Égalités / Société

La polémique Camélia Jordana ou l'inversion de la culpabilité

Temps de lecture : 4 min

Elle a pointé un problème que la société française se coltine depuis bien longtemps, et que certaines personnes, au lieu d'essayer d'y remédier, proposent d'aggraver.

Camélia Jordana au Festival du film français Colcoa le 26 avril 2018 à West Hollywood (Californie). | Valérie Macon / AFP
Camélia Jordana au Festival du film français Colcoa le 26 avril 2018 à West Hollywood (Californie). | Valérie Macon / AFP

Si je peux dire une chose au sujet de la polémique Camélia Jordana, c'est bien que je ne l'avais pas vue venir. Au début, j'ai même refusé d'y croire. Camélia Jordana, comme moi, affectionne l'hyperbole: quand elle dit que des gens se font massacrer tous les matins, ce n'est pas à prendre au pied de la lettre, on comprend très bien à quoi elle fait référence. Entre le naufrage de l'affaire Adama Traoré, les images d'éborgné·es de ces derniers mois et le succès au cinéma des Misérables, on est assez au fait de la situation qu'elle évoque.

Alors la voir se faire conspuer de la sorte, avec un ministre de l'Intérieur qui lui répond que ses propos sont honteux, ça m'a sidérée.

Parce que dans mon univers, elle n'a rien dit de choquant. Elle a pointé un problème que la société française se coltine depuis bien longtemps, et que certaines personnes, au lieu d'essayer d'y remédier, proposent d'aggraver. Ainsi de la proposition de loi déposée par, notamment, Éric Ciotti et visant à interdire la diffusion d'images sur lesquelles les forces de l'ordre seraient identifiables. Soit à peu près toutes les vidéos montrant des violences policières.

La tempête dans laquelle s'est retrouvée Camélia Jordana m'a rappelé une autre histoire. Il y a quelques jours, Illana Weizman, militante féministe et doctorante en sociologie, a posté sur son compte Instagram un texte limpide expliquant pourquoi la violence était structurellement masculine. Voici un exemple de ce qu'elle a publié:

Son post a sauté pour «discours haineux». Je n'y croyais pas moi-même:

À ce point d'absurdité, ça pourrait presque être drôle si les réseaux sociaux ne constituaient pas un espace de discours aussi important de nos jours –ce qui implique qu'en être exclue est une forme de privation de parole.

Je pourrais multiplier les exemples de féministes, de militant·es LGBT+ dont les comptes sont suspendus –sans doute à la suite de signalements massifs des masculinistes. Ce qui est troublant, c'est que j'ai aussi, parallèlement, pas mal d'exemples où des comptes publiant des messages véritablement sexistes, racistes, avec menaces de mort, n'ont jamais été suspendus malgré nos signalements répétés. Alors, à force, on commence à se demander pourquoi ce sont toujours les mêmes qui se trouvent réduit·es au silence.

On ne peut effectivement plus rien dire

Depuis des années, on entend des messieurs venir discourir à la radio et sur les plateaux de télé et nous répéter qu'on ne peut plus rien dire, que la liberté d'expression est menacée, qu'on veut censurer les artistes, les penseurs, les iconoclastes.

Et tenez, finalement, ils ont peut-être raison. Peut-être qu'il y a effectivement une parole qui se fait écrabouiller. Et dans ce cas, j'ai vraiment hâte de vous entendre, messieurs, vous indigner de la censure subie par Illana Weizman. Vous entendre vous émouvoir du fait que toute prise de parole féministe sur internet vaut à son autrice des menaces de mort.

Si on ne peut plus dire qu'il y a des rapports de domination dans notre société, alors on ne peut effectivement plus rien dire. Si on ne peut plus dire qu'on a peur de la police, on peut s'interroger sérieusement sur l'état de notre démocratie. Vous allez me répondre qu'elle peut encore le dire. La preuve. Comme je peux écrire cela sans risquer la prison.

C'est vrai. Mais la liberté d'expression, ce n'est pas comme une grossesse. Tu es enceinte ou tu n'es pas enceinte, il n'y a pas de milieu. La liberté d'expression, elle connaît des degrés. Il n'y a pas que l'interdit verbalisé du type «au-delà de cette limite toute baignade est interdite». Il y a aussi la pression. Il ne viendrait à l'idée de personne de dire à Camélia Jordana qu'elle n'a pas le droit d'exprimer sa peur. Mais un syndicat va la menacer de poursuites, ce qui peut l'intimider. Et puis un ministre va la recadrer publiquement. Et puis, plein de gens dans les médias vont faire de même. Sans compter les insultes. Les menaces. Vu l'ampleur du backlash qu'elle se prend, elle, ou d'autres, y réfléchiront peut-être à deux fois avant de dire «j'ai peur de la police». Ironique, non?

Est-ce qu'on peut dire «il y a un problème de violence policière» ou «il y a un problème de violence masculine» sans se faire insulter et/ou censurer? (Vous noterez bien que si je mets en parallèle les deux affirmations, ce n'est pas pour rien.)

Qui opprime qui?

Dans tous ces exemples, le plus frappant c'est que ce sont les victimes de domination qui sont réduites au silence. Dans le même genre, rappelons que Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation, avait porté plainte pour diffamation contre le syndicat Sud Éducation 93 pour avoir parlé dans un tract de «racisme d'État» (la plainte avait été classée sans suite).

Il faut croire que c'est la figure de style de l'époque: l'inversion. D'ailleurs, l'inversion de la culpabilité est une stratégie courante des conjoints violents. Étonnant de voir comme cette rhétorique est reprise à l'échelle de groupes sociaux. Tristan Garcia a écrit que «L'affrontement entre le sentiment des dominés d'hier de n'être pas encore émancipés et de celui des dominants historiques d'être les nouveaux dominés bloque toute évolution.»

En anglais, il y a cette phrase: «When you're accustomed to privilege, equality feels like oppression.» Quand vous êtes habitué à vos privilèges, l'égalité est perçue comme une oppression.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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