Parents & enfants / Société

Le poids du bébé sur les faire-part, signe de bonne santé comme de bonne famille

Temps de lecture : 8 min

Ces quelques kilogrammes ne sont pas qu'une donnée médicale, mais bien un élément social d'intégration et de distinction.

Le poids permet de différencier le nouveau-né, d'en faire un être à part. | Pixabay via Pexels
Le poids permet de différencier le nouveau-né, d'en faire un être à part. | Pixabay via Pexels

«Quarante-huit centimètres de bonheur, 3,250 kg d'amour», «il affiche 3,3 beaux petits kilos», «du haut de mes 50 cm et mes 3,140 kg», «je pèse trois kilos neuf cent vingt pour cinquante-deux centimètres» ou, plus sobrement, «3,095 kg–50 cm», «{51 cm / 3,015 kg}»… Rares sont les faire-part de naissance à ne pas afficher, chacun à leur manière, la taille et le poids du nouveau-né non loin de sa photo, de son prénom, enfin révélé, et de sa date de naissance. «Pourquoi est-on obligé d'indiquer le poids de notre enfant et sa taille? On ne le vend pas aux clients!» s'interroge Laurence Brunet-Hunault, maîtresse de conférences en linguistique et sémiologie à l'université de La Rochelle.

Ce que l'on vend derrière ces chiffres, qui, sur les sites de création et de personnalisation de faire-part, font très souvent partie des éléments «essentiels» à partager à l'aide notamment de guillerets pictogrammes avec joie et son entourage, c'est surtout une image, celle d'un bébé bien ficelé et d'une parentalité non pas débutante mais accomplie.

À la naissance, «dans la pratique, le bébé est très vite pris en charge, pesé et sa taille, son périmètre crânien et la plupart du temps son périmètre thoracique sont mesurés», pointe Maï Le Dû, sage-femme et doctoresse en sociologie. En effet, en deçà d'un certain seuil, pour les bébés de petit poids, c'est direction la couveuse. «Mais, si l'on peut se donner le temps et les moyens d'avoir un suivi attentif de l'adaptation à la vie extra-utérine d'un nouveau-né qui va bien, c'est-à-dire comment il tête, quel est son tonus, ça n'a objectivement pas d'intérêt de savoir s'il pèse 3,150 kg ou 3,285 kg», nuance la praticienne. Ces caractéristiques corporelles du nourrisson ne se réduisent donc pas à une information strictement médicale. «C'est passé dans l'espace profane et devenu un rite de parentalité», décrit Philippe Charrier, co-auteur, avec Gaëlle Clavandier, de l'ouvrage Sociologie de la naissance.

Superstition mesurée

Ces données de santé ont d'abord un poids symbolique. Cela fait longtemps qu'un nourrisson replet est, en gros, signe de bonne santé. Jusqu'à la fin du XIXe-début du XXe siècle, alors que le taux de mortalité infantile était élevé, la corpulence de l'enfant était un véritable indicateur sanitaire, «son poids avait une valeur prédictive sur sa capacité à survivre», relate l'historienne Emmanuelle Berthiaud, entre autres autrice de l'ouvrage Enceinte, une histoire de la grossesse entre art et société. Mais, «si on aime les enfants joufflus, potelés, avec de l'embonpoint, pendant très longtemps, on ne les pesait pas».

Pas de kilogrammage de la femme enceinte ni des tout-petits, à la naissance ou dans les mois qui suivent, et pas seulement en raison d'un manque d'équipement adapté à domicile. «Il y a une cause culturelle plus profonde, complète la spécialiste de l'histoire de la grossesse. C'était perçu comme quelque chose de dangereux. On avait peur que cela entrave la croissance, puisse bloquer un processus et porter malchance à l'enfant.» Comme elle l'analysait dans sa thèse, «en cas de grossesse, […] chercher à connaître ce qui doit rester secret est une transgression; en voulant connaître le poids de l'enfant, on provoque l'arrêt de sa prise de poids et donc sa mort».

L'institutionnalisation des «mesures anthropométriques pour la petite enfance» se déroule à partir des années 1860, lorsque la puériculture se fait plus médicalisée, carnet de santé et grilles de poids à l'appui. Par exemple, dans les années 1890, en particulier à Paris, les femmes nouvellement mères se rendent aux consultations de la Goutte de lait, y présentent leur nourrisson et le font peser.

