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«Faites entrer l'accusé», une certaine idée du fait divers

Temps de lecture : 7 min

Voilà vingt ans que «FELA» retrace les grandes affaires criminelles françaises. Son producteur Christian Gerin et son réalisateur Bernard Faroux reviennent sur les fondements de l'émission.

«Je n'ai jamais voulu qu'on repeigne le radiateur», se souvient Bernard Faroux, réalisateur de l'émission. | «Faites entrer l'accusé» via YouTube
«Je n'ai jamais voulu qu'on repeigne le radiateur», se souvient Bernard Faroux, réalisateur de l'émission. | «Faites entrer l'accusé» via YouTube

Cet article est publié à l'occasion d'un partenariat Slate x Binge Audio pour les 20 ans de «Faites entrer l'accusé». Retrouvez quatre épisodes de Programme B consacrés à l'émission culte de faits divers de France 2 en vous abonnant ici, et rendez-vous à la fin de l'article pour les écouter en avant-première.

Le dimanche soir, sur nos canapés, nous étions entre 1,5 et 2 millions devant notre télé à nous faire peur. Avant d'aborder la réalité du lundi, une réalité simple et prosaïque (se lever pour aller travailler), nous faisions place à un grand frisson: l'émission de faits divers «Faites entrer l'accusé», diffusée sur France 2.

Certain·es préféraient ne pas la regarder seul·es, d'autres vérifiaient par la suite que leur porte était bien fermée, le sommeil peinant à arriver. C'était une époque où le replay n'existait pas, où nous ne pouvions décider du moment opportun pour rattraper une émission.

Il y avait ainsi un avant et un après «Faites entrer l'accusé» dans notre emploi du temps, tout comme il y aura un avant et un après «Faites entrer l'accusé» à la télévision française.

Document intemporel

«Christian Gerin me dit qu'il a cette idée: “Le fait divers marche très bien en presse écrite, pourquoi pas le faire à la télé?”», se souvient Bernard Faroux, le réalisateur de «Faites entrer l'accusé» depuis 2000, première année de diffusion.

Son dernier grand frisson à lui, c'est le cinéma de Jean-Pierre Melville –notamment Le Samouraï, «un chef-d'œuvre du cinéma français», assure-t-il, «sa référence» avec la série Les Soprano.

Mais avant de s'inspirer de la chambre d'Alain Delon dans le Samouraï, il pense d'abord à Deux hommes dans Manhattan, sorti en 1958, où les protagonistes se baladent en bagnole à travers la ville.

L'idée de raconter le fait divers en mouvement ne tiendra pas longtemps. Un loft d'architecte est vite découvert à Ivry, en banlieue parisienne, et deviendra le décor emblématique de l'émission. Avec l'énorme radiateur à la peinture écaillée («Je n'ai jamais voulu qu'on le repeigne», précise Bernard Faroux), la verrière longeant une allée d'anciens ateliers, toujours filmée de nuit, et la veste en cuir négligemment posée sur le canapé.

Ce dernier détail est une idée de Christophe Hondelatte, le premier présentateur de l'émission. «C'était génial et brillant. L'imper à la Melville était trop codifié. La veste en cuir, ça m'a rappelé de suite Jean Gabin dans Le jour se lève. C'est marqué années 1950, mais le porter aujourd'hui, c'est pas ringard», précise le réalisateur.

Bernard Faroux s'éloigne volontairement des plateaux télé avec table triangulaire et public. Il veut raconter en paix. «On traîne un boulet à la télévision française, c'est le public. Pendant le confinement, on mettait même une poupée gonflable pour qu'il y ait une présence! Pfff. Donc [à «Faites entrer l'accusé»], surtout pas de public.»

L'idée, c'est de créer un document intemporel, à l'image du crime, qui ne connaît ni siècle ni saison.

