Société

Étant presque chauve, le coiffeur m'a dit que je n'étais pas prioritaire

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Aux yeux des gens, le demi-chauve comme le chauve demeure ce paria à qui l'on interdit de porter assistance, même en pleine pandémie.

Au regard de son agenda surchargé, je n'avais rien à faire là, me dit-il, surtout au premier temps du déconfinement. | 
Joe Raedle / Getty Images North America / AFP
Au regard de son agenda surchargé, je n'avais rien à faire là, me dit-il, surtout au premier temps du déconfinement. |  Joe Raedle / Getty Images North America / AFP

Mais quel scandale! Mais quelle honte! Mais quelle rebuffade! Des mois que j'attendais ce moment. Quand enfin, à mes confettis de cheveux, mon coiffeur allait rendre leur prestance d'antan, cette élégance folle dont la gent féminine raffolait tant. Confiné, j'avais quand même espéré contenir leur croissance: en vain.

Jour après jour, je les avais vus grandir en influence, s'émanciper au point de former des touffes disgracieuses qui dessinaient à l'arrière de mon crâne et tout autour de mes oreilles comme de vastes étendues herbeuses qu'un jardinier négligent aurait oublié de tondre depuis des années, tandis que le reste de ma tête demeurait égal à lui-même –lisse, parfaitement et désespérément lisse.

Demi-chauve au moment d'aborder le confinement, je le restai à l'heure où nous fûmes invités à reprendre nos occupations quotidiennes. Il n'empêche: avec mes deux parterres de cheveux en pleine expansion tels deux jardins remontés livrés aux caprices de la nature –un vrai fouillis de poils hirsutes et emmêlés–, je ne ressemblais plus à rien, si ce n'est à un savant fou dont les excentricités capillaires prêtaient à sourire. Je prenais donc rendez-vous chez le coiffeur; il me pria de passer le lendemain à l'heure du déjeuner.

À midi, comme convenu, masqué et plus ou moins peigné, chapeauté comme à mon habitude, l'humeur primesautière, je me présentai à la porte de son établissement, où son épouse vêtue d'une visière du plus bel effet qui lui recouvrait la totalité du visage, de derrière son masque, m'invita à patienter quelques minutes, le temps pour son mari d'achever les dernières retouches d'une coupe à la raie.

Derrière une vitre de Plexiglas, je le voyais s'agiter avec la dextérité d'un dresseur de puces. Malgré les gants qui lui mangeaient la moitié des avant-bras, malgré une visière de soudeur plaquée à même le visage, malgré un masque collé à sa bouche et remonté jusqu'aux oreilles, malgré une blouse disposée tout le long de son corps comme un tablier de boucher, malgré une charlotte accrochée à ses cheveux, le coiffeur avait fière allure: on aurait dit un cosmonaute occupé à réparer de ses gestes précis le bras articulateur d'une navette spatiale perdue dans le cosmos.

Enfin, mon tour arriva.

J'ôtai mon chapeau et m'apprêtais à m'asseoir quand je croisai le regard en tout point ahuri du coiffeur, qui visiblement courroucé, sa paire de ciseaux vaillamment brandie devant lui comme la pointe d'une épée, baragouinait de derrière son masque quelques paroles qui hélas ne portaient pas plus loin que le revers de sa visière, propos en tout point incompréhensibles auxquels je n'entendais strictement rien.

Rendu perplexe par son attitude que je qualifierais d'hostile –j'avais pourtant bel et bien rendez-vous!–, je lui demandai la raison de tout cet emballement singulier, questionnement qui eut comme effet de redoubler son agitation, laquelle se manifesta par un froncement appuyé des sourcils, rejoints dans leur indignation par une paire d'yeux qui, perdue dans les vapeurs d'une buée désormais répandue à même la surface de sa visière, me contemplait comme si je venais de lui avouer que j'entretenais avec son épouse des relations adultérines.

N'y tenant plus, arrachant son masque tout en relevant sa visière, en une brutalité de gestes qui me fit reculer d'un pas, il partit en une longue diatribe, où il en ressortait qu'au regard de son agenda surchargé et des priorités émises directement par le responsable des affaires capillaires rattaché au service du Premier ministre, sans oublier la très haute tenue de son salon de coiffure, je n'avais rien à faire là, le demi-chauve par les temps de pandémie, surtout au premier temps du déconfinement. Je n'étais pas le bienvenu.

Je le laissai à ses divagations et partis à la recherche de coiffeurs plus charitables. Hélas, je n'en trouvai aucun. Tous m'opposèrent un refus plus ou moins poli, un alla même jusqu'à me menacer d'appeler la police –je troublais l'ordre public–, tandis qu'un autre m'invita à acheter une tondeuse au lieu de faire perdre son temps à d'honnêtes commerçants pour qui chaque minute était comptée.

C'est dépité que le demi-chauve que j'étais rentra chez lui. Cela m'apprendra, songeais-je. Aux yeux des gens, le demi-chauve comme le chauve demeure ce paria à qui l'on interdit de porter assistance, même en pleine pandémie.

À lui, à cet orphelin du cheveu, à ce solitaire de l'indifférence capillaire, le monde affiche en toutes circonstances un mépris de classe qui le condamne à longer les murs, vaguement honteux d'être ce qu'il est: un moins que rien, une anomalie qui par seule présence rabaisse le genre humain.

Le Covid, le chauve ne lui dit pas merci.

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