Égalités / Monde

Le racisme étouffe l'Amérique

Temps de lecture : 20 min

Depuis le meurtre de George Floyd, les États-Unis ont pris feu. Récit, jour après jour, d'un incendie qui ne s'éteindra pas jusqu'à ce que le pays apprenne à se regarder en face.

La mort de George Floyd marquera-t-elle une rupture historique dans un pays gangrené par le racisme depuis qu'il est né? | Julien Suaudeau
La mort de George Floyd marquera-t-elle une rupture historique dans un pays gangrené par le racisme depuis qu'il est né? | Julien Suaudeau

Lundi 25 mai

Ce plan-séquence, filmé sur un téléphone portable, c'est le prologue d'une tragédie en temps réel et d'envergure nationale. Au moment où la vidéo commence, les trois coups du brigadier viennent de frapper le plancher américain.

Pour le contexte de la discorde sur le point d'éclater et un résumé factuel de ce qui s'est passé avant que la caméra se mette à enregistrer, on se reportera à cet article. La transcription intégrale du dialogue et ses didascalies sont à lire ici.

La scène est au Ramble, une partie de Central Park très prisée des ornithologues et des adeptes d'oiseaux. Il y a deux personnages: comme il s'agit d'une tragédie contemporaine, ils portent le même nom, Cooper, mais n'ont aucun lien de parenté.

Elle s'appelle Amy et elle est blanche. Lui, on ne le voit pas. Il reste derrière la caméra durant tout leur échange. On apprendra bientôt qu'il s'appelle Christian et qu'il est noir.

Que se passe-t-il dans la tête d'Amy Cooper au moment où elle prononce, trois fois pour le désigner, les mots «African-American man»?

Ce que ces mots font remonter à la surface, c'est un préjugé vieux comme le Nouveau Monde, solidement enraciné dans l'imaginaire blanc américain: une femme «caucasienne» seule avec un homme noir court un grave danger.

L'incident n'est qu'un remake d'épisodes raciaux qui ont souvent eu, à l'ère de Jim Crow, des conséquences fatales pour l'homme noir qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment (Emmett Till, en 1955), voire pour la communauté à laquelle il appartenait (le massacre de Black Wall Street, à Tulsa en 1921).

Peu importe qu'Amy Cooper, comme elle l'a clamé dans ses excuses, ne soit pas raciste. Ce qu'on entend dans ses paroles, dans cette détresse qu'elle surjoue, c'est qu'elle porte en elle le racisme, comme on est dépositaire d'un héritage, un patrimoine culturel.

Sait-elle ce qu'elle fait, cette femme, derrière ses pleurs de demoiselle en détresse? Criminalise-t-elle consciemment son «agresseur» en activant les préjugés institutionnels de la police dans l'espoir de provoquer une justice expéditive? Espère-t-elle que l'homme qui la filme connaîtra la même fin qu'Ahmaud Arbery, Michael Brown, Trayvon Martin et tant d'Afro-Américains lynchés ou abattus sans sommation, tantôt par les forces de l'ordre, tantôt par des quidams-justiciers?

La question de ses intentions, me semble-t-il, n'est pas pertinente: elle individualise un réflexe collectif, ancré dans une très longue histoire et déclenché en même temps par l'ignorance de cette histoire. Les «Karen», ces femmes blanches aveuglées par le privilège dont Amy Cooper est devenue l'incarnation en soixante-neuf secondes, ne sont de ce point de vue que les avatars 3.0 de ce que James Baldwin appelait les «innocents»: les progressistes blancs d'accord pour envisager le racisme comme un mal extérieur, mais qui ne sauraient remettre en question le bien-fondé de leur propre conduite.

Faire face au mal comme une partie de moi-même? Impensable. Le privilège blanc d'Amy Cooper tient tout entier dans cet angle mort, bloc d'antimatière historique assez dense pour annihiler les facultés rationnelles, les conventions sociales, la morale individuelle et les opinions politiques.

La tragédie s'arrête là pour Christian Cooper, qui le doit en partie à sa présence d'esprit. Mais, douze heures après l'incident de Central Park, George Floyd est interpellé dans une rue de Minneapolis par quatre officiers de la police municipale.

