Égalités / Culture

La perte de poids d'Adele a une importance… vocale

Temps de lecture : 6 min

Ce n'est pas parce que la chanteuse a perdu 45 kilos qu'elle va dans la foulée perdre «son coffre». Mais cet important changement corporel a quand même une incidence sur sa pratique vocale.

Adele aux Grammy Awards, le 12 février 2017 à Los Angeles. | Valérie Macon / AFP
Adele aux Grammy Awards, le 12 février 2017 à Los Angeles. | Valérie Macon / AFP

Début mai, à la faveur d'une publication Instagram, les médias, surtout féminins et people, ont beaucoup parlé de la perte de poids conséquente de la chanteuse Adele et de son régime «très efficace».

Les félicitations comme les adjectifs louangeurs sur sa nouvelle silhouette («sublime», «radieuse»…) ont plu, noyant pour ne rien changer le lectorat sous la grossophobie, car sous-entendant qu'avant cette métamorphose, tant qu'elle était grosse, Adele n'était pas belle à voir.

Heureusement, les mentalités évoluent: d'autres articles pointent le mépris sous-jacent de ce traitement de la perte de poids et appellent à ne pas faire de l'évolution morphologique de l'artiste, quand bien même celle-ci serait spectaculaire, un sujet.

«On intègre l'information: Adele a maigri. D'accord. Et on attend surtout son nouvel album, car c'est une chanteuse brillante», insiste par exemple dans un entretien avec Madame Figaro Gabrielle Deydier, l'autrice d'On ne naît pas grosse.

Or, cet album censé paraître en septembre 2020 est la seule raison pour laquelle il faudrait évoquer avec sérieux et sans jugement moral ces 45 kilos en moins. Parce que même si cet amaigrissement ne se traduit pas par une perte subite de ses capacités vocales, un tel changement de corpulence n'est pas sans incidence sur la mécanique ventilatoire. Et qu'en parler peut contribuer à mettre en sourdine les clichés qui nous cassent les oreilles sur les stars de la chanson qui ont «du coffre».

Coffrer les idées reçues

On utilise l'expression «grosse voix» comme synonyme de «voix de stentor», c'est-à-dire puissante, car dans nos esprits, une voix forte se doit d'être émise par une personne également forte –adjectif qu'Obélix n'aurait pas renié.

On se dit communément qu'il existe un lien dense entre surpoids et voix qui porte, comme si c'était les kilos qui l'élevaient et lui donnaient une vigueur et une intensité telles qu'elles emplissent, sans micro, des salles entières.

«Quelle que soit sa corpulence et sa stature, on peut acquérir de la puissance vocale.»
Célia Pierre, orthophoniste et chanteuse

«Ça nous vient des chanteurs et chanteuses lyriques à forte voix comme Pavarotti, retrace Célia Pierre, orthophoniste et professeure de chant à l'université de Lorraine. Demeure encore un peu ce cliché simpliste, cette image d'Épinal qu'une personne à grande voix, “avec du coffre” –une expression qui est dans le langage courant mais qui ne veut pas dire grand-chose physiologiquement–, serait forcément corpulente. Et à l'inverse, on se dit qu'une personne menue ne pourrait pas avoir de puissance vocale.»

Sauf que tout cela n'est qu'idées reçues. La thérapeute de la voix, qui est elle-même chanteuse lyrique, en est la preuve incarnée: «Je suis menue, je fais une taille 36 et je peux quand même chanter devant un orchestre et me faire entendre sans micro! Quelle que soit sa corpulence et sa stature, on peut acquérir de la puissance vocale, du coffre comme on dit, parce que ce n'est pas une question de poids.» Et de donner d'autres exemples pour appuyer son propos: Natalie Dessay, Sabine Devieilhe ou encore Amy Winehouse.

On a compris, qui dit silhouette svelte ne dit pas voix fluette. «On ne saurait limiter le talent d'une artiste à son simple corps, heureusement», ponctue Célia Pierre.

Prendre ses repères vocaux

Pour autant, la transformation physique d'Adele n'est pas sans impact sur son chant. «Avant, quand je respirais, le poids jouait son rôle et donnait à mon souffle ce “Whhoomf” supplémentaire. Maintenant, ce n'est plus le cas», racontait en 2006 la soprano Deborah Voigt, après s'être fait poser un bypass gastrique et avoir perdu environ 45 kilos.

Comme l'explicite Célia Pierre, dont le mémoire d'orthophoniste portait sur ce sujet, «ce que modifie le changement de poids, c'est son rapport à soi, à sa propre voix et à son schéma corporel vocal, à ses repères respiratoires, vibratoires, auditifs et musculaires».

Eh oui, il ne s'agit pas que de donner de la voix: pour émettre un son, on engage son corps: «Quand on est chanteur, on construit ce qu'on appelle un schéma corporel vocal, qui va regrouper des sensations corporelles installées, de ce qu'on fait avec les différentes parties de son corps quand on chante, autour du souffle abdominal, de la vibration des cordes vocales et de la résonance de la voix dans la gorge, la bouche et éventuellement le nez.»

