Culture

Espions: gare au sexe

Phillip Knightley, mis à jour le 25.03.2010 à 15 h 40

Cinq leçons pour éviter les «pièges à miel».

Dernier motif d'inquiétude en date au MI5: le sexe. Dans un document de 14 pages (titré: «The Threat from Chinese Espionage» - «Espionnage chinois: la menace») adressé l'an dernier à des centaines de banques, d'entreprises et d'institutions financières de Grande-Bretagne, le célèbre service de renseignement britannique mettait en garde ses concitoyens contre un stratagème chinois de grande envergure. L'objectif des espions: séduire des hommes d'affaire occidentaux, avant de les faire chanter. Un article paru dans The Times cite une partie du document; on peut y lire que les services secrets chinois tentent de nouer et d'entretenir «des relations à long terme» et qu'ils ont pour objectif d'«exploiter les faiblesses de leurs cibles (notamment sur le plan sexuel) (...) afin de les amener à coopérer avec eux».

Ce rapport traitant des dernières techniques chinoises d'espionnage industriel ne nous apprend rien de nouveau: ce n'est là qu'une étape de plus dans une longue et sordide histoire mêlant espionnage et manipulation sexuelle. Les maîtres espions ont toujours usé des arts amoureux pour obtenir des informations confidentielles. Cette technique a un nom de code  «honey trap» [piège à miel]. Et face à elle, il semble que les hommes et les femmes soient à égalité -qu'ils soient le chasseur ou la proie. Les espions s'en remettent au sexe, à leur intelligence et aux sensations fortes inhérentes aux relations clandestines pour appâter leurs victimes. Rien ne sert d'être patriote, d'avoir l'esprit vif, d'être bien entraîné ou d'être doté d'un fort caractère: si le «piège à miel» est savamment préparé, la cible risque fort d'y succomber.

La plus banale des relations extra-conjugales peut vite se transformer en histoire d'amour sincère et passionnelle sans qu'on n'y prenne garde. En 1997, on a révélé l'existence d'un piège à miel est-allemand; l'une des femmes impliquées a refusé d'admettre qu'elle avait été piégée, même après avoir pris connaissance des preuves. «Non, ce n'est pas vrai», déclara-t-elle alors. «Il m'aimait vraiment.»

Ceux qui veulent maîtriser l'art du piège à miel (comme ceux qui souhaitent s'en prémunir) feraient bien de s'intéresser à l'histoire de ce stratagème millénaire. Les anecdotes sont bien évidemment trop nombreuses -trop de drames, trop de draps froissés, de conjoints blessés, de lettres volées et de vies brisées- pour qu'on en dresse ici une liste exhaustive. Tenons-nous en à 5 histoires célèbres; prédateurs et victimes potentielles en tireront, sans nul doute, toutes les leçons nécessaires.

1. Laisse tomber les filles

En 1986, Mordechai Vanunu, technicien de nationalité israélienne et ancien employé de la centrale nucléaire de Dimona (Israël), déclare à la presse britannique que son pays a élaboré des armes nucléaires. Cette révélation met à mal la position officielle d'Israël, qui, à l'époque, joue la carte de l'ambiguïté nucléaire. Il y a plus grave: Vanunu possède une série de photographies prouvant ses dires. La période de négociation avec les journaux est des plus tendues, au point que le Sunday Times finit par cacher Vanunu dans la banlieue de Londres le temps de vérifier ses dires. Mais Vanunu s'impatiente. Un jour, il annonce à ses protecteurs qu'il a rencontré une jeune femme lors d'une visite touristique à Londres; les tourtereaux comptent passer un week-end en amoureux à Rome.

Les journalistes se disent qu'ils n'ont pas le droit d'empêcher Vanunu de partir. Grave erreur: peu après son arrivée à Rome, il est enlevé par des agents du Mossad, drogué de force, et évacué par bateau vers Israël, où on lui intente un procès pour trahison. Vanunu a passé dix-huit ans en prison, dont onze en quartier d'isolement. Il a été libéré en 2004, mais il est toujours retenu en Israël et doit se plier à des règles très strictes (interdiction de parler à des étrangers, de raconter son histoire...). La Grande-Bretagne n'a jamais enquêté sur l'affaire.

La femme ayant tendu le piège à miel était une agente du Mossad: Cheryl Ben Tov, alias «Cindy». Née à Orlando (Floride), elle était l'épouse d'un officier des services secrets israéliens. Après l'opération, on lui donna une nouvelle identité pour la protéger d'éventuelles représailles; elle finit par quitter Israël pour retourner aux Etats-Unis. Dans l'affaire Vanunu, son rôle fut d'une importance vitale. Le Mossad ne pouvait pas se permettre de risquer l'incident diplomatique avec la Grande-Bretagne; il fallait absolument attirer le technicien à l'étranger. Le plan était audacieux, mais la réussite fut totale.