Contrairement à Christian Cooper, la présence d'une caméra (plusieurs, en fait) ne lui sera d'aucun secours.

Mardi 26 mai

Je découvre la vidéo de Minneapolis, devenue virale dans la nuit de lundi à mardi. Son contenu visible, désormais connu dans le monde entier, se passe de commentaire.

Ce qui m'intéresse ici, c'est son contenu latent, sa relation avec la vidéo de Christian Cooper et le fait que la présence de la caméra ne semble nullement altérer le comportement de Derek Chauvin, l'officier qui appuie son genou sur la nuque de la victime.

Si Amy Cooper personnifie le racisme conjugué avec le verbe avoir, Derek Chauvin, lui, nous le donne à voir avec le verbe être. Le policier ne réagit pas: il applique ce qu'il considère être la loi. Il fait son devoir de flic en mettant au supplice, puis à mort, un homme qui aurait utilisé un faux billet de 20 dollars dans une épicerie de quartier.

Pendant d'interminables minutes, avant de perdre connaissance, George Floyd implore. Dans la journée de mardi, au cours des jours suivants, ses derniers mots d'homme à terre deviendront un cri de ralliement et un appel à la compassion –l'extrême faiblesse et l'agonie renversées en mobilisation collective et en puissance de vie.

«Please I can't breathe», une plainte qu'avait déjà émis dans un souffle Eric Garner, un Noir étranglé par un policier blanc après l'avoir plaqué au sol. | Julien Suaudeau

Mais Derek Chauvin, au moment où il empêche George Floyd de respirer, ne sait pas que son nom va devenir encore plus viral que celui d'Amy Cooper. Il n'a aucune idée qu'un tsunami protestataire va soulever les rues américaines d'un côte à l'autre du pays et les réseaux sociaux. Le policier, à ce moment-là, appartient corps et âme à un seul sentiment, une seule sensation: l'impunité et la disproportion de la force.

Son impunité est souveraine. Si elle ne l'avait pas été, la conscience d'être filmé aurait influé sur les actes de Derek Chauvin. Tou·tes les documentaristes savent que la caméra modifie ce qu'elle filme et que n'importe quel tournage est une interaction, pas seulement un enregistrement par l'œil de la ou du cinéaste de la personne qui se sait filmée. Dans ce cas précis, comme d'ailleurs à Central Park, la règle ne s'applique pas: le policier agit et la promeneuse parle comme si la caméra n'était pas là.

Ce phénomène hallucinant met en scène la cohérence organique du racisme américain. Les comportements de Derek Chauvin et d'Amy Cooper sont en fait le pendant l'un de l'autre, les deux visages d'une même maladie mortelle. Le racisme politiquement correct, celui qu'on a et dont on peut se défendre en présentant des excuses, appartient au même système de domination que le racisme de l'être. Le racisme des innocent·es aux mains toujours propres rend possible et institutionnalise l'immunité des racistes qui se rendent coupables d'un usage excessif de la force.

Derek Chauvin a fait ce qu'il a fait, de sang-froid, il ne s'est pas arrêté parce que les préjugés de toutes les Amy Cooper légitiment cette absence de limites, cette toute-puissance dans laquelle les idées de protection et de service de la communauté censées être les piliers de l'action policière n'ont plus aucun sens. Les crimes passés, la domination, la violence et l'injustice se perpétuent grâce à un cercle vicieux, une complicité de fait entre les innocent·es qui ne veulent pas voir et les coupables qui se moquent d'être vus.

Face à ce système, tou·tes les Afro-Américain·es ne sont pas sur un pied d'égalité: tandis que le New-Yorkais à la caméra, calme et conscient des codes, garde le contrôle de son destin, le hustler de Minneapolis crève face contre le goudron en disant «Momma» dans un dernier râle.

Mercredi 27 mai

À Minneapolis, les manifestations ont pris de l'ampleur et ont fait place à des émeutes dans la soirée de mardi, tandis qu'on apprenait le renvoi des quatre officiers ayant participé à l'arrestation de George Floyd.

