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L'affaire Ahmaud Arbery ravive le passé ségrégationniste des États-Unis

Temps de lecture : 7 min

Un jeune Afro-Américain tué par deux Blancs, une justice locale accusée d'étouffer l'affaire et des manifestations dans la communauté noire. Peu de choses ont changé aux États-Unis.

Un homme pendant l'hommage rendu à Ahmaud Arbery au parc Sidney Lanier, le 9 mai 2020, à Brunswick en Géorgie, États-Unis. | Sean Rayford / Getty Images / AFP
Un homme pendant l'hommage rendu à Ahmaud Arbery au parc Sidney Lanier, le 9 mai 2020, à Brunswick en Géorgie, États-Unis. | Sean Rayford / Getty Images / AFP

L'Amérique va-t-elle connaître une nouvelle affaire Trayvon Martin? En 2012, l'affaire avait scandalisé tout le pays et posé les premières pierres du mouvement Black Lives Matter. Huit ans après, quasi jour pour jour, le meurtre de ce jeune Afro-Américain à Sanford, en Floride, un autre Noir, Ahmaud Arbery, a été tué par balle alors qu'il faisait son jogging le 23 février, en Géorgie.

L'affaire aurait sûrement disparu des radars si un homme n'avait pas publié, le 5 mai, une vidéo montrant l'altercation entre Ahmaud Arbery et ses assaillants: deux Blancs, Gregory McMichael, 64 ans, et son fils Travis, 34 ans. Et pour cause, jusqu'au 6 mai, soixante-quatorze jours après avoir été impliqués dans le meurtre d'Ahmaud Arbery, les deux principaux suspects étaient toujours en liberté.

La publication de la vidéo de l'altercation a immédiatement mobilisé la communauté afro-américaine autour de Brunswick. L'illustre association pour les droits civiques National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), a organisé des manifestations devant le tribunal de Brunswick, et des personnalités publiques comme le basketteur Lebron James ont réagi sur les réseaux sociaux, jusqu'à cette déclaration lapidaire de Donald Trump lors d'une interview sur la chaîne Fox: «C'est une situation très troublante.»

Un euphémisme lorsqu'on sait que deux procureur·es en charge de l'affaire se sont tour à tour récusé·es, en raison de potentiels conflits d'intérêts (Gregory McMichael a servi dans la police du Comté de Glynn, et comme enquêteur au bureau du procureur de Brunswick) et que le troisième a fait appel au Georgia bureau of investigation (GBI) pour mener l'enquête.

Euphémisme aussi car les ressemblances avec l'affaire Trayvon Martin sont glaçantes: à chaque fois un jeune Noir attaqué par un Blanc armé qui le suspectait de mauvaises intentions.

La culture des arrestations civiles

Le soir du 20 février 2012, Trayvon Martin, lycéen de 17 ans, rend visite à son père dans la résidence de Twin Lakes, en Floride, lorsque George Zimmerman, un gardien, le repère et le suit sous prétexte qu'il le trouve «louche». Une altercation s'ensuit, et Trayvon Martin est tué par balle. Lors de son procès, son assaillant plaide la légitime défense avant d'être acquitté en 2013, provoquant un scandale et des manifestations dans tout le pays. Barack Obama déclare: «J'aurais pu être à sa place il y a trente-cinq ans.»

Sept ans plus tard, Ahmaud Arbery, 25 ans, pratique son jogging dans le quartier aisé de Satilla Shores, en périphérie de Brunswick, lorsque deux hommes armés dans un pick-up blanc l'interceptent sur la route. S'ensuit une brève altercation physique lors de laquelle trois coups de feu sont tirés. Mortellement touché, Ahmaud Arbery s'effondre à terre. Une fois de plus, la légitime défense est invoquée par les assaillants.

Invraisemblable? Pas tant que ça. Pendant des décennies aux États-Unis, la légitime défense impliquait un «devoir de retraite». Mais depuis 2005, et l'adoption progressive des Stand your grounds laws dans vingt-cinq États américains, le concept de légitime défense est devenu très permissif. En vigueur en Floride comme en Géorgie, ces lois autorisent désormais les victimes d'agressions à se défendre quitte à utiliser la force mortelle, sans risquer de condamnation. Depuis l'acquittement de George Zimmerman en 2013, ces lois sont régulièrement accusées de cautionner les violences raciales.

«Les premières forces de police étaient organisées de façon à chasser les esclaves qui s'enfuyaient. Les affaires Trayvon Martin et Ahmaud Arbery n'en sont que des versions modernes.»
Mark Brodin, professeur à la faculté de droit de Boston

C'est justement pour cette raison que le premier procureur chargé de l'affaire a choisi de ne pas arrêter les McMichael. Courant avril, un de ses courriers motivant son choix a fuité dans la presse: il s'appuie notamment sur la loi sur les arrestations par des personnes privées: «Si l'infraction est un crime et que le délinquant s'échappe ou tente de s'échapper, une personne privée peut l'arrêter pour des motifs raisonnables et probables de suspicion.» Une suspicion qui coûte chère dans un pays fraîchement sorti de la ségrégation raciale.