2. N'accepte aucune faveur

L'affaire Mata Hari demeure l'un des «honey trap» les plus célèbres de l'histoire de l'espionnage. L'espionne (incarnée par Greta Garbo dans un classique de 1931) était Hollandaise; elle avait été danseuse «exotique» pendant plusieurs années, à Java. Pendant la Première Guerre mondiale, après avoir découvert que l'attaché militaire de l'armée allemande en Espagne lui versait de l'argent, les Français l'arrêtent et l'accusent d'espionnage. Ils affirment que l'Allemand est son agent de liaison, et qu'elle lui livre des informations confidentielles obtenues après avoir séduit plusieurs figures du monde politique et militaire français.

Pendant son procès, Mata Hari se défend avec acharnement, déclarant qu'elle est la maîtresse de l'attaché, rien de plus, et que ce dernier ne fait que lui envoyer des cadeaux. Ses juges ne sont pas de cet avis. Elle est fusillée le 15 octobre 1917; la légende veut qu'elle ait refusé d'avoir les yeux bandés.

Après la guerre, les Français reconnurent n'avoir eu aucune preuve tangible contre elle. Aujourd'hui, la plupart des historiens pensent qu'elle n'était pas réellement une espionne; son exécution aurait eu pour but de mettre en garde toute femme voulant s'essayer au piège à miel. Moralité: ce qui ressemble à de l'espionnage peut, parfois, être aussi mortel que l'espionnage lui-même.

3. Gare aux médias!

Il arrive que les pièges à miel jouent des tours à l'ensemble des journalistes d'un pays.

Début des années 1960. Yevgeny Ivanov est attaché militaire à l'ambassade russe de Londres. L'officier est beau garçon; il présente bien. C'est un habitué des cercles diplomatiques et mondains britanniques. Il y est particulièrement populaire; on le voit souvent aux fêtes de Stephen Ward, l'ostéopathe de la haute société. Ces soirées mondaines sont principalement réputées pour leurs invitées: Ward y convie la fine fleur des beautés londoniennes. Parmi elles: Christine Keeler, une fille facile un peu écervelée, typique des sixties; elle a tôt fait d'entamer une liaison avec Ivanov. Problème: Keeler est aussi la maîtresse de John Profumo, député et ministre britannique de la Guerre, qui travaille alors avec les Etats-Unis sur un projet de stationnement de missiles de croisière en Allemagne.

En 1963, l'idylle Keeler-Profumo est révélée dans la presse. Fidèles à eux-mêmes, les journaux à scandale britanniques traitent l'affaire en insistant sur l'angle espionnage soviétique/piège à miel, bien qu'aucune preuve ne vienne étayer cette hypothèse. Profumo est contraint de démissionner; il avait menti à la House of Commons au sujet de sa liaison. Sa femme lui pardonne; sa carrière, elle, ne s'en relèvera pas.

Ivanov est rappelé à Moscou. Il y passera le reste de ses jours, et n'aura de cesse de ridiculiser  ceux qui prennent l'affaire au sérieux: «C'est tout simplement absurde. Vous pensez vraiment que Christine Keeler aurait pu demander à John Profumo, un soir, au lit : “Au fait, chéri, quand est-ce que les missiles de croisière arrivent en Allemagne?” » Il avait probablement raison: quand les médias s'emparent d'une affaire de «honey trap», la vérité est souvent le cadet de leurs soucis.

4. Le plus mortel des pièges à miel

Tous les pièges à miel ne sont pas de nature hétérosexuelle. Lorsque l'intolérance sexuelle était encore de mise, le fait de tendre un piège à miel homosexuel pouvait au contraire s'avérer particulièrement efficace pour faire chanter une cible.

Prenez l'histoire tragique de Jeremy Wolfenden, journaliste au Daily Telegraph de Londres. Au début des années 1960, il est correspondant à Moscou. Wolfenden est doublement vulnérable: il parle le russe, et il est homosexuel. Les agents du KGB sautent sur l'occasion. Ils ordonnent au coiffeur du ministère du Commerce extérieur de le séduire, puis placent un homme équipé d'un appareil photo dans le placard du journaliste. Le KGB le fait chanter; menace de faire parvenir les clichés compromettants à son employeur s'il refuse d'espionner les ressortissants du Bloc de l'Ouest séjournant à Moscou.

Wolfenden se rend à l'ambassade de Grande-Bretagne pour raconter toute l'histoire. Cet aveu aura des répercussions inattendues: lors d'un voyage à Londres, il est convoqué par un officier du Secret Intelligence Service (SIS). Ce dernier lui demande de devenir un agent double: il doit jouer le jeu face au KGB, tout en informant le SIS. Wolfensen succombe vite au stress, et sombre dans l'alcoolisme. Il tente de mettre un terme à sa vie d'espion; épouse une Britannique rencontrée à Moscou, s'arrange avec le Daily Telegraph pour être transféré à Washington, dit à ses amis que sa vie d'espion est définitivement derrière lui.