Mercredi matin, le hashtag #BlackLivesMatter se répand sur Twitter, comme à chaque fois qu'une vidéo de brutalité policière contre un·e Afro-Américain·e est diffusée. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, #AllLivesMatter et #BlueLivesMatter (en référence à l'uniforme bleu des agents de police) se mettent à leur tour à tourner.

Les arguments repris sur les comptes où ces hashtags circulent ont toujours l'apparence du bon sens: toutes les vies méritent d'être protégées, y compris celles des force de police. En réalité, cette évacuation du contexte particulier (la mise à mort d'un homme noir par un policier blanc) et général (la victimisation des minorités par l'État, les groupes suprémacistes blancs et des individus lambda) s'appuie sur les mêmes postulats que les larmes d'Amy Cooper: l'ignorance et le déni de l'histoire.

Cette riposte médiatique est foncièrement obscène: il s'agit, sous couvert de fausse équité, d'un universalisme perverti qui a aussi cours en France, de minimiser la mort de George Floyd, ainsi transformée en fait divers.

Imagine-t-on que quelqu'un s'incruste dans des funérailles avec le portrait d'une personne disparue et le pose devant la photo de celui ou celle qu'on honore ce jour-là? #AllLivesMatter, de ce point de vue, c'est la version américaine du refrain hexagonal sur le racisme anti-Blanc·hes, cette supercherie intellectuelle consistant à remplacer le constat d'un système de domination qui dure depuis des siècles par l'énumération d'exemples individuels auxquels on donne l'allure inoffensive d'une vérité générale.

Plus tard dans la journée, le hashtag #Icantbreathe prend le relais de #BlackLivesMatter: le calvaire de George Floyd, par cette subjectivation, devient l'expérience collective de l'ensemble des Afro-Américain·es, asphyxié·es dans les vapeurs du racisme invisible dont parlera si bien l'ex-basketteur Kareem Abdul-Jabbar dans une tribune publiée dimanche 31 mai par le Los Angeles Times:

«Le racisme en Amérique est comme la poussière dans l'air. Il semble invisible, même s'il empêche de respirer, jusqu'à ce qu'on laisse entrer le soleil. Alors, on voit qu'il est partout.»

Au même moment, alors qu'il a ignoré la veille ce qui se passait à Minneapolis pour publier une rafale de tweets en défense de sa gestion de la crise sanitaire, Donald Trump réagit à «la très triste et très tragique mort de George Floyd»: justice sera faite, annonce le président, avant de ridiculiser le masque noir affiché par Joe Biden sur le profil de son compte Twitter?

S'il est commode de juger insignifiantes les outrances de Trump, que dire du malaise provoqué le 22 mai par son futur adversaire à l'élection présidentielle pendant une interview avec l'influenceur Charlamagne Tha God?

«Si tu as du mal à décider si tu es pour moi ou pour Trump, dit Biden au moment de prendre congé, t'es pas noir.» Ici encore, on touche à une évidence toxique du progressisme blanc: le vote des Noir·es, par nature, serait acquis au Parti démocrate –comme le vote ouvrier était censé l'être en 2016. Non seulement Biden n'hésite pas à dire à son interlocuteur ce qui est bon pour celui-ci, mais le sous-entendu de sa blague est qu'il s'imagine pouvoir distinguer entre véritables et fausses ou faux Noir·es.

En novembre 2020, comme l'écrit Astead W. Herndon dans le New York Times, ne pas être Trump (et avoir été le vice-président d'Obama) ne suffira pas à conquérir les voix des Afro-Américain·es.

Jeudi 28 mai

Après deux nuits de violences à Minneapolis et alors que la pression s'accentue sur l'institution judiciaire pour que Derek Chauvin et ses collègues soient inculpés, une autre rengaine se fait jour: celle des «tensions raciales» de l'Amérique.

Sur les radios françaises, j'entends l'expression ou une de ses variantes («fractures raciales», «démons raciaux», «frontière raciale») une douzaine de fois en moins d'une heure. Je lis les mêmes mots dans les journaux et sur les réseaux sociaux, en français comme en anglais.

