Société / Culture

Les leçons linguistiques de la crise du coronavirus

Temps de lecture : 5 min

L'épidémie de Covid-19 a apporté son lot de nouveaux mots comme de controverses sur l'orthographe et la grammaire.

Lorsqu'un mot entre dans la langue, il arrive que les règles régissant son usage ne soient pas fixées du premier coup. | Markus Winkler via Unsplash
Lorsqu'un mot entre dans la langue, il arrive que les règles régissant son usage ne soient pas fixées du premier coup. | Markus Winkler via Unsplash

Le Covid-19 a fait émerger à la fois de nouveaux mots («lundimanche», «apérue», «coronabdos», voire «corona-boomeurs», «whatsappéros» ou «coronapéro»), mais aussi de nouveaux débats linguistiques.

Exit le match «pain au chocolat vs chocolatine», et place à des questionnements davantage en rapport avec les nouvelles réalités auxquelles sont désormais confrontés les francophones.

Doit-on dire «le» ou «la» Covid-19? «Rouvrir» ou «réouvrir»? «Quatorzaine» ou «quarantaine»? Sur les réseaux sociaux, les internautes échangent des arguments en faveur de l'une ou de l'autre réponse à ces questions, sans jamais réussir à se mettre d'accord.

«Le» ou «la» Covid-19?

Dans le cas du mot «Covid-19», le débat porte sur le genre du mot. Doit-on dire «la» Covid-19, puisqu'il s'agit d'une maladie, ou «le» Covid-19, puisque c'est un virus? Quand l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a proposé ce terme le 11 février dernier, elle n'a pas précisé son genre (car en anglais, la question ne se pose pas).

Aussi, à partir de la mi-mars, et malgré l'utilisation du féminin sur le site français de l'OMS, les journalistes de France ont spontanément pris l'habitude de l'employer avec des articles masculins («le», «un», «ce», etc.) –la règle voulant que dans notre langue, le genre de l'acronyme soit déterminé par le genre du premier mot (co- vient de «corona», vi- de «virus» et d- de l'anglais «disease», qui veut dire «maladie»; 19 indique l'année de l'apparition du virus) et que le genre du mot «corona» soit masculin en français.

Puis les internautes leur ont emboîté le pas. C'est ainsi que l'usage du masculin s'est installé dans les pratiques des Français·es, comme le montre ce graphique réalisé à partir des requêtes sur Google au cours des quatre-vingt-dix derniers jours en France. La séquence «la Covid» est quasiment inexistante en face de la séquence «le Covid»:

Avec l'autorisation de Mathieu Avanzi.

Outre-Atlantique en revanche, une note a circulé très tôt encourageant l'usage du féminin («la Covid»), laquelle a été suivie presque immédiatement d'une notice de l'Office québécois de la langue française (OQLF), le grand organisme qui régule la langue au Québec, si bien qu'aujourd'hui, les deux variantes sont en concurrence dans la Belle Province.


Avec l'autorisation de Mathieu Avanzi.

Le Québec gardera-t-il les deux genres ou basculera-t-il du côté du féminin? Difficile de répondre à cette question pour le moment, il faudra encore être patient·e pour voir si l'une des deux formes prend le dessus sur l'autre.

Dans l'Hexagone, FranceTerme, qui publie les résultats de la Commission d'enrichissement de la langue française chargée de nommer en français les réalités nouvelles et les innovations scientifiques et techniques, n'a pas encore proposé de recommandations (alors qu'elle a établi une liste de termes alternatifs aux anglicismes liés au Covid-19 qui commençaient à gagner du terrain).

Quant à l'Académie française, elle a rendu son verdict le 12 mai, en optant pour l'usage du féminin, suivant en cela l'OMS et l'OQLF. Mais il est sans doute déjà trop tard…

Les écoles «rouvrent» ou «réouvrent»?

Le couple «rouvrir»/«réouvrir» a également fait l'objet de beaucoup de débats sur les réseaux sociaux.

L'argument invoqué par les adversaires de la variante «réouvrir» est que cette forme est peu plaisante à l'oreille (les linguistes diraient qu'elle n'est pas euphonique), parce qu'elle comporte deux voyelles contiguës (ce qu'on appelle techniquement un hiatus).