Arbre de Noël à la Goutte de lait le 28 décembre 1924 au dispensaire du Dr Variot, boulevard de Belleville en présence du maire du XXe arrondissement Karcher. / Agence Rol via Gallica

On peut l'observer sur le tableau de gauche de ce triptyque de Jean Geoffroy intitulé L'Œuvre de la Goutte de lait au dispensaire de Belleville.

Pression médicalisée

Après la Seconde Guerre mondiale et avec le développement des naissances à l'hôpital, la pesée des nouveau-nés se systématise. D'autant que, comme l'indique la sage-femme Maï Le Dû, dans les années 1960-1970, la réanimation néonatale fait peu à peu entrer les médecins pédiatres dans les maternités. Habitués à travailler sur des grands prématurés (et à les arracher à une mort qui était jusqu'alors certaine), ils vont prendre en charge tous les nouveau-nés de manière médicalisée. «On reste depuis dans cet état d'esprit: il faut intervenir pour les sauver, donc il faut les mettre dans des cases. Pour pouvoir contrôler, on a créé une nécessité d'avoir des chiffres précis. Plus l'on a de cotations, plus le corps médical se rassure.»

Le poids de naissance reste ainsi dans les faits un des premiers éléments à vérifier, sans véritable nécessité médicale. «C'est presque un rituel administratif. Pour créer un dossier bébé dans le système informatique hospitalier, il faut le poids, relate Maï Le Dû. Et, plus l'on va vers une sortie précoce de la maternité, plus on assiste à un resserrage de boulons par rapport au poids.» Car il faut allier cette optique de réduction des coûts et de la durée du séjour à la maternité avec la culture du risque et la méfiance envers tout ce qui se déroule en dehors de l'hôpital. Comme, pendant quarante-huit à soixante-douze heures, le bébé se vide de son méconium et de son urine et qu'il se nourrit de colostrum en attendant la montée de lait, il perd du poids. La surveillance est de mise. «Pour le laisser sortir, il faut avoir stabilisé cette perte de poids et qu'il ne perde pas plus de 10% de son poids de naissance dans les trois premiers jours.» La HAS recommande même de limiter cette perte à 8%. D'où cette focalisation utilitariste et intense sur le poids de naissance.

Fierté reproductive

Comme pour l'échographie, cliché d'examen médical devenu vecteur d'annonce de grossesse, énonce Emmanuelle Berthiaud, «les parents se sont approprié ces gestes qui peuvent paraître invasifs, ces mesures, ces examens parfois très contraignants, les ont apprivoisés et intégrés dans l'attente et l'arrivée de l'enfant». Alors que, sur le faire-part moderne, la photo pourrait suffire pour attester que le bébé se porte bien, cette donnée chiffrée est sortie du carnet de santé et communiquée à l'entourage. Parce qu'elle n'est pas juste un indicateur de bonne santé ni de bon déroulé de la naissance. Elle est signe de fierté. Comme le relève Maï Le Dû, c'est le signe que «les parents ont réussi à faire un produit qui est exactement conforme à ce que l'on attend d'eux» et qu'ils s'en félicitent.

«C'est une façon de recréer des normes d'intégration et un rituel de naissance dans une société où l'on mesure» –une forme de remodelage contemporain et chiffré des marquages communautaires qu'étaient les déformations crâniennes des tout-petits.

«Le bon poids, c'est la preuve qu'on a réussi une “performance”. On a besoin de montrer que l'on respecte les normes, que l'on répond aux attentes.»
Laurence Brunet-Hunault, sémiologue

C'est aussi la perception de la sémiologue Laurence Brunet-Hunault: «Mettre le poids, c'est montrer que l'on est une bonne reproductrice, capable de mener à bien la grossesse et l'accouchement d'un enfant en bonne santé, qui fait le poids attendu, dans la norme, d'autant que l'évolution du bébé dans le ventre est attribuée à la conduite de la mère pendant la grossesse.» En somme, à bon poids (de naissance), bonne mère.