Cette présentation des faits me fait penser à la page Wikipedia sur le massacre de Tulsa, rebaptisée «émeute raciale», comme si les torts avaient été partagés.

Il faut faire un peu attention à ce qu'on dit: quand il y a des tensions, c'est entre deux individus ou deux groupes dont l'un n'a pas nécessairement raison ni l'autre tort. Si les tensions débouchent sur un conflit ouvert, guerre ou bagarre, les deux parties y ont généralement consenti et la violence n'est pas à sens unique. Et, lorsque l'antagonisme est résolu, il y a un vainqueur et un vaincu, plus rarement un match nul; c'est ensuite aux historien·nes (ou aux piliers de comptoir) de démêler les responsabilités et d'analyser le processus qui a produit le nouveau rapport de forces.

Les manifestations et les émeutes déclenchées par la mort de George Floyd ne s'inscrivent pas dans ce schéma: il y a une victime et un bourreau, déjà connus au moment où elles éclatent. Envisager la colère qui embrase l'Amérique comme le symptôme de tensions raciales est une falsification de l'histoire en train de se faire, un contresens qui valide non seulement le storytelling mis en place par Trump et signalé par Twitter pour glorification de la violence, mais aussi le eux-contre-nous des suprémacistes blancs qui sont les plus fervents soutiens du président.

«Quand les pillages commencent, les tirs commencent», tweete Trump en faisant l'apologie de la violence, estime Twitter. | Capture d'écran via Twitter

Oui, il y a parmi les gens qui affrontent la police et la Garde nationale des éléments radicalisés, des casseurs, des pillards –et aussi nombre d'agents provocateurs de la droite alternative. Aucun mouvement social n'est unidimensionnel.

Non, se trouver dans la rue quand ces violences se produisent, se défendre comme on peut contre la charge des forces de l'ordre, ce n'est pas la marque des seul·es anarchistes, de l'extrême gauche, des ennemi·es de l'État, d'une menace pour la société, d'un anti-américanisme primaire.

Et ce n'est pas non plus un cri de vengeance, mais une volonté d'honorer la mémoire de George Floyd, conjuguée à une exigence de justice qui transcende les lignes raciales: l'État de droit doit être respecté en toutes circonstances, quelle que soit la couleur de peau du suspect ou du justiciable.

Il y a là une conséquence indirecte de la pandémie et des mesures de confinement décidées pour enrayer la contagion: le deux poids-deux mesures qui conditionne la perception policière des Noir·es et des Blanc·hes crève désormais les yeux de l'opinion publique. D'un côté, des Blanc·hes veulent retourner chez le coiffeur. De l'autre, les Noir·es voudraient sortir dans la rue sans avoir la peur de mourir chevillée au corps.

Cela ne s'appelle pas une fracture raciale, mais une inégalité qui n'a plus rien de soutenable maintenant qu'elle est exposée au grand jour.

Jeudi soir, deux nouveaux hashtags font leur apparition sur Twitter: #LouisXVI et #Madonna. Au grand désespoir du duc d'Anjou, héritier du trône de France, la main droite de la statue de Louis XVI a été amputée par un manifestant noir à Louisville (Kentucky). Rassuré que la tête du souverain soit toujours sur ses épaules, je découvre la vidéo du fils adoptif de Madonna, originaire du Malawi, qui exécute une danse en hommage à George Floyd.

Je vais me coucher avec un sentiment de gêne comparable à celle ressentie devant la plaisanterie de Joe Biden.

Vendredi 29 mai

Les événements se précipitent au Minnesota.

Au petit matin, peu après 5h, le reporter de CNN Oscar Jimenez et deux membres de son équipe sont arrêtés à Minneapolis avant d'être relâchés une heure plus tard. Jimenez est noir et latino.

À 10h30, le gouverneur de l'état, Tim Walz, donne une conférence de presse qui est un modèle d'appel au calme. Il trouve les mots justes, disant notamment que les renforts déployés pour rétablir l'ordre portent le même uniforme que les bourreaux de George Floyd et qu'il a conscience que leur présence sera difficile à vivre pour les habitant·es de Minneapolis et de Saint-Paul. Il ajoute qu'en tant que Blanc, il n'a aucune idée de ce qu'est l'expérience de redouter la police.

