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Le Covid-19 semble aiguiser l'appétit de la Chine communiste pour Taïwan

Temps de lecture : 8 min

Le désir de Pékin de contrôler cette île perçue comme rebelle ne peut qu'être avivé par l'incontestable succès de la limitation du coronavirus.

Le président chinois Xi Jinping en conférence de presse à Manille (Philippines) le 20 novembre 2018. | Mark R. Cristino / POOL / AFP – La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen en conférence de presse à Guatemala le 11 janvier 2017. | Johan Ordonez / AFP
Le président chinois Xi Jinping en conférence de presse à Manille (Philippines) le 20 novembre 2018. | Mark R. Cristino / POOL / AFP – La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen en conférence de presse à Guatemala le 11 janvier 2017. | Johan Ordonez / AFP

Tout ce qui concerne Taïwan a le don d'irriter les dirigeants de la Chine populaire. Le Premier ministre chinois Li Keqiang l'a encore montré le 22 mai lors de son discours d'ouverture de la session annuelle de l'Assemblée nationale populaire. À la différence des propos officiels prononcés à Pékin depuis une vingtaine d'années sur le sujet, il n'a pas souhaité une «réunification pacifique» de Taïwan avec la Chine continentale. Il n'a parlé que de «réunification», sans prononcer le qualificatif «pacifique».

De quoi sous-entendre que Pékin pourrait envisager d'imposer une réunification par la force. Le régime communiste voudrait que l'île nationaliste accepte le principe d'un regroupement entre Taïwan et la Chine sous le principe «un pays, deux systèmes». Ce principe est en vigueur à Hong Kong depuis 1997, où il ne semble pas qu'il empêche la mainmise grandissante du pouvoir de Pékin, à l'origine des vastes manifestations de protestation qui se sont déroulées au deuxième semestre 2019 – le 15 mai, à Pékin, l'Assemblée nationale populaire a réagi en déposant une loi sur la «sécurité nationale» qui interdit dans l'ex-colonie britannique «la trahison, la sécession, la sédition (et) la subversion».

Le désir de Pékin de contrôler Taïwan, île perçue comme rebelle, ne peut qu'être avivé par son incontestable succès de la limitation du coronavirus. Dès début janvier, alors que les autorités de Chine populaire commençaient à peine à admettre qu'une épidémie était apparue à Wuhan, le port du masque était devenu obligatoire à Taïwan et un dépistage intensif des 23 millions d'habitant·es était organisé. Au total, il n'y a eu que 440 cas positifs au Covid-19 et sept morts provoquées par la maladie.

Cette gestion du coronavirus par les autorités de Taipei a été remarquée et jugée exemplaire par de nombreux services médicaux dans le monde. Le ministre de la Santé taïwanais s'est félicité très officiellement des résultats obtenus dans l'ile.

Persona non grata à l'OMS

Pour autant, Taïwan n'a pas récupéré la place qu'elle souhaiterait dans l'Organisation mondiale de la santé. De 2009 à 2017, les responsables de la santé du pays disposaient d'un statut de simples observateurs à l'OMS, perdu sur insistance de la Chine populaire. Ils affirment cependant avoir, dès le 31 décembre dernier, vainement tenté de prévenir l'OMS qu'un virus avec risque de transmission interhumaine était apparu à Wuhan.

L'Assemblée mondiale de la Santé s'est tenue les 18 et 19 mai. Plusieurs pays, parmi lesquels les États-Unis, le Japon, la France et l'Allemagne ont demandé à ce que Taïwan puisse être invité à y assister. Même les États-Unis s'en sont mêlés, alors que Donald Trump a annoncé la suspension de la contribution américaine à l'OMS qu'il juge trop proche du régime chinois. Le 12 mars, le Sénat américain a voté à l'unanimité un texte en faveur de la restauration du statut d'observateur de Taïwan. Et le 6 mai, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo s'est adressé aux dirigeant·es de l'institution en ces termes: «Je vous appelle à inviter Taïwan, comme vous en avez le pouvoir, et comme l'ont fait vos prédécesseurs à de multiples reprises.»

Lors de cette réunion où les participant·es ont demandé une «évaluation indépendante» de la réponse internationale à la pandémie de Covid-19, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l'OMS, a refusé que Taïwan soit invité. Probablement ne voulait-il pas provoquer un incident avec la Chine populaire. Dans les institutions internationales, Pékin est en effet fixé sur une position constante souvent rappelée: «Il n'existe qu'une seule Chine dans le monde [...] et Taïwan est une partie inaliénable de la Chine.»