«On est dans la présentation de l'enfant et la monstration de la famille qui fonctionne bien, appuie la spécialiste de l'imaginaire culturel. Le but de la famille, c'est la reproduction. Si vous avez quelqu'un, la suite logique, c'est les enfants. On attend que vous ayez une belle grossesse et un bel enfant à la fin, en bonne santé, qui a le bon poids. C'est l'aboutissement, la preuve qu'on a été jusqu'au bout et qu'on a réussi cette “performance”, une forme d'officialisation après celle de l'état civil. On a besoin de montrer que l'on respecte bien les normes, que l'on répond bien aux attentes.» Celles d'une «bonne famille». Un étalage de la performance parentale qui, remarque Maï Le Dû, s'inscrit de plain-pied dans la logique compétitive de notre société, où l'on compare l'âge auquel les enfants marchent, parlent… et réussissent les différentes étapes de leur vie.

De bonne composition

Le poids du nourrisson est également un exploit à son actif. «C'est de l'ordre de sa performance personnelle à lui aussi, abonde la sage-femme. Et ça commence dès in utero, avec les parents qui fantasment sur son caractère.» Ne serait-ce qu'en voyant bouger le fœtus lors de l'échographie et en s'exclamant qu'il se serait caché la tête et aurait tout du rebelle! Le poids de naissance charrie ainsi son lot d'appréciations. «C'est une manière de prêter des caractéristiques propres à l'enfant, analyse Emmanuelle Berthiaud. Dire “ah il est costaud” ou “c'est une petite puce”, cela permet de pouvoir attribuer des caractéristiques, notamment de genre, à l'enfant, parce qu'au départ on n'a pas forcément grand-chose à dire ou à imaginer de son tempérament.»

Le poids est donc un moyen de qualifier ce petit être dont on annonce la naissance: le bébé n'a pas seulement une bonne constitution, il est aussi de bonne composition. Voilà pourquoi on retrouve des formulations du type «2,850 kg de tendresse & 48 cm de douceur». «On ne va pas dire “2,5 kg de cris et de pleurs”, souligne Laurence Brunet-Hunault. Ce vocabulaire de la tendresse met en œuvre l'univers de l'enfance tel qu'il est conçu aujourd'hui: ce doit être la douceur, le bonheur…» À grands renforts de couleurs pastel, de dorures, d'étoiles, de cœurs, de fleurs, de nounours et lapinous ou encore de petits navires, qui tapissent les faire-part aussi bien que les chambres ou vêtements d'enfant. Pas question ici de parler des nuits entrecoupées ni de maladies infantiles. Seule la joie et la «mignonitude» ont droit de cité.

Grammage original

Tout en marquant l'appartenance du nouveau-né à la norme, celle des enfants à croquer et en bonne santé, on cherche à travers ses mensurations à ce qu'il sorte du lot, à faire apparaître son unicité. «On n'est pas dans l'approximation mais dans une logique de singularisation, puisqu'on sait situer le poids de naissance par rapport à la norme et qu'il est précisé presque au gramme près», insiste le sociologue spécialiste de la naissance Philippe Charrier.

C'est d'ailleurs pour cela qu'il prend plus d'importance que la taille, dont les variations sont moindres, tournant entre 46 et 54 centimètres et sans indication millimétrée –aussi parce qu'il est plus compliqué de manipuler un nourrisson pour le mesurer que pour le peser. «Ce qui est recherché, c'est l'originalité», constate également Maï Le Dû, comme pour les prénoms. On est bien loin des faire-part du XIXe siècle, glisse Emmanuelle Berthiaud, où seule la naissance était annoncée, pas même le prénom puisque l'enfant n'était pas encore baptisé.

Le poids permet de différencier le nouveau-né, d'en faire un être à part, dans la droite lignée de l'individuation du fœtus. «On voit bien que l'on investit l'enfant avant sa naissance: on connaît en général son sexe, presque ses mensurations. Donc quand on annonce sa naissance maintenant, on va le doter d'un certain nombre de caractéristiques d'identification, de signes distinctifs, dont le poids fait partie», résume l'historienne.

Philippe Charrier observe d'ailleurs que nombreux sont les faire-part où c'est le bébé lui-même qui s'exprime, à la première personne. Et de citer un exemple de texte sur le site naissance.fr: «À mon arrivée, on m'a pesé(e), mesuré(e) et tourné(e) dans tous les sens. Résultats: des mensurations de rêve! C'est moi le plus parfait des bébés: Xxxxx-x,xxx kg–xx cm–le xx xx xxxx.» Preuve que l'on fait part avec ces x à remplacer de l'entrée en société d'un individu qui fait bonne figure parce que son poids est écrit –même si le reste de la vie reste encore à l'être.

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