Culture

Ryan Murphy, l'homme qui a changé Hollywood

Temps de lecture : 9 min

«Hollywood», sa nouvelle série, imagine ce qu'il se passerait si les minorités racontaient leur histoire. Un show à l'image du combat de son créateur dans le Hollywood contemporain.

Ryan Murphy le 8 décembre 2018 à Hollywood. | Matt Winkelmeyer / Getty Images / GQ / AFP
Ryan Murphy le 8 décembre 2018 à Hollywood. | Matt Winkelmeyer / Getty Images / GQ / AFP

«Je vais changer la façon dont on fait les films», assure Raymond Ainsley, un réalisateur fictionnel à moitié philippin joué par Darren Criss dans Hollywood, la nouvelle série de Ryan Murphy diffusée sur Netflix depuis le 1er mai. «Je vais m'assurer que les gens comme nous ne restent pas sur les bas-côtés», explique-t-il à Archie Coleman, un scénariste noir. Nous sommes dans les années 1940 et les personnes racisées n'ont pas le droit de cité à Hollywood. Raymond et Archie veulent changer ça. Ils veulent voir des gens qui leur ressemblent à l'écran, voir des récits dans lesquels ils peuvent se reconnaître. «Les gens de cette ville ne se rendent pas compte du pouvoir qu'ils ont entre les mains», explique le jeune réalisateur à un producteur chevronné et désabusé quelques minutes plutôt. «Les films ne montrent pas le monde tel qu'il est», déplore Raymond. Si c'était le cas, le cinéma pourrait «faire évoluer les mentalités».

Si cela avait été le cas justement, que se serait-il passé? Faisant fi de tout réalisme historique, Ryan Murphy et son collaborateur de longue date Ian Brennan, donnent leur chance à Raymond et Archie. Aidés par une équipe de laissé·es-pour-compte, des femmes âgées, des gays, des lesbiennes, des bi, des Noir·es, des Asiatiques, ils réussissent à faire leur film et changent l'histoire.

Ryan Murphy a toujours mis de lui dans ses séries. Les personnages de Kurt dans Glee et de Damon dans Pose racontent sa jeunesse, tandis que celui de Bryan dans The New Normal sa vie d'homme marié heureux en parcours GPA. Mais aucun ne lui ressemble comme Raymond Haines. Ce personnage de réalisateur persuadé que le cinéma peut changer le monde, qu'il doit donner aux minorités la visibilité et la légitimité qu'elles méritent, c'est lui. Un jeune homme ambitieux au possible qui va réussir à changer Hollywood et nos sociétés.

Ambition précoce

Ryan Murphy a créé treize séries, écrit et réalisé quatre films et produit deux documentaires à ce jour. Et la liste va encore s'allonger en 2020 et 2021 avec la sortie prévue de Ratchet, Halston, The Prom ou encore The Boys In The Band. Difficile de trouver un producteur aussi prolifique. Si Ryan Murphy développe autant de projets, c'est que les chaînes et streamers se l'arrachent. Depuis les cartons remportés par Nip/Tuck, Glee et American Horror Story, toutes les portes lui sont ouvertes. Ses séries ont du succès car elles ne ressemblent à aucune autres. Ce sont des satires généralement, très visuelles, excessives, au style baroque, qui adoptent le point de vue des minorités. En 2018, Netflix lui offre un contrat mirobolant: 300 millions de dollars pour cinq ans.

Ryan Murphy a toujours été ambitieux. Petit enfant vivant dans une famille de classe moyenne de l'Indiana, il rêve d'être pape, rien que ça. Face à l'impossibilité de ne pas pécher, il décide que son futur sera à Hollywood. Tandis que ses parents travaillent, le jeune Ryan écoute sa grand-mère lui parler du Hollywood de l'âge d'or, des stars, du show-biz. La passion de son aïeule deviendra la sienne. À défaut de pouvoir étudier le cinéma (son père, homophobe, refuse de l'aider financièrement), il enchaîne les petits boulots et étudie le journalisme. Il rejoint Los Angeles avec 59 dollars en poche. À force de détermination, il réussit à interviewer des stars, surtout Cher. À la fin des années 1990, il vend son premier scénario à Steven Spielberg. Le film ne se fait pas, mais il est lancé.

En 1999, il sort enfin sa première série sur la WB. Popular est une satire qui se moque de l'obsession de la popularité des lycéen·nes. Les personnages principaux sont blanc·hes et hétéros comme le veut l'époque, mais Ryan Murphy réussit tout de même à inclure deux protagonistes gros et deux personnages secondaires lesbiens, et à critiquer le manque de personnages de couleur. Son envie de mettre en scène les rejeté·es est claire, mais la production lui met des bâtons dans les roues. Il explique au Hollywood Reporter que la production lui avait demandé de donner une fin tragique aux personnages LGBTQ+ et de calmer son style. «J'avais ce personnage qui portait un manteau en fourrure, et je recevais des notes insistantes: “Est-ce que tu peux retirer la fourrure?” C'était code pour “c'est trop gay”», se rappelle-t-il. À cette époque, Ryan Murphy est déjà bien habitué à l'homophobie. À l'école, il était traité de tous les noms et chez lui, son père le battait pour le remettre dans le droit chemin. La série est annulée après sa deuxième saison.

