leur salade de quinoa sans passer ensuite par la case poubelle. À cause de leur comportement, les jardins et les parcs sont devenus des déchèteries à ciel ouvert.

Des prétextes pas très plausibles

Comment l'expliquer? Pourquoi un tel comportement, inaudible au moment du confinement, où les beaux discours d'un meilleur monde pour demain se multipliaient, où tout les gens appelaient à un changement de modèle, à une importance accordée à l'écologie et à la nature, au retour vers une sobriété heureuse? Toutes ces belles paroles ont-elles été oubliées après un simple week-end ensoleillé post-confinement? Le monde d'après ne serait finalement redevenu que le monde d'hier, avec toujours autant d'incivilités.

Alors oui, l'explication la plus utilisée, mais aussi la plus bancale et hasardeuse, est celle de l'équipement public, de la faible capacité des poubelles jouxtant les quais et les parcs, rapidement remplies après seulement quelques minutes de farniente. Il suffisait, samedi dernier, d'aller se balader sur les quais de Paris pour constater qu'il était tout simplement impossible de jeter ses bouteilles de bière dans des conteneurs, remplis à ras bord.

«Le fonctionnement de nos neurones dopaminergiques nous rend difficile de trouver de l'intérêt à ce qui se situe dans un futur lointain.»
Sébastien Bohler, docteur en neuroscience

Par fainéantise, on se refusait alors à marcher quelques mètres de plus à la recherche d'une poubelle vide et on laissait au milieu de la rue des tas de déchets. Il faut dire, deuxième argument fallacieux, que l'alcool aidait. À partir d'un certain taux, l'esprit est libéré et on s'oublie quelque peu, l'intérêt collectif se retrouve noyé au profit d'une pensée individualiste et épicurienne. Seule compte l'ivresse, peu importe l'environnement.

Il serait trop facile de conclure à la responsabilité de la faiblesse des équipements et à l'alcoolémie. Dans de nombreux quartiers, les services municipaux veillent à la régulation des déchets et les personnes qui flânent sur les quais ne sont pas toutes de fieffé·es ivrognes. La dernière explication sera donc la plus crédible: et si tout était dû à notre cerveau? À notre condition même d'être humain?

Plaisir immédiat toujours gagnera

Dans son livre Le Bug humain, le docteur en neuroscience Sébastien Bohler admet que l'individu est naturellement amené à ne pas respecter la plupart des préceptes environnementaux, qu'il n'est pas apte à se diriger vers le bien-faire et la sobriété, qu'il est voué à préférer le plaisir immédiat et la jouissance sans limite du bonheur.

Bohler parle de «dévalorisation temporelle». «Plus un avantage est éloigné dans le temps, moins il a de valeur pour notre cerveau. […] [Ce dernier] entrevoit l'avenir par bribes, mais il le perd de vue dès qu'une perspective immédiatement alléchante se présente.» Autrement dit, entre le gain à portée de main ou l'effort dirigé vers un un gain différé, on préfère toujours la première option.

Entre boire et rigoler avec ses ami·es ou partir à la recherche d'une hypothétique poubelle vide, le choix est vite fait. Notre cerveau nous invite à préférer la jouissance au pragmatisme, l'ivresse au bon sens. Bohler va plus loin et admet même que «le futur n'existe pas», «pour une raison liée au fonctionnement même de nos neurones dopaminergiques, il nous est difficile de trouver de l'intérêt à ce qui se situe dans un futur lointain».

Moutons de Panurge

Pour illustrer concrètement son propos, le rédacteur en chef du magazine Cerveau et Psycho cite l'expérience des marshmallows, immensément connue en psychologie. Lorsqu'on propose à des enfants, comme à des adultes, deux bonbons en leur précisant que dans quelques temps, s'ils n'y touchent pas, quatre autres viendront, la majorité ne peut pas attendre et se jette immédiatement sur les marshmallows.

L'individu n'a aucune patience, veut tout tout de suite et est incapable de se projeter vers l'avenir, de comprendre l'impact et les conséquences de ses décisions. Idem concernant les quais de ce week-end, les gens, influencés par leur cerveau court-termiste, privilégient l'instant présent plutôt que la perte de temps, sans se figurer une seule seconde que leur acte pourrait avoir des conséquences sur le futur.

Qu'il s'agisse de bonbons, ou même d'argent, comme l'a montré Nicolas Eber, dans ses recherches en économie comportementale, le choix présent sera toujours préféré au choix futur, hypothétique, incertain et aléatoire. Le professeur de sciences économiques à Sciences Po Strasbourg et auteur du livre La psychologie économique et financière va néanmoins plus loin dans sa démonstration.

En plus de la dévalorisation temporelle présente en chacun·e de nous, Eber met en avant un autre biais social, celui de mimétisme. L'être humain est influençable, suggestible, flexible. Il raisonne à partir de ses propres modalités mais aussi à partir de celles des autres, a une peur bleue des différences et des dissemblances. Il faut à tout prix, pour être intégré·e et respecté·e dans la société, rentrer dans le moule, suivre la pensée unique et les choix collectifs.

Un exemple illustre ces éléments, inspiré de l'expérience de Asch: devant une figure sphérique sont placés quinze complices et un sujet. Placé en bout de file, ce dernier va entendre chacun des complices affirmer, devant la sphère, qu'il s'agit d'un cube, et petit à petit, le sujet remettre en cause ses certitudes et avoir peur, voyant son tour arriver, de répondre une bêtise et de subir les moqueries de la foule. Répétée plusieurs fois avec plusieurs sujets, cette expérience montre qu'un certain nombre de personnes bouleversent leurs convictions et répondent que la parfaite sphère est en effet un cube.

Cette distorsion est due au biais de mimétisme. On veut se conformer à la majorité et ne pas paraître déviant ni se faire juger. Dans les parcs et les quais, ce même biais a pu être déterminant dans l'abandon des déchets: si personne ne fait l'effort de se diriger vers une poubelle vide, les suivant·es font pareil et nul ne nettoie. On se conforme à la majorité déviante et on laisse l'environnement dans un état déplorable.

Le pouvoir de l'inconséquence

D'autant plus que notre cerveau nous pousse à croire que l'abandon de nos détritus n'aura aucune conséquence négative. Le futur est inimaginable et tout le monde le fait, alors pourquoi agir différemment?

Toute la question est de savoir que faire. Si les incivilités, malgré les amendes, malgré les contrôles, malgré les poubelles, sont le fruit de notre cerveau et de nos biais sociaux, comment agir pour les contrôler? Comment travailler à les annihiler? C'est toute la question à laquelle la psychologie sociale et expérimentale doit répondre, car si l'on veut un meilleur monde demain, il faut agir au plus vite.

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