Pourtant, la plupart des dictionnaires commerciaux et libres la mentionnent dans leurs nomenclatures, comme le rappelle le linguiste belge Michel Francard. On trouve «réouverture» dans les pages du Larousse (mais il est absent du Robert), dans le Trésor de la langue française informatisé (mais pas dans le Littré).

Quand on y pense bien, ce n'est pas étonnant, sachant qu'existent dans la langue de nombreux verbes commençant par le préfixe ré- (et non r-) suivi d'une voyelle: «réapprovisionner», «réentendre», «réécouter», etc.

En jetant un coup d'œil aux pratiques sur Twitter en France (la plateforme permet de ne chercher que dans les tweets envoyés pendant les neuf derniers jours), on peut voir que même si l'utilisation de «rouvrir» est majoritaire, celle de «réouvrir» est loin d'être nulle:


Avec l'autorisation de Mathieu Avanzi.

La variante «réouvrir» reste toutefois fortement stigmatisée, ce qui explique sans doute pourquoi elle est moins employée que sa concurrente «rouvrir» (trois fois moins, proportionnellement). Les internautes ont en effet tendance à l'associer à une mauvaise maîtrise de la langue française, qui serait le propre «des jeunes qui ne savent plus parler».

Que diraient ces personnes si elles savaient que l'on trouve déjà cette forme au début XVIIe siècle, puis régulièrement sous la plume d'écrivains aussi célèbres que Céline ou Stendhal, et tout récemment dans le discours de notre Premier ministre Édouard Philippe ou dans les tweets du ministre de l'Éducation Jean‑Michel Blanquer?

«Quarantaine» ou «quatorzaine»?

Un autre néologisme irrite un certain nombre d'internautes, le terme «quatorzaine», qui tend à remplacer depuis quelques semaines le classique «quarantaine».

Sémantiquement, le mot «quarantaine» est une sorte de terme générique pouvant évoquer une durée variable alors que «quatorzaine» est beaucoup plus précis, ce qui explique son succès dans le contexte que l'on vit actuellement, explique notre collègue Myriam Bergeron Maguire.

Beaucoup ont argumenté que le mot n'est pas légitime car il ne figure pas dans les dictionnaires. Mais quand on y pense bien, est-ce là un motif valable pour le rejeter, sachant que tous les néologismes ont d'abord commencé par ne pas être dans «le» dictionnaire, par la force des choses?

En sont témoins les mots «déconfinement» et «reconfinement», qui ont connu une notoriété soudaine plus ou moins au même moment dans les médias, mais qui ne figurent ni dans le Robert, ni dans le Larousse (le premier vient tout juste d'apparaître dans le Wiktionnaire.

Processus de long terme

Lorsqu'un mot nouveau entre dans la langue, il arrive que les règles régissant son usage (masculin ou féminin, formes de pluriel, dérivations, etc.) ne soient pas fixées du premier coup et que des variantes concurrentes circulent.

C'est ensuite l'usage –des internautes, des journalistes, des écrivains, mais aussi des simples locuteurs et locutrices– qui permet de faire pencher la balance en faveur de l'une ou de l'autre variante. En bout de chaîne, ce sont les dictionnaires qui entérinent l'issue de ces débats.

Si l'une des deux variantes prend clairement le dessus, l'autre est soit abandonnée (elle sort alors de l'usage et n'est pas reprise par les dictionnaires), soit considérée comme «marquée» (régionale, archaïque, technique ou autre). Ce sera sans doute le cas du genre féminin de Covid, qui devrait être accompagné de l'étiquette «régional» dans les dictionnaires fabriqués en France.

Signalons toutefois que ce genre de question n'est jamais réglé rapidement: le processus peut prendre du temps et les usages coexister pendant des siècles (voir notamment le couple «rouvrir»/«réouvrir»).

Enfin, les chances de voir apparaître de nouveaux mots dans la nomenclature des dictionnaires dépendent de leur vitalité sur le long terme. Les processus de «déconfinement» et de «reconfinement» seront-ils des réalités avec lesquelles il faudra apprendre à vivre dans les années à venir? Pendant combien de temps encore mettra-t-on les gens en «quatorzaine»? Les réponses à ces questions seront cruciales pour les lexicologues chargé·es des prochaines éditions de dictionnaires.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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