Politique

Macron a raté le rendez-vous symbolique de la crise du Covid-19

Temps de lecture : 9 min

L'efficacité du politique est conditionnée à sa capacité à développer une action symbolique. Encore faut-il que celle-ci soit réussie.

Emmanuel Macron en viste à l'usine Valeo d'Étaples (Pas-de-Calais), le 26 mai 2020. | Ludovic Marin / POOL / AFP
Emmanuel Macron en viste à l'usine Valeo d'Étaples (Pas-de-Calais), le 26 mai 2020. | Ludovic Marin / POOL / AFP

Les enquêtes d'opinion réalisées dans les premières semaines du confinement en France indiquent un regain de confiance dans les autorités étatiques: les cotes de confiance du président de la République (PR) et du Premier ministre (PM) ont augmenté de 4 points par rapport à la période précédente, conformément à ce que l'on attend dans les cas de crise nationale. Ainsi cette augmentation de la confiance avait fait un bond de 8 points dans le sillage des attentats qui avaient frappé la capitale au début de l'année 2015.

Il est cependant intéressant de mettre en perspective cette hausse, et notamment de la comparer avec les taux de confiance accordée à d'autres chef·fes d'État et de gouvernement, dans le temps et dans l'espace. En Allemagne par exemple, Angela Merkel est actuellement approuvée dans son action par 60% des personnes sondées, ce qui représente une hausse de 11 points par rapport à l'avant-crise.

Alors pourquoi une hausse finalement assez modeste en 2020 en France? Tout d'abord, on peut noter que lorsque la crise sanitaire commence, le gouvernement français est encore aux prises avec les mobilisations sociales, et notamment celles suscitées par les «gilets jaunes». Néanmoins, un premier regard sur les discours du président de la République consacrés à la gestion de la crise du Covid-19 depuis la mi-mars 2020 permet d'ouvrir quelques pistes de réflexion.

Une nécessaire action symbolique

Il convient tout d'abord de rappeler que la gestion d'une crise comprend nécessairement deux facettes. D'une part, il s'agit de gérer le problème à la source de ladite crise, qui peut passer par des mesures sécuritaires pour combattre le terrorisme lors d'attentats par exemple, ou des politiques sanitaires de grande ampleur en cas de pandémie. Mais ces actes ne peuvent s'ancrer que grâce à une action symbolique, afin que la population y adhère.

Si les messages envoyés par le politique font écho à ses représentations et parlent à son univers cognitif et normatif, alors elle se montrera plus encline à accepter certaines décisions, comme l'ont montré la participation importante à la marche républicaine du 11 janvier 2015 ou l'adhésion massive à la proposition de déchéance de nationalité pour les terroristes condamnés présentée par le président Hollande le 16 novembre 2015.

L'efficacité du politique est donc conditionnée à sa capacité à développer cette action symbolique. Cette dernière passe par la mobilisation de symboles –images, rituels, figures de style, objets, musique, bâtiments, gestes, etc.– reconnaissables par le public, qui condensent des significations (on parle du pouvoir évocateur des symboles) et qui combinent un contenu cognitif à un registre émotionnel.

En somme, le symbolique est cette dimension de l'action publique qui permet d'envoyer des messages à des publics et de modifier, former, jouer sur leurs représentations. Ainsi, l'image d'un «trou», proposée par la Commission des comptes de la Sécurité sociale pour caractériser le budget de celle-ci, popularisée par les médias, a joué un rôle important dans l'acceptation des réformes de son financement.

Toutefois, si ce volet symbolique est crucial, son développement n'est pas toujours chose aisée et peut s'avérer une entreprise risquée pour les politiques qui s'y frottent.

Les écueils des symboles

Un recours trop appuyé aux symboles peut être perçu par les citoyen·nes comme une tentative de manipulation; un phénomène d'usure se produit parfois lorsque les mêmes symboles sont régulièrement convoqués. En novembre 2015, l'appel à pavoiser formulé par le président Hollande, comme alternative à une marche impossible à renouveler, en vue de l'hommage aux victimes des attentats le 27 novembre 2015, a par exemple été peu suivi.