Le 22 mai, les positions rappelées par Li Keqiang devant l'Assemblée nationale populaire se situent dans cette même logique. Le Premier ministre signale clairement que la Chine «s'opposerait résolument et découragerait toute activité séparatiste visant à l'indépendance de Taïwan». Il insiste: «Nous encouragerons les habitants de l'île à se joindre à nous pour s'opposer à l'indépendance de Taïwan et promouvoir la réunification de la Chine.» Autant de phrases qui semblent en parfait décalage avec l'attitude actuelle des citoyen·nes taïwanais·es.

Une manœuvre pékinoise bénéfique à Taïwan

Tsai Ing-wen, la présidente de la République de Taïwan élue une première fois en janvier 2016, est de tendance indépendantiste. Même si son parti, le Parti démocrate progressiste (PDP), ne réclame pas formellement l'indépendance, il entend gérer l'île de façon autonome. Ce qui revient à tenir la Chine populaire à distance et à insister sur l'idée que Taïwan est, de facto, un État souverain. Autant de conceptions qui s'opposent à la vision de Pékin d'une «Chine unique».

La cote de popularité de Tsai Ing-wen avait baissé en raison de difficultés économiques à Taïwan. Mais elle est sensiblement remontée l'an dernier quand la population a vu la répression des manifestations à Hong Kong prendre de l'ampleur. Si bien qu'en janvier 2020, Tsai Ing-wen a été réélue pour un deuxième mandat avec plus de 57% des voix.

Signe d'un manque de discernement sur les choses électorales, Pékin avait pensé faire pression sur ce scrutin de janvier en suspendant dès l'été 2019 les possibilités pour des touristes chinois·es d'aller à Taïwan. L'idée était d'influencer le vote en provoquant un déficit de ressources touristiques. Cette manœuvre n'a donc nullement empêché la réélection de la présidente. De plus, elle a évité la venue à Taïwan de Chinois·es potentiellement contaminé·es par le Covid-19.

Distance politique plus qu'économique

La distance politique entre Pékin et Taipei n'a pas toujours été aussi profonde. Certes, dans les années 1946-1949, une violente guerre civile a opposé Mao Zedong, le chef communiste et Tchang Kaï-chek, le leader nationaliste. Le premier a gagné et le second s'est réfugié dans l'île de Taïwan. Pendant près de quarante ans, le Chine de Mao a harcelé l'île renégate en envoyant quantité de bombes. Aujourd'hui encore, il y a à Kinmen, l'île taïwanaise la plus proche du continent, des boutiques où peuvent s'acheter toutes sortes de couteaux fabriqués avec des restes d'explosifs envoyés à l'époque par les canons de la Chine communiste.

La rivalité entre les deux Chine s'est apaisée à partir des années 1990. La Chine populaire se lançant alors avec vigueur dans le développement économique, elle a autorisé sur son sol les investissements directs taïwanais. Tandis qu'à Taïwan, une vie politique authentiquement démocratique se mettait en place, avec, entre autres, des élections présidentielles et parlementaires ainsi qu'une presse libre. Les relations industrielles et commerciales de l'île nationaliste avec la Chine communiste ont pris de l'ampleur.

En 2010, un vaste accord-cadre de coopération économique a été signé entre Pékin et Taipei. Pékin entendait déjà, à terme, organiser avec l'île nationaliste un rapprochement politique comparable à celui mis en place à la fin du siècle dernier avec Hong Kong et Macao. À Taïwan, on était surtout attentif à lever toutes sortes d'obstacles aux échanges économiques avec la Chine communiste. De nombreuses liaisons aériennes notamment se sont établies entre l'île et le continent, évitant ainsi aux populations de Chine et de Taïwan de transiter principalement par Hong Kong.

Pas de place pour deux Chine sur la scène internationale

Côté taïwanais, le processus lancé en 2009 a fonctionné tant que le Parti du Kuomintang était au pouvoir, appuyé par une confortable majorité au Parlement, le Yuan législatif. Mais le durcissement progressif du régime de Pékin contredisant toute évolution vers le libéralisme politique a entraîné une désillusion à Taïwan. Ce qui contribue à expliquer qu'en 2016, comme en 2019, les idées indépendantistes de Tsai Ing-wen disposaient d'une solide base électorale. Dès lors, les relations de Taipei avec Pékin se sont distendues. Tsai Ing-wen n'a jamais rencontré Xi Jinping.