Ce désir d'apaisement n'est pas sur l'agenda de Donald Trump. Dans sa posture caractéristique du «Arrêtez-moi ou je fais un malheur», il s'en prend au maire de Minneapolis et menace de déployer la Garde nationale si celui-ci ne fait pas son boulot.

«Ou bien le maire de gauche radicale Jacob Frey remet la ville sous contrôle ou bien j'envoie la Garde nationale pour faire le boulot correctement.»

Léger problème constitutionnel: la Garde nationale est sous l'autorité des gouverneur·es, sauf à Washington D.C. Le déploiement ordonné par le gouverneur Walz n'empêche pas Trump, quelques heures plus tard, de relayer un tweet qui incrimine les principaux élus locaux, tous Démocrates, pour ce qui se passe depuis mardi.

À 12h09, Barack Obama publie un communiqué, dans lequel il écrit que «ça ne devrait pas être normal en 2020 aux États-Unis». Un peu plus tard dans l'après-midi, Joe Biden se fend d'une vidéo sur «la situation au Minnesota et le meurtre de George Floyd».

Mais la partie ne se joue plus seulement dans l'arène politique. À 13h30, l'officier de police Derek Chauvin a été inculpé pour homicide involontaire; ses trois collègues restent libres. Comment analyser cette décision sans conclure que l'institution judiciaire, elle aussi, a intériorisé l'injustice et contribue à la perpétuation du racisme américain?

À l'annonce de la décision, les protestations repartent de plus belle à Minneapolis et l'incendie se propage dans plusieurs grandes villes, Dallas, Houston, Los Angeles, Chicago, New York et à Atlanta notamment, où l'entrée du quartier général de CNN est vandalisée par les manifestant·es.

Le scénario est le même partout: marche pacifique, renforcement du dispositif policier, provocations d'agitateurs et agitatrices, affrontements avec les forces de l'ordre, pillages de magasins, mise à sac de la voie publique.

Pour le fils de Martin Luther King, «le feu couve depuis des générations». Même si les innocents de Baldwin aiment à voir en lui un adepte de la non-violence, une figure antinomique de Malcolm X, n'est-ce pas MLK qui expliquait il y a cinquante-trois ans que l'émeute est le langage de celles et ceux «qui ne sont pas entendu·es»?

Ce n'est pas le problème de Donald Trump: depuis la Maison-Blanche, bunker pris d'assaut, il joue les Néron et appelle à une «MAGA NIGHT» pour samedi soir.

Samedi 30 mai

À Philadelphie, le rassemblement devant City Hall a commencé sur les coups de 11h30. J'arrive sur place vers midi. La police se tient à distance. L'ambiance est calme, les slogans de ces derniers jours s'enchaînent: «Black Lives Matter», «I Can't Breathe», «Not One More».

City Hall, Philadelphie. | Julien Suaudeau

Le cortège se met en route à Philadelphie. | Julien Suaudeau

Dans la foule encore clairsemée, j'aperçois la haute silhouette de Norman Ajari, qui enseigne la philosophie à Villanova, université voisine de la mienne dans la banlieue ouest. Le speaker demande à l'assemblée de s'agenouiller en silence.

Le cortège prend ensuite la direction du Philadelphia Museum of Art, à l'autre bout du Parkway. Norman et moi faisons le chemin ensemble. Je repense à une de ses réflexions, en octobre 2019 dans un débat du Monde Festival, sur la représentation et la perception des corps noirs: ce n'est pas une question d'esthétique, mais de vie ou de mort.

Dans le regard de Derek Chauvin, aux yeux de la police américaine, il y a l'idée que le corps d'un George Floyd ne mérite pas d'être traité à l'égal d'un corps blanc –et peut-être même qu'il est possible de le violenter sans avoir à rendre des comptes.