Mais il est difficile de laisser l'espionnage derrière soi. Wolfenden eut tôt fait de replonger, après avoir rencontré son ancien contact du SIS lors d'une fête donnée à l'ambassade britannique de Washington. Le reste de sa vie ne sera que dépression et alcool. Le 28 décembre 1965, à 31 ans, il fait une mauvaise chute dans sa salle de bain et meurt d'une hémorragie cérébrale. Ses amis ont toujours pensé qu'au final, quelle que soit la cause du décès, les véritables coupables étaient ceux qui lui avait fait perdre le goût de vivre -le KGB et le SIS.

Sombre ironie: au cours de sa carrière d'espion, Wolfenden n'aura rien appris de véritablement utile à ses deux employeurs. Ses collègues du Daily Telegraph ne lui confiaient pas d'informations confidentielles (on les avait mis en garde; ils savaient qu'il rendait compte au KGB), et les soviétiques n'étaient pas beaucoup plus loquaces. Le piège s'avéra mortel -et il ne profita à personne.

5. Femmes esseulées, femmes piégées

C'est à Markus Wolf, célèbre maître-espion d'Allemagne de l'Est, que l'on doit l'un des plus vastes pièges à miel jamais tendus. Au début des années 1950, Wolf réalise qu'un grand nombre d'hommes en âge d'être mariés sont morts pendant la guerre, et que de plus en plus de femmes allemandes ont décidé de faire carrière. Il y a ainsi de plus en plus de femmes célibataires dans l'équipe gouvernementale allemande, ainsi que dans les secteurs du commerce et de l'industrie -autant de cibles parfaites, pense-t-il, pour un piège à miel d'envergure. Il crée une section spéciale à la Stasi (les services secrets d'Allemagne de l'Est); y place les plus beaux et les plus intelligents de ses agents, qu'il surnomme les «espions Roméo». Leur mission: infiltrer l'Allemagne de l'Ouest, repérer les femmes puissantes et célibataires, les séduire -et leur voler tous leurs secrets.

Grace à ses Roméo et à leurs pièges à miel, la Stasi infiltra les rangs du gouvernement et du secteur de l'industrie. Un espion parvint même à infiltrer l'Otan, et suivit l'évolution du déploiement d'armes nucléaires dans le Bloc de l'Ouest. Un autre usa de ses relations pour devenir secrétaire dans le bureau du chancelier ouest-allemand, Helmut Schmidt.

Le stratagème perdit de son utilité lorsque les services de contre-espionnage ouest-allemands comprirent comment repérer les officiers de la Stasi dès leur arrivée à l'Ouest: ils arboraient généralement des coupes de cheveux courtes et pratiques (de type «dégagée sur la nuque et derrière les oreilles»), très éloignées de la mode d'alors en Allemagne de l'Ouest. Les agents du contre-espionnage étaient alertés par les chefs de gare, faisaient suivre les Roméo et les arrêtaient au premier faux-pas. On arrêta et jugea trois femmes; leurs peines furent légères. Une femme avait réussi à infiltrer les services secrets d'Allemagne de l'Ouest; elle n'écopa que de six ans et demi de prison -une indulgence sans doute due à son sexe. Wolf passa devant la justice à deux reprises après la chute du Mur, mais n'écopa que de deux ans avec sursis, profitant d'une certaine confusion juridique: un citoyen d'Allemagne de l'Est pouvait-il être reconnu coupable de trahison envers l'Allemagne de l'Ouest?

Contrairement à la plupart des maître-espions, Wolf décida de faire le récit de son expérience. Dans une autobiographie, L'homme sans visage, il nie avoir fait pression sur ses agents afin qu'ils s'en remettent à die Liebe pour accomplir leur tâche, cette décision appartenant selon lui aux agents eux-mêmes: «Ces hommes connaissaient leur travail; ils savaient que le sexe peut ouvrir bien des portes. Cette technique est monnaie courante dans le monde des affaires et celui de l'espionnage; on la préfère aux autres méthodes parce qu'elle permet d'établir la communication avec plus de rapidité.»

Et l'éthique, dans tout cela? Wolf répond à cette question dans son livre, et cela vaut pour tous les maîtres-espions: «Tant que l'espionnage existera, les Roméo continueront de séduire leurs [cibles] trop crédules, afin d'obtenir des informations confidentielles.» Mais il tient à rappeler qu'il était «à la tête d'un service de renseignement, pas d'une agence matrimoniale».

Phillip Knightley

Traduction de Jean-Clément Nau

Photo: La plus célèbre espionne de l'histoire Mata Hari Vintage Culture

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