Parents & enfants

N'avoir qu'un seul enfant est un choix encore difficilement accepté en France

Temps de lecture : 11 min

Les parents qui désirent un enfant unique sentent le poids de la société, dont le modèle reste fondé sur une culture de la famille nombreuse.

La doxa française veut que les enfants uniques soient pourris gâtés et leurs parents des égoïstes. | Jakob Owens via Unsplash
La doxa française veut que les enfants uniques soient pourris gâtés et leurs parents des égoïstes. | Jakob Owens via Unsplash

Encore aujourd'hui, la société porte un regard dur sur les enfants uniques, souvent jugés égoïstes et trop gâtés. Idem pour leurs parents, eux aussi mal jugés pour ne pas avoir offert un frère ou une sœur à leur enfant. Malgré cela, ces parents assument leur choix.

«À quand le deuxième?», «Il serait content avec un petit frère ou une petite sœur», «Elle va s'ennuyer toute seule», «Vous allez en faire un enfant pourri gâté!», «C'est quand même très égoïste de votre part de vous arrêtez à un», «À ta place, je réfléchirais encore un peu avant de décider d'en avoir qu'un seul», «Il est tellement réussi, ce serait dommage de s'arrêter en si bon chemin!», «Elle s'occupera toute seule de vous quand vous serez vieux», etc.

Ce genre de phrases tantôt légères, tantôt sentencieuses, les jeunes parents les entendent très souvent après la naissance de leur premier enfant, parfois même quand seulement quelques semaines se sont écoulées depuis la naissance. Et si ce deuxième enfant n'arrive pas, alors qu'aucune raison médicale ne l'empêche, ces commentaires intrusifs peuvent être une source de malaise pour les parents et l'enfant ainsi mis en cause.

Le modèle français

En France, on n'aime pas beaucoup les enfants uniques, ni les parents qui n'aspirent pas à fonder une fratrie. «L'enfant unique n'a jamais été un modèle. Cela s'explique en partie par des raisons nationalistes et religieuses. Il y a en effet deux représentations négatives associées à l'enfant unique dans l'histoire de la France. La première, au moment de la guerre de 1870, lorsque les petites familles, qui ne repeuplent pas assez le pays, sont stigmatisées. Et la deuxième, après la guerre de 1914, lorsque les catholiques vont défendre la famille nombreuse comme image de la famille ouverte, opposée à la petite famille qui serait repliée sur elle-même et égoïste», avance le sociologue François de Singly dans une interview donnée à La Croix.

Cent cinquante ans après la guerre franco-prussienne, plus d'un siècle après la Première Guerre mondiale, l'enfant unique n'a toujours pas été réhabilité. Selon une enquête de l'INED menée en 2013 par Laurent Toulemon, Arnaud Régnier-Loilier et Anne Salles, «Situations de couples, intentions de fécondité et opinions sur la famille», «76,1% des personnes interrogées estimaient que ce n'était pas bon pour un enfant d'être enfant unique», commente Anne Salles, maîtresse de conférence à Sorbonne Universités et spécialiste de l'évolution démographique et des politiques sociales et familiales en France et en Allemagne. «En France, l'enfant unique n'est pas bien vu. Ce choix est considéré comme un choix qui est néfaste pour l'enfant», poursuit celle qui est actuellement chercheuse en délégation à l'INED.

Une situation unique

«En France, il y a beaucoup moins de personnes qui ont un seul enfant que dans beaucoup d'autres pays comme à l'est de l'Europe, en Allemagne par exemple, ou dans les pays plus au Sud, comme l'Espagne ou encore l'Italie. Il existe une vision très négative des parents qui n'ont qu'un seul enfant avec l'idée, également très négative, que les enfants uniques sont malheureux parce que seuls et confrontés à deux parents», abonde Laurent Toulemon, directeur de recherches sur la famille et la fécondité à l'INED. «Il perdure également l'idée que cet enfant seul est un enfant roi, qui n'est pas cadré et qui n'obéit à personne. Alors qu'en Italie par exemple, la psychologie de l'enfant unique n'est absolument pas un sujet», ajoute-t-il.