La police philadelphienne s'y connaît en impunité, elle qui en 1985 a bombardé une maison où vivaient cinq enfants et rasé le pâté de maisons alentour. La population n'a pas oublié.

L'impunité dont jouissent les forces de police est ancrée dans la culture du pays. | Julien Suaudeau

Sur les marches iconiques où Rocky finissait son footing, si la foule reprend les mêmes slogans avec plus de vigueur, la manifestation reste non violente. La majorité des gens ont entre 20 et 30 ans, mais je croise aussi des vétérans du combat pour les droits civiques et quelques enfants.

Philadelphie. | Julien Suaudeau

C'est durant le retour vers le point de départ que les choses vont dégénérer. Dans la chimie complexe et volatile d'une manif, il est toujours difficile d'identifier où, comment et pourquoi la violence surgit. Des facteurs multiples interagissent; établir des liens de causalité est souvent un exercice artificiel –ou biaisé.

Mon impression, dans ce cas précis, est que la transformation de la présence policière, beaucoup plus militarisée qu'au début, s'est combinée à l'irruption de perturbateurs et perturbatrices pour créer une tension inexistante jusque-là. Il n'est pas impossible non plus qu'après deux mois et demi d'un confinement plutôt bien respecté à Philadelphie, certain·es aient eu besoin d'un défouloir.

Il doit être 15h30 ou 16h. Le cortège se retrouve bloqué à quelques centaines de mètres de City Hall. Les gens s'énervent, des insultes fusent. Quelqu'un met le feu à une voiture de police. La suite, une fois franchi ce point de non-retour, est écrite d'avance; elle n'est que la version locale du film qui s'est joué dans toutes les grandes villes américaines ces derniers jours.

Philadelphie souffrant d'un éternel complexe d'infériorité vis-à-vis de New York, Batman en personne fera son apparition au milieu de l'émeute. Un couvre-feu sera décrété un peu avant 20h. En écoutant les hélicos de la police tourner dans le ciel noir jusque vers 1h du matin, je relirai ces lignes de James Baldwin, dans La prochaine fois, le feu: «Le pays des innocents nous installe dans un ghetto où, en fait, il est prévu que nous périssions.»

Je pense à la différence entre le taux d'incarcération des Noir·es et des Blanc·hes aux États-Unis.

Le feu, à Philly et partout en Amérique, c'est maintenant.

Dimanche 31 mai

Vers 9h, je marche jusqu'à l'épicentre des pillages de la veille. Sur Walnut Street, entre la 16e et la 19e rue, toutes les vitrines des magasins (Urban Outfitters, Apple Store, H&M) ont volé en éclats et les façades sont couvertes de graffitis. Un camion de pompiers continue à asperger l'immeuble encore fumant d'une agence Wells Fargo.

Une saine colère agite Philadelphie comme d'autres grandes villes aux États-Unis. Julien Suaudeau

Une étincelle suffit à perturber les manifestations. | Julien Suaudeau

En rentrant chez moi, je repense à la question de Cornel West, vendredi soir sur CNN face à Anderson Cooper: «Je remercie Dieu que les gens soient dans la rue. Vous imaginez si ce type de lynchage avait lieu et si les gens y étaient indifférents?»

Être en colère à cause de ce qui est arrivé à George Floyd, se laisser submerger par cette colère, c'est normal et légitime. C'est l'absence de colère et l'indifférence qui ne le sont pas.

Me revient aussi en mémoire ce thread de Nicole Hannah Jones, reporter au New York Times Magazine et animatrice du podcast 1619: «La destruction me fait souffrir comme tout un chacun. Mais le fait historique est que la contestation non violente n'est pas efficace pour les Noirs américains.»

Si la non-violence du mouvement pour les droits civiques était une stratégie visant à provoquer la brutalité policière et retourner l'opinion blanche, cette stratégie a montré ses limites et n'est plus à l'ordre du jour. Quand la violence de la rue répond à la violence institutionnelle, cela signifie que l'État n'est plus légitime aux yeux de la société et qu'on est entré, sur les différents fronts entre police et manifestant·es, dans un processus insurrectionnel.