Ces dernières années, Pékin s'est évertué à bloquer la présence de Taïwan sur la scène internationale. Neuf États seulement dans le monde –dont le Vatican– ont encore des relations diplomatiques avec Taipei. Ce qui les empêche d'en avoir avec Pékin. Depuis trois ans, sept États –dont le Burkina Faso, le Salvador, le Panama ou la République dominicaine– ont, tour à tour, rompu leurs relations diplomatiques avec la Chine nationaliste pour être reconnus par la Chine communiste. En 2019, deux archipels du Pacifique, les îles Salomon et les Kiribati ont fait de même.

La présidente Tsai Ing-wen a estimé que les Kiribati commettaient une «erreur», en ajoutant que l'archipel avait «abandonné un ami sincère, et choisi d'être une pièce du jeu d'échecs chinois». Le ministre taïwanais des Affaires étrangères, Joseph Wu, avait quelques mois auparavant expliqué que le Salvador, comme le Panama, réclamait des financements colossaux pour développer des infrastructures portuaires. Taïwan avait considéré que les projets envisagés étaient économiquement démesurés. Mais Pékin avait aussitôt proposé de les financer.

Quand la France déchaîne le courroux de Pékin

Actuellement, à propos des contacts internationaux de Taïwan, un sujet vieux de près de trente ans suscite de vives protestations de Pékin. Et là, c'est la France qui est visée. En avril, la marine taïwanaise a annoncé une commande à la société française DCI-Desco –qui dépend du ministère de la Défense– de systèmes permettant de moderniser les lanceurs de leurres Dagaie MK2 qui équipent les frégates La Fayette que la France a vendues à Taïwan en 1991. Le contrat, d'un montant de 24,6 millions d'euros, doit s'étaler jusqu'en 2023. Tout cela aurait pu rester discret mais les autorités de Taipei, au contraire, l'ont fait savoir à la presse taïwanaise.

Si bien que le 12 mai, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Zhao Lijian, parlait de «sérieuses préoccupations» et proclamait: «Nous exhortons à nouveau la partie française à respecter le principe d'une seule Chine et à annuler le projet de vente d'armes à Taïwan pour éviter de nuire aux relations sino-françaises.» À cela, le ministère français de la Défense répond, dès le lendemain, en invitant la Chine à se concentrer sur la pandémie de coronavirus. Le ministre Le Drian connaît sans doute particulièrement bien ce dossier des frégates vendues en 1991 à Taïwan: elles étaient construites dans les chantiers navals de Lorient, une ville portuaire dont il était alors maire.

La vente par des entreprises françaises de ces bateaux militaires –précisément six navires furtifs– avait provoqué la fureur de Pékin. De plus, ce marché d'armement de 16,4 milliards de francs (2,5 milliards d'euros) comportait un surcoût de 3 milliards de francs, destinés à des officiels taïwanais ainsi probablement que des rétrocommissions pour des personnalités et des partis politiques français.

À l'époque, Claude Martin, ambassadeur de France en Chine, a pu suivre de près la réaction de Pékin face à cette vente de matériels militaires. Il a été nommé en 1990 et dans un livre de mémoire, La diplomatie n'est pas un dîner de gala, il raconte avoir vite compris que sa mission allait consister à tenter d'atténuer la colère de Pékin.

Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, le prévenait: «Nous allons faire des choses qui déplairont aux Chinois. Il faudra leur expliquer.» Claude Martin tentera, sans y parvenir, de réparer les dégâts diplomatiques provoqués par la confirmation que des matériels militaires sont vendus à Taïwan après que Paris avait nié vouloir le faire. La vente de soixante Mirage à l'île nationaliste en 1992 achèvera d'amplifier le courroux de Pékin. Mais curieusement, elle n'a pas fait autant de bruit que les frégates. Il s'agissait pourtant de l'achat comptant de soixante avions de combat français accompagnés de mille missiles, le tout pour un montant de cinq milliards de dollars.

Dans les années 1990, la Chine était loin d'être la deuxième puissance mondiale qu'elle est devenue. Il arrive que ses positions évoluent. Le 24 mai, dans le cadre de la réunion de l'Assemblée nationale populaire, après avoir estimé que les États-Unis et la Chine sont «au bord d'une nouvelle guerre froide», Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, a indiqué que Pékin était prêt à une coopération internationale pour identifier la source du Covid-19.

Un geste d'avancée sur l'actualité immédiate qui contraste avec le maintien d'une totale fermeté à l'égard de Taïwan.

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