Enfant unique, enfant gâté, c'est ce qu'entend très souvent Mélanie, 38 ans, à propos de sa petite fille d'à peine 2 ans. «On est confronté à plusieurs réactions, ceux qui comprennent et les autres. “Elle sera toute seule, vous allez en faire un enfant pourrie gâtée.” Je réponds: “Vous ne pourriez pas juste nous lâcher?”. On le dit pour rigoler mais au bout d'un moment c'est vrai que c'est un peu lourd de l'entendre.» Et d'expliquer: «Un enfant demande beaucoup d'engagement, de temps et de patience. On vit dans une société compliquée. Avoir un enfant c'est bien, mais il faut du temps pour l'éduquer et lui apporter de l'attention. Je l'ai pour ma fille mais je pense que je n'en aurai pas suffisamment pour un deuxième enfant.»

Comme d'autres, elle a fait ce choix de l'enfant unique –une décision qui n'est pas si rare. Selon les chiffres de l'Insee, en 2006, 4.447 milliers de familles étaient composées d'un seul enfant.

«Malgré le regard que l'on porte sur les enfants uniques, ces parents n'hésitent pas à assumer leur choix.»
Anne Salles, maîtresse de conférences et chercheuse associée à l'INED

Elles étaient 4.557 en 2011 et 4.862 en 2016 –ces derniers chiffres sont parus en décembre 2019. Si le nombre de familles composées d'un seul enfant évolue très peu, il est toutefois en hausse depuis 2006.

Anne Salles ne dispose d'aucun chiffre plus récent et refuse d'évoquer une possible tendance. Toutefois, la chercheuse, qui vient de mener une étude qualitative en France et Allemagne sur les intentions de fécondité, dans le cadre de son habilitation à diriger des recherches, affirme que «le choix de l'enfant unique n'est pas marginal». Parmi les personnes qu'elle a interrogées, celles qui ne veulent qu'un seul enfant ou y réfléchissent sérieusement sont minoritaires mais bien présentes.

«Quand on comptabilise autant de monde, avec des profils très divers, des personnes très qualifiées ou peu qualifiées, mariées ou non mariées, de tous niveaux de salaire, cela montre que c'est quelque chose qui existe vraiment dans notre société. Malgré le regard que l'on porte sur les enfants uniques, ces personnes n'hésitent pas à assumer leur choix», constate-t-elle.

«C'est un phénomène général pour toutes les situations familiales rares ou minoritaires: les familles recomposées, monoparentales, les couples qui ne vivent pas ensemble ou ceux du même sexe revendiquent leur situation de façon plus spécifique ces dernières années», ajoute Laurent Toulemon.

«On ne fait pas un deuxième enfant pour son premier enfant»

Plusieurs parents souhaitent aujourd'hui ne pas faire de deuxième enfant. Tous ont fait ce choix pour une ou plusieurs raisons: crainte de revivre les mêmes difficultés que lors des premiers mois de vie de leur enfant, conscience environnementale, problèmes d'organisation, stress au travail, âge auquel ils ont eu le premier quand il dépasse les 35 ans.

Ils ont accepté de témoigner parce qu'ils assument leur décision. Mais il n'empêche qu'ils sentent peser sur leurs épaules une pression sourde, plus ou moins bien vécue par les uns et les autres. «Évidemment qu'on nous pose toujours la question: “C'est pour quand, le deuxième?” En fait, c'est aussi pour ça qu'on s'est nous-mêmes posé la question d'en avoir un autre. Si je n'avais jamais eu de remarques, je ne me la serais jamais posée!», avoue Magalie, 38 ans, mère d'un petit garçon de 5 ans et demi. «Et puis on se posait la question uniquement sous l'angle “petit frère”, “petite sœur”… Mais on ne fait pas un deuxième enfant pour donner un camarade à son premier enfant», lance-t-elle.

Pour certain·es, comme Antoine, bientôt 40 ans, la question d'un deuxième enfant ne s'est jamais vraiment posée. Dès l'instant où sa compagne et lui ont décidé d'avoir un bébé, ils savaient que celui-ci n'aurait pas de frère ou sœur. «Je ne sais pas d'où vient cette envie, faisant moi-même partie d'une fratrie de trois et ma compagne ayant une petite sœur, mais l'idée d'avoir plusieurs enfants, en 2016, me paraissait incongrue, voire impossible. Sûrement un mélange de pessimisme quant à l'état du monde et peut-être aussi un peu de fainéantise. Car je m'imagine qu'avoir plusieurs enfants signifie multiplier les contraintes, avant même de penser au bonheur qui pourrait être décuplé.»