Pour en sortir à court terme, il n'y a qu'une seule issue: la justice. Je ne suis pas certain, à ce titre, que le double transfert de Derek Chauvin pour «raisons sanitaires» et le report de sa première comparution au 8 juin envoient le bon message.

Et quand bien même justice serait faite? Même si le crime de l'officier était requalifié en homicide volontaire, si ses collègues étaient inculpés eux aussi pour complicité de meurtre, si tous étaient condamnés, le problème serait-il réglé pour autant?

Rappelons-nous, en mars 1991, le passage à tabac de Rodney King par quatre officiers du LAPD, d'abord acquittés par un tribunal de Californie avant que deux d'entre eux soient condamnés à trente mois de prison par une cour fédérale.

À l'annonce du premier verdict le 29 avril 1992, des émeutes avaient éclaté à Los Angeles puis dans d'autres villes, poussant le chef de la police locale à la démission, entraînant une vague de réformes au sein des forces l'ordre et mettant la pression sur le département de la Justice pour que le procès fédéral ait lieu dans des délais raisonnables. Mais que reste-t-il aujourd'hui de ce soulèvement et de cette décision judiciaire, quand les manifestant·es de 1992 expliquent que rien n'a changé?

«Ces gens ne peuvent rien attendre de la justice.»

À long terme, les Noir·es américain·es ne pourront pas respirer tant que les Blanc·hes continueront à ignorer le racisme et à le porter en elles et eux comme Amy Cooper. Pour reprendre les mots de Toni Morrison, «les Blancs ont un très, très sérieux problème et ils devraient commencer à se demander comment ils peuvent le résoudre. Laissez-moi en-dehors de ça».

À l'heure où j'écris ces dernières lignes, je suis partagé entre espoir et pessimisme.

D'un côté, j'ai vu ce dimanche que la police de Camden, voisine de Philadelphie éreintée par la pauvreté et le trafic de drogues, avait marché main dans la main avec les manifestant·es, comme d'autres unités à travers le pays. J'ai vu des visages d'enfants qui sont à la fois notre avenir et la raison pour laquelle il faut se battre contre l'injustice aujourd'hui. J'ai vu qu'à West Philly des manifestant·es avaient protégé des commerces que d'autres manifestant·es s'apprêtaient à piller ou détruire, en leur disant que ce n'était pas le bon chemin.

De l'autre, Donald Trump ne trouve rien de mieux à faire que de classer les antifas (dont ses supporters pensent qu'ils sont organisés et financés en sous-main par George Soros) au nombre des organisations terroristes. Pour rappel, le KKK n'en fait pas partie.

Est-ce que ce sera «l'Amérique ou Trump», comme Twitter se le demande lundi matin après la diffusion d'une vidéo par le think tank conservateur The Lincoln Project?

Je n'y crois pas une seconde: Trump, comme Derek Chauvin, comme Amy Cooper, n'est que le produit individuel et le symptôme d'un système multiséculaire. L'alternative n'est pas d'ordre politique (si elle l'était, les deux mandats d'un président afro-américain auraient modifié les données du problème); elle est culturelle et historique.

L'Amérique a le choix entre deux versions d'elle-même: la version décrite par un D.H Lawrence («L'âme américaine est dure, solitaire, stoïque: c'est une tueuse»).

Ou celle d'un Childish Gambino, dans laquelle le génocide des Amérindien·nes, l'esclavage et les persécutions contre les minorités ont fait loi et où la domination blanche doit être garantie envers et contre tout; une version nouvelle, dans laquelle le lien entre les violences passées et celles d'aujourd'hui serait mis au jour, compris, assumé.

La continuation de la première version est un suicide, une asphyxie au ralenti. L'avènement de la seconde serait une prise de conscience et l'invention d'un avenir commun.

J'espère de tout mon cœur que la mort de George Floyd sera historique. Cela signifiera, contrairement à toutes les autres morts d'Afro-Américain·es aux mains de la police et de «justiciers» blancs, qu'elle fut le moment où nous aurons ouvert les yeux sur le racisme dont ce pays, en victimisant les Noir·es, crève depuis qu'il est né.

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