Ryan Murphy décide de ne plus jamais faire de compromis. Il tourne le pilote d'une nouvelle série sur un docteur transgenre. La série est refusée. Il pense laisser tomber. Jusqu'à ce qu'il ait l'idée de Nip/Tuck. Toujours au Hollywood Reporter, il explique: «Nip/Tuck, c'était la première fois de ma carrière que où je me suis dit: “Et puis merde, je vais écrire ce que j'ai envie de voir”.»

Succès phénoménal

Cette satire du monde de la chirurgie esthétique, diffusée sur FX à partir de 2003, est un carton. Dans le fond comme la forme, la série choque, fascine et divise. Ryan Murphy a trouvé son style: exubérant, visuel, too much, improbable et peuplé de personnages LGBTQ+ et de stars, de Brooke Shields à Joan Rivers. Lors de sa première saison, c'est la série la plus vue sur le câble américain.

Ryan Murphy a carte blanche pour son prochain projet. Son désir d'inclusivité est enfin en adéquation avec l'air du temps –Will & Grace et The L Word sont passées par là. En 2009, il prend sa revanche de Popular avec Glee, une série musicale saugrenue et loufoque qui fait de la diversité son thème principal. Les losers, les gros·ses, les handicapé·es, les Noir·es, les gays, les lesbiennes, les bi, les trans, les non-binaires sont enfin au cœur de l'histoire. «Je n'écris ou crée que des séries que j'ai vraiment envie de voir. Alors, inévitablement, elles ont des personnages homo ou trans et des minorités», explique-t-il au Guardian à l'occasion de la sortie de sa série Pose. «Et j'en fais les personnages principaux plutôt que les copains parce que c'est ce que je fais dans ma vraie vie.» À son pic, la série attire 13,5 millions de personnes devant leur écran. Elle réussit même à avoir plus de singles dans le top 100 américain que les Beatles, attire les stars et enchaîne les tournées géantes de concert.

Son prochain projet est tout aussi fantasque. Dans American Horror Story, une petite troupe de comédien·nes prestiges interprètent chaque saison une histoire effrayante. La série relance la carrière de Jessica Lange et lance celle de nombreux acteurs et actrices LGBTQ+. Avec cette série gore et bizarre, il remet au goût du jour l'anthologie, qui a depuis envahit les écrans. Ce format lui permet de faire durer ses séries sans sombrer dans la surenchère d'intrigues improbables qu'il lui avait été reproché avec Nip/Tuck et Glee. Il développera sur le même modèle American Crime Story, qui raconte dans sa première saison le procès d'OJ Simpson et dans sa deuxième le meurtre de Gianni Versace, et Feud, dont la première saison raconte la dispute entre Bette Davis et Joan Crawford.

Son style divise, mais séduit les stars qui font la queue pour en être. Gwyneth Paltrow a joué dans Glee et The Politician, Ricky Martin dans Glee et American Crime Story et Lady Gaga a interprété son premier grand rôle dans American Horror Story.

Entraide à ses semblables

Ryan Murphy a la réputation d'être dur, de refuser les notes, d'être susceptible, mais cela ne refroidit pas ses collaborateurs et collaboratrices qui en parlent comme d'un génie. Travailler avec le showrunneur, c'est potentiellement s'embarquer dans une aventure hors du commun. Quand ça clique, ça dure. Il s'est créé une troupe, ou plutôt une famille autour de lui, des comédien·nes mais aussi des producteurs et des productrices ainsi que des scénaristes avec qui il travaille régulièrement depuis vingt ans maintenant. Il n'est pas rare qu'un ou une actrice ait joué dans deux, trois, quatre voir plus de séries créées par Ryan Murphy. Il s'agit souvent de personnes à qui Hollywood a du mal à donner de l'importance: des femmes de plus de 40 ans, comme Jessica Lange, Sarah Paulson ou Kathy Bates, des personnes publiquement out, comme Cheyenne Jackson, Jane Lynch ou Matt Bomer, ou encore des personnes racisées comme Adina Porter, Angela Bassett, Billy Porter (et Darren Criss).