Dans une tribune publiée sur le Washington Post, Dana Mulhauser, membre du bureau du procureur de St-Louis, s'est d'ailleurs émue de ces zones grises juridiques «qui autorisent les civils à jouer aux détectives amateurs avec des armes à la main». Interrogé, Page Pate, avocat pénaliste au barreau d'Atlanta confirme: «Cette loi a été conçue uniquement pour permettre aux commerçants de retenir un individu suspecté de vol à l'étalage jusqu'à ce que la police arrive. Surtout pas pour autoriser un individu à commettre une agression.»

Bien qu'étranges du point de vue de la France, les arrestations civiles ont une explication culturelle aux États-Unis. «Les Américains se sont inspirés de la police anglaise qui prend en charge une prérogative appartenant aux citoyens», explique Didier Combeau, politologue spécialiste des États-Unis. D'où l'apparition de zones grises juridiques comme le vigilantisme ou les neighbourhood watch dont faisait partie l'assassin de Trayvon Martin. Dans le cas d'Ahmaud Arbery, la frontière est d'autant plus ténue que Gregory McMichael est un ancien officier de police du comté de Glynn.

«Dans le sud des États-Unis, être noir, c'est être suspect»

Le GBI a finalement procédé à l'arrestation des McMichael pour meurtre et agression à main armée le 6 mai.

«[...] Une conférence de presse aura lieu le 9 mai à 9 heures du matin à Brunswick.»

Mais la même question revient inlassablement: pourquoi l'espace public est-il toujours aussi dangereux pour les Noir·es en Géorgie? Sûrement parce qu'avant de voir naître son héros des droits civiques, Martin Luther King, l'État a été une place forte de la ségrégation raciale: entre 1877 et 1950, les Américains ont recensé pas moins de 594 lynchages de Noir·es. Pour l'historien spécialiste des États-Unis, Pap Ndiaye, l'affaire Ahmaud Arbery s'inscrit directement dans cet héritage: «La Géorgie, et le sud profond en général, ont été des places fortes de la ségrégation et des violences raciales durant quasiment un siècle –jusqu'en 1964.»

En effet, cinquante ans après l'abolition des lois Jim Crows, les violences raciales n'ont pas disparu mais juste évolué. «Le phénomène est aussi vieux que les États-Unis, estime Mark Brodin, professeur à la faculté de droit de Boston. Les premières forces de police étaient organisées de façon à chasser les esclaves qui s'enfuyaient. Les affaires Trayvon Martin et Ahmaud Arbery n'en sont que des versions modernes.» Encore aujourd'hui les Afro-Américain·es, qui représentent 31% de la population de Géorgie, traînent les stigmates de la ségrégation raciale: «La population noire reste nettement plus pauvre que la population blanche. Et puis il y a la dimension du système judiciaire et policier qui considère que dans le sud des États-Unis, être noir c'est être suspect», estime l'historien Pap Ndiaye.

C'est justement ce qu'a démontré cette étude publiée par le Justice Policy Center en 2013. Le chercheur John Roman s'est intéressé au traitement des affaires judiciaires dans les États possédant des Stand your ground laws. Il a calculé qu'un·e Noir·e tuant un·e Blanc·he dans les mêmes conditions que l'affaire Trayvon Martin avait 3% de probabilité de voir son acte justifié par un tribunal, alors qu'un·e Blanc·he tuant un·e Noir·e avait 36% de chance.

Forcer la justice par les urnes

Dans une analyse du procès de Zimmerman publiée en 2016, le professeur de droit Mark Brodin décrivait une «occasion unique mais tragiquement manquée de commencer à rendre les policiers ou vigilants responsables de leurs actes». Quatre ans plus tard, son constat est amer: «Malheureusement, je ne vois pas de changement significatif. Dans les rares procès où les jurys sont appelés à désigner les responsables, ils ne prennent pas la peine de questionner les arguments sur la légitime défense, aussi improbables puissent-ils être.» Les associations de défense des droits civiques ont eu beau tirer la sonnette d'alarme depuis des années, rien n'y fait. «Pour qu'un mouvement compte, il lui faut des interlocuteurs. Or depuis l'élection de Trump, il n'y a plus personne au bout du fil», constate l'historien Pap Ndiaye.

Pour faire mentir les statistiques judiciaires, la communauté afro-américaine a donc changé de méthode: faire élire de nouveaux procureur·es. Aux États-Unis, contrairement à la France, les procureur·es de district sont élu·es par les personnes qui habitent le comté. «Cette affaire a des conséquences directes sur les élections locale», nous confirme James Woodall, président de la puissante NAACP en Géorgie. Élue procureure du comté de Brunswick il y a cinq ans, Jackie Johnson, l'une des deux procureur·es qui s'est récusée de l'affaire Arbery, se présente à sa réélection en novembre 2020. Les leaders du NAACP local ont d'ores et déjà appelé à signer une pétition pour permettre à l'avocat Keith Higgins de se présenter contre elle. De quoi éviter un verdict similaire au procès de Trayvon Martin? Rien n'est moins sûr, mais James Woodall veut y croire: «Nous ne lâcherons rien tant qu'une condamnation ne sera pas actée.»

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