Israël et Etats-Unis, le désamour

La crise actuelle entre Israël et les Etats-Unis n'est pas anodine, les relations entre les deux pays pourraient se distendre véritablement

Selon l'ambassadeur israélien aux Etats-Unis, «l'insulte» faite au vice-président américain Joe Biden par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a déclenché la plus grave crise diplomatique entre les deux pays depuis trente ans. Une semaine plus tard, tout était oublié. Les deux parties avaient compris ce qu'elles finissent toujours par comprendre lorsqu'elles se prennent le bec: se disputer en public leur nuit autant à l'une qu'à l'autre. Netanyahou, qui n'est pas un imbécile, serait bien mal avisé de prendre de front le plus puissant allié de son pays, surtout au moment où Israël cherche à rameuter la communauté internationale contre les ambitions nucléaires de l'Iran. Quant au président Obama, qui n'a jamais été l'idole des Israéliens, il a besoin du soutien de la communauté juive pour être réélu. Affaire classée, les deux parties regrettent d'avoir dit ce qu'elles pensaient.

La solidarité des Américains à l'égard d'Israël est fragilisée

L'incident est peut-être clos, il n'en est pas moins indicateur d'une évolution profonde dont les implications politiques sont graves pour les deux pays. Nous sommes encore loin de la rupture, mais Israël et ses alliés historiques dans le Parti démocrate s'éloignent progressivement les uns des autres. En d'autres termes, la solidarité quasi instinctive que les progressistes américains, qui sont souvent juifs, ressentaient depuis toujours envers Israël est sur le déclin.

Dans ce sens, l'agacement exprimé par plusieurs membres du gouvernement Obama face à l'intransigeance de Netanyahou est une illustration de cette fissure, et non sa cause. Comme en amour ou en amitié, plus les gens vous disent que rien n'a changé, plus vous pouvez être certain que quelque chose a bien changé.

D'ailleurs, plusieurs sondages rendent compte de ce désenchantement. Shmuel Rosner, un journaliste israélien brillant qui blogue pour le Jerusalem Post et écrit pour Slate a étudié le fossé qui grandit entre les partisans démocrates et républicains d'Israël. Selon l'institut de sondage Gallup, 80% des républicains ont une opinion favorable d'Israël, contre seulement 53% des démocrates. Une enquête récente a montré que seulement 54% des juifs de moins de 35 ans qui ne sont pas orthodoxes sont en accord avec l'idée d'un Etat juif (contre 80% des plus de 65 ans). Selon un autre sondage, chez les plus jeunes, seulement 20% se disent «très attachés» à Israël.

Et si vous cherchez d'autres preuves de cette évolution, lisez les éditoriaux écrits par des juifs pour les grands quotidiens. Thomas Friedman, dans le New York Times, a expliqué la semaine dernière que Biden a réagi trop gentiment à l'annonce israélienne de la poursuite des constructions de logements à Jérusalem Est. Il a même été jusqu'à comparer la politique du gouvernement israélien à de la conduite en état d'ivresse. De son côté, Richard Cohen, du Washington Post, est en train d'écrire un livre expliquant que la fondation d'Israël, même si les intentions de départ étaient louables, s'est révélée être une erreur.

Un «fossé» qui pourrait s'élargir

Il faudrait écrire un livre entier pour expliquer les origines de ce désamour des progressistes, et en particulier les juifs, vis-à-vis d'Israël. Mais la première raison en est évidemment l'occupation des territoires arabes et la politique de colonisation qui l'accompagne. Israël n'a jamais eu l'intention de s'approprier la Cisjordanie et Gaza, qui lui sont tombés sur les bras après la guerre des Six Jours en 1967.

Ceci dit, plusieurs décennies d'occupation brutale ont fait des Palestiniens, dont la majorité sont pour la création de deux Etats séparés, des victimes aux yeux de la communauté internationale. Quant au sionisme révisionniste, qui s'appuie sur la Bible pour justifier l'occupation, il a causé des dommages considérables à l'image d'Israël dans le monde. Le fait d'encourager des extrémistes politiques et religieux à s'installer dans les territoires a également contribué à aliéner les progressistes, qui voient dans l'annexion un projet injustifiable aussi bien sur le plan stratégique que moral.

Mais si l'absurdité de la colonisation est évidente pour la plupart des juifs américains, c'est loin d'être le cas pour la majorité des Israéliens, qui ont élu un Premier ministre incarnant l'opposition à la création de deux Etats distincts. Et il faut bien reconnaître que les progressistes américains commencent à ne plus supporter le mélange de maladresse et d'inhumanité, il n'y a pas d'autres mots, avec lesquels Israël essaie de se défendre contre le Hezbollah et le Hamas.

La semaine dernière, j'ai vu le journaliste Lawrence Wright réciter un monologue intitulé «The Human Scale» [L'échelle humaine]. Ce texte fort et émouvant était inspiré par ses nombreux reportages à Gaza. Que l'on accepte ou non les conclusions du rapport Goldstone, selon lequel l'Etat hébreux a commis des crimes de guerre lors de l'invasion de Gaza et des bombardements qui s'en sont suivis, le texte de Wright (qui sera ce week-end au New York Public Theater) montre de manière très convaincante que cette attaque était tout à fait disproportionnée. Comme la seconde invasion du Liban en 2006, la réoccupation de Gaza a été aussi destructrice que contreproductive et a suscité un ressentiment et une haine qui mettront des années à s'apaiser.

A moins d'avancées inattendues dans le processus de paix, ou d'un changement à la tête du gouvernement israélien, je pense que le fossé va continuer de s'élargir entre, d'un côté, une coalition Likoud-républicains-religieux-AIPAC et, de l'autre, la mouvance Kadima-démocrates-laïques-J-Street. Et quelle que soit la manière dont on considère la situation, il est difficile de croire que ce soit une bonne nouvelle pour les Israéliens ou les démocrates. Les progressistes américains sont en quelque sorte la conscience morale d'Israël, et quand le pays cesse de les écouter, il s'enferme dans un isolement qui ne peut que lui nuire. Quant au soutien des conservateurs américains millénaristes, c'est un bien pauvre substitut, notamment parce que de tels alliés n'ont qu'un poids international insignifiant.

Pour les démocrates, l'éclatement du bloc juif, vital en termes de moyens financiers et de voix dans certains Etats clef, est également une mauvaise nouvelle. Les courageux qui ont entrepris le «grand schlep» vers la Floride pour convaincre leurs grands-parents de voter Obama ont dû se faire remonter les bretelles. Obama avait remporté 80% du vote juif en 2008. Je doute fort qu'il fasse aussi bien en 2012.

Jacob Weisberg

Traduit par Sylvestre Meininger

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Photo: Benyamin Netanyahou et Barack Obama en mai 2009 à la Maison Blanche. REUTERS/Larry Downing