À force de travail, on acquiert des repères (ce qui se contracte, ce que l'on ressent…) et des réflexes, à l'image du sport de haut niveau. Quand le corps se transforme, que l'on prenne du poids ou que l'on en perde, certains automatismes n'ont plus leur place et il faut reprendre ses marques.

«La majeure partie de ce que je faisais avec mon poids était très naturel vocalement, dépeignait Deborah Voigt. Maintenant, j'ai un corps différent. […] Mon diaphragme et ma gorge ne sont en aucun cas abîmés. Mais je dois y penser davantage.»

Déplacer l'effort musculaire

«Sans rentrer dans des détails anatomo-physiologiques trop précis, poursuit Célia Pierre, si l'on a une distension abdominale, c'est-à-dire un gros ventre, le diaphragme, qui est une espèce de coupole, de dôme faisant la séparation entre la cage thoracique et les viscères, va remonter, être positionné plus haut que lorsque l'on a un volume abdominal moins important. Cela maintient les côtes ouvertes, donc l'air que l'on ne peut pas prendre en bas, on va le prendre en haut.»

Quand on est plus mince, l'activité corporelle chantée est différente: «Pour compenser la position du diaphragme, qui est plus bas, on va faire davantage appel à la musculature abdominale profonde, au transverse, le muscle du “ventre plat” comme on dit dans le coaching; quand on souffle, on amène le nombril vers l'arrière.»

«On ne va pas utiliser sa mécanique respiratoire de la même manière, il faut déplacer l'effort et le regard.»
Célia Pierre, orthophoniste et professeure de chant

Sans manichéisme aucun, à chacun·e sa technique en fonction de son gabarit. «C'est juste différent, ce n'est ni moins bien, ni mieux», insiste la professionnelle de la physiologie vocale.

Reste que, forcément, si l'on change de morphologie, le mouvement pour produire des notes n'est plus le même. C'est ce à quoi faisait référence Deborah Voigt après avoir perdu du poids: «Je dois me souvenir de garder ma cage thoracique ouverte. […] Si je ne me rappelle pas qu'il faut que j'expulse l'air en réengageant les muscles, l'air s'accumule et c'est là que vous ne pouvez plus atteindre les notes aiguës.»

En cas de transformation physique, «on ne va pas utiliser sa mécanique respiratoire de la même manière, il faut déplacer l'effort et le regard, poser son attention sur un autre endroit de sa physiologie vocale», souligne Célia Pierre.

Talent à couper le souffle

Rien n'est donc perdu. Et sûrement pas la voix, rassure-t-elle: «Ça se réapprend, comme de changer d'instrument pour un instrumentiste, et c'est tout l'intérêt de l'accompagnement d'un professeur de chant ou d'un orthophoniste spécialisé dans la rééducation vocale.»

Cette capacité d'adaptation corporelle, elle en parle en connaissance de cause. «J'ai dû chanter et produire des concerts en fin de grossesse, expose-t-elle. Comme le bébé prend de l'espace au niveau de l'abdomen, la prise d'air va être plus haute. J'ai dû modifier mon geste technique, l'adapter, et j'ai trouvé un autre confort.»

L'impact d'un changement de poids ne se percevra donc pas tant sur le rendu vocal que sur l'effort fourni lors de la performance. «Ce sera plutôt en matière d'endurance, par exemple tenir un concert de deux heures. Mais à l'échelle d'une chanson ou d'un enregistrement, on ne l'entendrait pas; on va garder la même voix», assure l'orthophoniste.

Si cet impact est inaudible, c'est parce que la voix est loin de dépendre uniquement de la position du diaphragme: «Quand on parle de la voix dans le corps, on parle de corps parlant, chantant, vibrant, précisément de la combinaison de trois éléments fondamentaux que sont le souffle, la vibration et la résonance.»

Ces outils corporels, Adele les conserve, même avec 45 kilos de moins sur la balance. «Maria Callas en son temps a perdu énormément de poids en fin de carrière, et elle a gardé les mêmes qualités vocales et le même sens du drame. À titre personnel, je ne suis donc pas du tout inquiète pour Adele, à condition d'un accompagnement technique nécessaire, appuie Célia Pierre. On ne lui enlèvera ni son talent, ni sa sensibilité. Ça, ça reste inchangé. Comme ses cordes vocales, elles-mêmes sous-tendues par des muscles vocaux qui, quand on chante régulièrement, sont entraînés. Comme ses résonateurs: elle garde la même gorge, la même bouche… Et tout ça fait partie de la voix.» –dont on ne doute pas que l'artiste britannique saura se servir pour renverser d'un souffle et avec brio les stéréotypes sur le chant et le poids.

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