Niveau décor, le mobilier des années 1940 et 1950 «vieillit moins», explique Faroux. «Ce sont les codes du polar, du 36 quai des Orfèvres.» Quand le public connaît l'univers, son regard se perd moins à l'arrière-plan; il se concentre sur le propos. Le réalisateur veut que ce soit réfléchi. «Dans Le Samouraï ou Le Cercle rouge, il y a une retenue. C'est pas hystérique. C'est pas bavard.» Il cite son ami marseillais, qui un jour lui a dit: «Bernard, faut pas mettre les sabots. Faut mettre les tongs.»

De l'écrit à l'écran

«Est melvillien ce qui se conte dans la nuit, dans le bleu de la nuit, entre hommes de loi et hommes de désordre, à coups de regards et de gestes, de trahisons et d'amitiés données sans paroles, dans un luxe glacé qui n'exclut pas la tendresse, ou dans un anonymat grisâtre qui ne rejette pas la poésie.»

Philippe Labro, Le cinéma selon Melville, 1996

*

Le fait divers est d'abord littéraire. En décembre 1954, Maurice Merleau-Ponty écrivait: «Le fait divers est plus vrai parce qu'il blesse et qu'il n'est pas beau. Ils ne se rejoignent que chez les plus grands, qui trouvent [...] la poésie du vrai.»

Guy de Maupassant, André Gide, Jean Giono, Emmanuel Carrère, Philippe Jaenada, Laurence Lacour... la liste des écrivain·es et journalistes français·es ayant façonné le genre au cours de l'histoire contemporaine est forcément longue.

«L'écriture doit beaucoup à Hondelatte, qui vient de la radio, mais [Dominique] Rizet, Fred [Lantieri] et moi, on vient de l'écrit, c'est vrai», convient Christian Gerin.

Après avoir été journaliste au Quotidien de Paris, où il fera embaucher Frédérique Lantieri, la deuxième présentatrice de «Faites entrer l'accusé» (entre 2010 et 2020), Christian Gerin a été rédacteur en chef au Matin de Paris, puis directeur des informations à France Soir.

En 1992, il monte une agence de presse audiovisuelle, 17 juin Média. C'est ainsi qu'il deviendra le producteur de «Faites entrer l'accusé» en 2000. «Mais la référence, c'est le roman noir, indique-t-il au téléphone. Car le fait divers, qu'est-ce que c'est d'autre qu'une nouvelle?»

Juste les faits

«Dans cinquante ans [...], quand on verra tous mes films en trois jours, il faut que l'on se dise que le premier de ces films et le dernier ont incontestablement quelque chose en commun, soit au niveau du langage, soit au niveau du propos, et qu'à travers des histoires inventées, l'on retrouve toujours le même auteur, toujours le même bonhomme, avec toujours les mêmes couleurs sur sa palette. Il est essentiel que le dernier film ressemble au premier, absolument... Le créateur idéal est celui qui a forgé une œuvre exemplaire, une œuvre qui sert d'exemple. Non pas d'exemple de vertu ou seulement de qualité, non pas dans le sens où l'on dit quelqu'un exemplaire parce que tout ce qu'il fait est admirable, mais dans ce sens où ce qui est exemplaire pour un créateur, c'est que tout ce qu'il a conçu soit condensable en dix lignes de vingt-cinq mots chacune, qui suffisent à expliquer ce qu'il a fait et ce qu'il était.»

Jean-Pierre Melville

*

«Aujourd'hui, on essaie de rentrer dans la tête des gens. Après, je vais dire un gros mot, mais après on frôle la pornographie, quoi.» Bernard Faroux n'aime ni Grégory, la série documentaire de Netflix, ni les reconstitutions bon marché qui emplissent le vide des nouvelles émissions criminelles: «Ils en font des caisses. La référence, ce sont les documentaires true crime américains: c'est crapoteux, ça empêche aux gens de faire le film dans leur tête. Nous, on suggérait. Je militais pour les subjectifs des actions, des points de vue différents.» Et d'ajouter: «Ce n'est pas un show. Il faut savoir rester sur le pas de la porte.»