Là encore, on sent l'influence du parcours de vie de Ryan Murphy en tant qu'homme gay sur son travail. Il ne s'est pas contenté de rendre visibles les LGBTQ+ à l'écran ni de rendre populaire le camp jusque-là moqué dans un univers où un style froid et masculin était de rigueur (il préfère d'ailleurs le terme baroque, moins emprunt d'homophobie), il a aussi changé la façon de faire des séries. Il a apporté à Hollywood la culture de la chosen family chère aux queers, c'est-à-dire la famille que l'on se crée quand on est rejeté·e par la sienne, et de l'entraide entre minorités. C'est d'ailleurs, tout le sujet de Hollywood: en s'unissant, en devenant une famille, les minorités peuvent reprendre le pouvoir et créer des films qui leur ressemblent, racontent leurs vies. Elles peuvent retrouver une voix.

Désormais showrunneur tout-puissant, Ryan Murphy s'est imposé comme le saint patron des exclu·es des écrans. En 2016, il crée Half, une fondation dont l'objectif est de donner aux personnes sous-représentées des opportunités derrière la caméra. Un an après avoir lancé l'initiative, Ryan Murphy assurait que 60% des réalisateurs et réalisatrices qu'il avait embauché·es étaient des femmes et que 90% appartenaient à un groupe minoritaire.

À la même époque, il s'associe avec un trentenaire noir et gay dont personne n'avait entendu parler: Steven Canals. Son projet de série sur la communauté trans et gay des ballrooms dans le New York des années 1980 fait peur aux boîtes de production, trop noire, trop brown, trop queer, trop trans, trop niche. Pose, sort en 2019. C'est un succès inattendu pour une telle série et une avancée historique. Le show embauche un nombre record de comédien·nes transgenres. Cinq actrices trans y tiennent un rôle principal, Indya Moore, Mj Rodriguez, Dominique Jackson, Hailie Sahar and Angelica Ross (leur carrière a explosé depuis) et pas moins de trente-cinq autres acteurs et actrices jouent dans la série.

Ryan Murphy a fait très attention à qui a écrit et réalisé les épisodes. Il a fait appel à Janet Mock, une autrice et militante trans noire. C'est la première fois qu'une femme transgenre racisée est recrutée dans la salle d'écriture d'une série hollywoodienne. Elle y fait aussi ses premiers pas en tant que réalisatrice et productrice. Fidèle, Ryan Murphy l'a de nouveau sollicitée pour l'écriture de The Politician et Hollywood. Aujourd'hui, plus personne ne peut ignorer Janet Mock. Comme son mentor, elle a signé un contrat d'exclusivité avec Netflix, pour qui elle travaille notamment à une série autour d'une jeune fille trans et à une fiction autour de l'abolition de l'esclavage à La Nouvelle-Orléans.

Éclairage décalé

Avec Pose, Ryan Murphy montre un autre aspect de sa personnalité. Il n'est pas que séries baroques et humour absurde, il sait aussi raconter l'histoire, avec subtilité, gravité, tendresse et optimisme. Avec Pose, il s'appuie sur des faits et des personnalités réelles mais méconnues et raconte le traitement scandaleux des personnes LGBTQ+ de couleur dans les années 1980. Il redonne à cette communauté ignorée sa dignité. Son travail est politique, il veut éduquer. «Il n'y a pas beaucoup d'histoire LGBTQ history disponible. J'ai grandi sans rien savoir», explique-t-il au Guardian. L'intégralité des bénéfices de la série ont été reversés à des associations LGBTQ+.

Dans la deuxième saison de American Crime Story, il s'intéresse à l'assassinat de Gianni Versace mais aussi à la vie des hommes gays dans les années 1990, il aborde notamment les conditions de vie des militaires obligés de cacher leur orientation sexuelle. Dans The Normal Heart, mené par Mark Ruffalo et Julia Roberts, il adapte la pièce de théâtre de l'activiste Larry Kramer et revient sur la solidarité déployée par la communauté LGBTQ+ lors de la découverte de l'épidémie du sida. Dans Feud: Bette and Joan, il dénonce le traitement des femmes dans le Hollywood de l'âge d'or (déjà) et notamment de Bette Davis (Susan Sarandon) et Joan Crawford (Jessica Lange). D'autres projets historiques sont en cours, comme Halston, sur le créateur de mode star des années disco, lui-même gay.

Lorsque Ryan Murphy décide de faire une série autour de Hattie McDaniel et Anna Mae Wong, deux actrices racisées et donc mises de côté et maltraitées par les studios, et de la vie queer underground des années 1940, le showrunner décide de prendre des libertés. Il ne veut pas juste rendre leur dignité à ses personnes humiliées par un système raciste, homophobe et patriarcal, il veut leur offrire une revanche. C'est ainsi qu'il décide avec Ian Brennan et Janet Mock de réécrire l'histoire dans Hollywood. Ce faisant, il donne un sentiment de justice à tou·tes les adultes ayant grandi, comme lui, sans jamais voir de gens qui leur ressemblaient à la télé.

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