France

Grippe: Bachelot, seule en première ligne

Jean-Yves Nau, mis à jour le 25.03.2010 à 10 h 18

La ministre de la Santé défend et assume seule la stratégie gouvernementale. Pourquoi?

Sera-t-elle donc, indéfiniment, la seule responsable politique à accepter de devoir rendre des comptes? En première ligne médiatique depuis bientôt un an, Roselyne Bachelot souffre-t-elle d'être la seule membre du gouvernement à devoir rester durablement au front d'une guerre de moins en moins drôle? Aucune relève en vue, alors que l'heure est aux  douloureux débriefings. A peine si l'on se souvient des lointains petits gestes de la main du général-président, d'un mot à peine gentil du ministre de la Guerre et de l'Intérieur.

On se souvient pourtant du spectacle. Au plus fort de la tempête, à l'évidence, madame Bachelot-Narquin prenait plaisir à donner du clairon. Elle ne cessait de sourire sous la mitraille médiatique  quotidienne, offrait son corps à la piqûre salvatrice, pourfendait tous les récalcitrants au vaccin. Fort bien. Elle jouissait pleinement alors de remplir son rôle politique. Mais maintenant? Où est donc passée la solidarité gouvernementale à l'heure du décryptage analytique des prises de décisions qui auront sans doute coûté, au total, près d'un milliard d'euros au pays? Le citoyen n'a pas la réponse.

Toujours en place dans le nouveau gouvernement «post-régionales» la ministre de la Santé et des Sports était auditionnée, le 23 mars au Sénat, par la «commission d'enquête sur le rôle des firmes pharmaceutiques dans la gestion par le gouvernement de la grippe H1N1». Cette entreprise citoyenne de salubrité  publique a été mise en place le 17 février dernier à l'initiative des communistes et du Parti de gauche. Elle est présidée par le sénateur (Parti de gauche) François Autain tandis que son rapporteur est le sénateur (UMP) Alain Milon. D'autres entreprises similaires sont en France à la manœuvre: à l'Assemblée nationale, à l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques. Sans parler des velléités du Conseil de l'Europe voire du Parlement européen.

«Commission d'enquête sur le rôle des firmes pharmaceutiques dans la gestion par le Gouvernement de la grippe (H1N1)»? On aurait tout aussi bien pu imaginer une «Commission d'enquête sur le rôle du Gouvernement dans la gestion de la grippe H1N1» tant l'écheveau reste entier et volumineux, en dépit des énergies déployées par les journalistes qui se plaisent à «investiguer».

Les sénateurs ont mis la ministre à la question durant plus de deux heures et demie. On connaît les principales têtes de chapitre. A commencer par les désormais fameux liens incestueux entre multinationales pharmaceutiques et experts en charge de conseiller les autorités gouvernementales dans leurs prises de décision. «Ce n'est pas parce qu'un expert va travailler pour un laboratoire que son expertise n'est pas valable ou qu'elle est orientée, a assuré Mme Bachelot qui connaît bien, et de longue date, le monde pharmaceutique. Les liens d'intérêt ne sont pas forcément des conflits d'intérêt. Nous devons mobiliser les professionnels les plus compétents, et dans un domaine donné leur nombre est compté.»

Et pourquoi être soupçonneux puisque les conclusions des experts sont toujours rendues «de façon collégiale et plurielle»? Seul moderato: Mme la ministre va travailler dare-dare avec les parlementaires pour «renforcer la confiance que les Français doivent avoir dans l'expertise scientifique». Vaste programme.

Passons aux chiffres. La France avait, sans véritable explication citoyenne, passé des commandes à près de cent millions de doses vaccinales pour (sur la base de deux doses par personne) être en mesure de protéger la quasi-totalité de la population française. On se souvient de la suite, des anticorps anti-vaccinaux français, à la fois généralisés et hautement contagieux; l'annonce de la revente — finalement ratée — des surplus. Mise au point sur les annulations des commandes qui n'avaient pas encore été livrées (soit 50 millions de doses vaccinales). Un contrat d'indemnisation a été signé avec la firme suisse Novartis, correspondant à un montant de 16% en valeur du contrat initial.

Les négociations se poursuivent  avec les autres multinationales: GlaxoSmithKline et Sanofi-Pasteur. Et Roselyne Bachelot de menacer la firme britannique comme la française: «Si nous ne parvenons pas à une démarche transactionnelle, nous notifierons à ces laboratoires une indemnisation unilatérale sur les mêmes bases que le contrat Novartis, de 16%». Et tout cela n'est plus qu'une question d'heures. Quant à ceux qui en auraient pu un moment en douter, les chiffres - fort opportunément révélés quelques heures auparavant dans les colonnes saumonées du Figaro-étaient bel et bien exacts.

Petit retour en arrière. Pourquoi une commande initiale — qui apparaît désormais plus que disproportionnée — de 94 millions de doses? Air plus ou moins connu: tout ceci avait été «dimensionné» de façon à «pouvoir proposer la vaccination à l'ensemble de la population» et ce alors même que (faudrait-il s'en étonner ?) les multinationales réclamaient «des commandes fermes». Pour le reste? Rien ou presque. Ainsi donc la question fondamentale demeure entière: qui — et sur quelles bases — a véritablement pris la décision politique d'acquérir de quoi vacciner la population française dans son ensemble? Question fondamentale dans la mesure où la quasi-totalité des spécialistes assuraient qu'une couverture vaccinale d'environ 30% suffirait à bloquer la circulation virale au sein de cette même population. Question fondamentale puisque l'on ne saurait imaginer que la machinerie gouvernementale et républicaine française ait pu laisser, ne serait-ce qu'un instant, la ministre de la Santé et des Sports, décider de tout.

Faute d'obtenir de réponses précises (à la fois hiérarchisées et datées ; nominatives et exhaustives) les commissions d'enquêtes parlementaires auront  —comme presque toujours — échoué dans leur gentille entreprise pré-inquisitoriale à dimension citoyenne.

Jean-Yves Nau

Photo: Roselyne Bachelot, novembre 2009. Benoit Tessier / Reuters

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