Par ailleurs, le pouvoir évocateur des symboles ne doit pas être sous-estimé: si la polysémie et l'ambiguïté en font leur force, contribuant à créer autour d'eux une impression d'unité et de consensus –comme le drapeau tricolore ou le mythe d'un mode de vie à la française (loué par Hollande dans son discours post-attentats du 16 novembre 2015)–, des significations et des interprétations non anticipées surviennent parfois, échappant aux politiques qui les ont sollicités et pouvant jouer en leur défaveur.

Que nous révèlent les discours présidentiels de Macron depuis le début de la crise sanitaire liée au Covid-19?

Complexité et longueur des discours

Si les interventions présidentielles sont généralement simples dans le vocabulaire employé comme dans la syntaxe et les idées mobilisées, les prises de parole publiques de Macron à partir de la mi-mars s'éloignent des figures de style présidentielles ordinaires: ses discours sont très longs –pas moins de vingt-cinq minutes le 16 mars et vingt-sept minutes le 13 avril– et loin d'être pauvres (lexique recherché et texte dense), ce qui complexifie le message et par là même sa réception par les citoyen·nes.

À titre de comparaison, les allocutions, déclarations et adresses à la nation de François Hollande à la suite des attentats de janvier et novembre 2015 duraient toutes moins de cinq minutes en moyenne.

Quant à la déclaration clé du président du Conseil des ministres italien Conte du 11 mars 2020, elle durait un peu plus de neuf minutes; celle d'Angela Merkel douze minutes le 19 mars. La longueur de ces prises de parole n'est pas anecdotique car le message, en se diluant, perd de sa force et la personne qui le prononce de son autorité.

Contradictions et répétitions contre-productives

Il est par ailleurs difficile de s'y retrouver pour la population si le message qu'on lui envoie manque de clarté et semble reposer sur des contradictions. C'est ce qui se passe au Royaume-Uni depuis l'allocution solennelle du 10 mai de Boris Johnson sur l'assouplissement du confinement et les injonctions contradictoires de rester chez soi et d'aller travailler, mais de ne pas utiliser les transports en commun. Et que dire du conseiller politique du Premier ministre, Dominic Cummings, qui bien que présentant des symptômes de la maladie et officiellement confiné à Londres, a reconnu avoir rendu visite à sa famille dans le nord du pays?

Si le symbolique est une dimension essentielle de la communication politique, particulièrement en période de crise, c'est parce qu'il permet de condenser des significations complexes, ambivalentes, voire contradictoires dans le recours à des images, des mythes, des gestes. C'est ainsi la stylisation et la simplicité qui permettent de présenter des cadres d'interprétation, d'activer des registres émotionnels et de faire tenir les ambiguïtés. Le mantra britannique jusqu'au 10 mai «Restez à la maison. Protégez le NHS [système de santé]. Sauvez des vies» évoque ainsi des émotions puissantes de solidarité, d'engagement et d'attachement à une institution emblématique du Royaume-Uni depuis la Seconde Guerre mondiale.

Au contraire, en choisissant d'être didactique, et donc d'expliciter pour justifier par avance les nuances de l'action gouvernementale, le président Macron préempte le travail opéré par le symbolique.

«Nous sommes en guerre»

Prenons l'exemple de l'adresse du 16 mars. Le ton martial choisi combine le recours insistant au registre guerrier («mobilisation générale», «union nationale», «hôpital de campagne du service de santé des armées», «l'ennemi», «les armées», etc.) et la répétition de la phrase «nous sommes en guerre», martelée six fois dans un temps relativement court.

Pourtant, dans le même discours, alors qu'il est question de guerre et de «nécessité», le président parle d'aller «faire ses courses» et rassure la population sur la possibilité de faire son jogging («faire un peu d'activité physique»). Enfin, il exhorte les citoyen·nes à la lecture. Une telle juxtaposition affaiblit le message initial.

Certes, il est important de savoir précisément ce que l'on a le droit de faire ou pas pendant la période de confinement mais le rôle du chef de l'État est d'annoncer le confinement du pays, pas ses modalités pratiques. De même, si l'annonce d'un soutien économique d'ampleur est essentielle au message de réassurance sur la capacité de l'État à faire tenir la solidarité nationale, le détail sur les différents dispositifs mis en place pour toutes les catégories économiques que compte la France est ici un excès de zèle. Le symbolique étant par nature ambigu (la «guerre» ne signifiant par exemple pas la même chose pour toutes les catégories de la population), rien ne sert d'ajouter de la confusion à un message déjà polysémique.