Christian Gerin confirme: «On s'est interdit de faire des reconstitutions.» Bernard Faroux se rappelle Christophe Hondelatte martelant: «Moi, je suis journaliste, je ne veux pas refaire l'histoire!» «Et il avait raison, appuie le réalisateur de “Faites entrer l'accusé”. Dans tous les faits divers, il y a des parts d'ombre. On ne peut pas tout donner. C'est au spectateur de choisir qui il veut croire ou ne pas croire.»

Au bout du fil, Bernard Faroux insiste: «C'est une manière de raconter les choses. L'erreur, c'est de chercher à savoir si [untel est] coupable, pas coupable. Non: juste les faits, et les gens se font leur opinion.» La temporalité est cruciale: six mois de préparation par épisode, des affaires traitées uniquement une fois jugées.

Le réalisateur a un souvenir très clair en tête. Pour l'épisode sur Patrick Dils, sa mère, madame Dils, est interviewée chez elle. «Quand j'ai vu les images, j'étais furieux. Derrière elle, il y a un buffet Henri III, avec des bibelots dessus. C'est un univers dont on pourrait se moquer, là où elle vit… Qui me dit que madame Dils aime son buffet Henri III? Peut-être qu'elle l'a parce que c'était à la mode, je ne sais pas. Ce que je veux dire, c'est que le buffet, il me raconte une histoire, et je perds le fil de ce qu'elle raconte. Ce qu'elle a à me dire, ça me suffit pour la comprendre.»

Format ad hoc

Bernard Faroux y tient: «Chacun a sa place.» Hors de question de laisser des juges s'asseoir dans le même fauteuil que celui de la mère d'une victime pour l'interview. De même, lors des entretiens avec les flics, cela se passe à un bureau, face au présentateur Christophe Hondelatte: «Ce n'était pas un interrogatoire, mais dans l'esprit des gens, inconsciemment, cela rappelait cette ambiance.»

«L'émission a très peu évolué, admet le producteur Christian Gerin. La structure, la mécanique n'ont jamais bougé. Ce qui a bougé, c'est la société autour» –les progrès de la police technique et scientifique en témoignent.

En vingt ans, les données de téléphonie mobile, la recherche ADN, les expertises balistiques ont changé la donne. «Au départ, on était sur des filatures, des écoutes téléphoniques, et on est passé au tout informatique. Les fausses pistes ont été réduites.» «Faites entrer l'accusé» n'a pas cédé aux reconstitutions avec silhouettes pour autant. «Ça nous a permis de nous concentrer sur les expertises psychologiques», avance Christian Gerin.

Le but de l'émission n'est pas de coller à tout prix au format de 90 minutes. «Gerin m'a dit: “On a un contrat de 90 minutes.” J'ai répondu: “Écoute, je vais le monter avec une durée qui me semble idéale, et on verra bien.” On s'est battus, on s'est engueulés, hein! Bon, et selon les épisodes, ça faisait 72, 75 ou 82 minutes… Il fallait que ça maintienne la tension, que ce soit comme un élastique tendu, que les gens ne lâchent pas! C'est resté, relate Bernard Faroux. Si vous regardez Netflix, leurs docs n'ont pas toujours les mêmes durées, ils ne s'emmerdent pas avec un format. Le format, ça tue la télé, c'est la plaie de la télé!»

Il y a évidemment plusieurs façons de traiter le fait divers: la première consiste à s'intéresser aux simples détails du crime, «le sang, le corps, le linge, l'intérieur des maisons et des vies», comme détaillait Merleau-Ponty, pour susciter l'indignation horrifiée; la seconde apporte une révélation sur qui nous sommes.

À la fin de «Faites entrer l'accusé», Christophe Hondelatte quitte le loft d'Ivry, sa veste en cuir sur les épaules, et se retourne une dernière fois, «comme pour vérifier qu'il n'est pas suivi», fait remarquer Bernard Faroux. À moins que cet ultime regard ne cherche à briser le quatrième mur. Car qui sait si nous autres, devant notre écran, sommes aussi innocent·es que nous le prétendons?

Écoutez en avant-première les quatre épisodes inédits de Programme B consacrés par Thomas Rozec, Marion Lefèvre et Geoffrey Puig à «Faites entrer l'accusé»:

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