Il peut en outre être contre-productif d'asséner le même message sans relâche. Il est par exemple question de «panique» quatre fois dans l'adresse du 16 mars: une première fois pour dénoncer les phénomènes auxquels elle a donné lieu en début de confinement, et les trois autres fois sous forme d'injonction afin d'éviter «l'esprit de panique», corrélé aux «fausses rumeurs», aux «demi-experts» et aux «faux sachants», et afin de «ne pas céder» à la panique (répété deux fois à la fin du discours). On peut légitimement se demander si ce type de répétitions ne contribue pas, au bout du compte, à créer ce climat anxiogène qu'il tentait justement d'éviter. C'est ce que laissent entendre certains éditoriaux des dernières semaines, en pointant l'inquiétude et le pessimisme des Français·es.

À qui s'adresse-t-on?

Enfin, une action symbolique efficace parvient à entrer en résonance cognitive avec l'imaginaire collectif, à parler aux représentations des citoyen·nes.

Les discours présidentiels de Macron y parviennent-ils? L'adresse aux Français du 13 avril 2020 relatif au déconfinement en fournit une bonne illustration.

Un des défis de toute gestion de crise consiste à savoir comment et quand en annoncer la fin et comment utiliser cette sortie de crise pour mobiliser et rassurer la population. Ainsi, ce rôle de porteur d'espoir dans les heures sombres a été dévolu à la reine au Royaume-Uni, dans son discours du 5 avril 2020 –en écho aux célèbres discours prononcés par son père le roi George VI durant la guerre.

Après le discours martial de la mi-mars, le président prononce un discours de «sortie de guerre» qui s'intéresse à la séquence «d'après». Il y est question d'espoir («l'espoir renaît»), de «refondation», de «préparer l'après», de «rebâtir notre économie», de «bâtir un autre projet dans la concorde», ainsi que d'un «projet français».

Toutefois, les références historiques et symboliques convoquées dans ce discours ne semblent pas à la portée de tout un chacun.

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen: les références culturelles et historiques ne sont pas forcément évidentes pour tout le monde. | Jeanne Menjoulet via Flickr

Qui aura compris que «ces mots, les Français les ont écrits il y a plus de 200 ans» est une allusion à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789? Qui est en mesure de saisir le parallèle entre «la concorde» appelée de ses vœux par le président de la République et celle qui prévalait à la fin de la Seconde Guerre mondiale lorsqu'une véritable communion nationale se manifestait autour de l'État reconstructeur? À qui s'adresse l'allusion aux Jours heureux (ce programme élaboré par le Conseil national de la Résistance à partir de 1943 et qui a guidé la reconstruction dans l'immédiat après-guerre en France) qui clôture le discours présidentiel, et le jeu de mots avec les «jours meilleurs» promis par Macron?

En somme, les références symboliques mobilisées ne sont pas nécessairement à la portée du plus grand nombre, empêchant par là même au message présidentiel d'atteindre sa cible.

Une adhésion nécessaire pour faire «communauté nationale»

Nous jugeons peu crédible l'idée que cette communication a été pensée en segmentant de manière subtile les publics, avec dans ce cas précis une référence à destination des personnes âgées ou férues d'histoire, comme son conseiller en communication. Trop élitaires, elles coupent le chef de l'État d'une partie de la population.

L'injonction de lire («lisez, retrouvez aussi ce sens de l'essentiel») et de se cultiver («la culture, l'éducation, le sens des choses est important») durant le confinement, assénée à la télévision le 16 mars dernier, a ainsi pu sembler arrogante et déplacée.

En définitive, si plusieurs paramètres sont à prendre en compte pour évaluer la gestion d'une crise (comme la baisse des contagions, des décès ou des lits occupés en réanimation dans le cas de la pandémie actuelle), on peut dire que sur le plan symbolique, l'exécutif français n'a pas forcément réussi son pari.

Or si l'adhésion du public au message symbolique véhiculé par le pouvoir est cruciale pour une sortie de crise réussie, elle l'est d'autant plus qu'elle est source de légitimité pour ce même pouvoir et que c'est elle qui contribue à faire la communauté nationale.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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