Quand l'entourage juge

Pour d'autres, les premiers mois difficiles avec leur bébé ont contribué à cette décision. Comme Nadia, journaliste de 34 ans, dont le bébé a fait un choc sceptique à la naissance et est resté hospitalisé durant trois mois. Ses parents ne savaient pas s'il garderait ou non des séquelles et ont vécu dans l'angoisse durant de longues semaines. Nadia ne veut pas prendre le risque de revivre ça. Et surtout, «tout cet amour que j'ai pour lui, je ne veux pas le partager».

Depuis, elle est confrontée aux remarques désagréables, voire choquantes de son entourage. «Jusqu'à présent, je n'ai pas rencontré une seule personne qui me soutienne à 100%. À chaque fois, j'ai droit à: “T'es sûre? Si j'étais toi j'en ferais quand même un deuxième, on ne sait jamais”. On m'a même dit: “Mais s'il lui arrive quelque chose, tu n'auras plus d'enfant.” Je devrais faire un enfant pour le remplacer –au cas où.»

«Il faut avoir plusieurs enfants, ça sonne comme une obligation.»
Nadia, 34 ans, journaliste

Dans son entourage, elle ne peut compter que sur une seule personne: «Seule ma sœur me soutient. Pour mes amis ou ma famille, je ne suis pas normale. Mais j'assume. Ma mère n'est pas d'accord, mais c'est générationnel et je le comprends beaucoup mieux que pour mes amis. Elle ne connaît personne qui n'a eu qu'un seul enfant, sauf pour des raisons médicales.»

Nadia s'est rendu compte à quel point la société pesait sur son choix: «Si je n'avais pas pris cette décision de n'avoir qu'un seul enfant, jamais je n'aurais pris conscience de cette pression sociale qui nous pousse à avoir des enfants! Je pensais que j'allais le dire à ma famille et à mes amis et c'est tout. Je croyais qu'on allait me dire “OK”. Mais pas du tout, il faut en avoir plusieurs, ça sonne comme une obligation.»

Être parents est aussi un sacrifice

Pour Laurent Toulemon, l'État-providence a joué un rôle dans la façon dont la France juge ces enfants uniques. «En France, l'idée est que c'est l'État qui va pourvoir à la notion d'égalité entre les familles, à tel point qu'on sous-estime beaucoup les sacrifices que font les parents et surtout les mères en ayant plusieurs enfants. On ne s'intéresse pas au bien-être des parents.»

Il constate que la norme, c'est d'avoir plusieurs enfants: «C'est banal d'avoir une famille nombreuse en France, alors que c'est très valorisé en Allemagne. Là-bas, si on ne peut pas se le permettre financièrement, il ne faut pas le faire. En France, c'est l'État qui est en charge de faire que les familles soient égales entre ellles», souligne-t-il.

Pour Anne-Laure, âgée de 38 ans et mère d'un petit garçon de 4 ans, les difficultés que rencontrent les parents ne sont pas suffisamment prises en compte par la société. «On a réalisé que plus notre enfant grandissait, plus la relations à trois s'apaisait pour nous en tant que couple. En en faisant un deuxième, il se pouvait qu'on mette en péril notre lien.»

Elle revient sur les conséquences sur leur vie personnelle: «C'est dur, on a beaucoup de préoccupations liées au stress de nos boulots et une fatigue liée à la privation de sommeil qui s'accumule. Le manque de sommeil, on n'en parle pas assez ou alors sur un mode caricatural. Oui, des jeunes parents ne dorment pas beaucoup et on en rigole. Pour moi, c'est un sujet grave d'être privé de sommeil», confie la chargée de communication.

Stigmatiser sans savoir

Pierre-Etienne Bram, un auteur de 40 ans, raconte lui aussi une année difficile et des mois sans sommeil. «La première année a été terriblement fatigante pour nous. RGO [reflux gastro-œsophagien, ndlr], petites nuits entrecoupées de réveil jusqu'à ses 17 mois, un bébé qui était très dépendant de nos bras.»

Leur expérience de la conception n'a pas laissé de très bons souvenirs au couple: «La grossesse a été précédée de deux fausses couches. On n'avait pas forcément envie de revivre ça, on n'avait pas encore oublié cette fatigue de la première année et nous n'avons aucune famille à proximité pour nous relayer. Alors finalement on a décidé qu'il n'y en aurait pas d'autre», raconte ce père d'un petit garçon de 2 ans.

Lui se sent toujours obligé de se justifier auprès de ses proches. «On fait souvent face à des parents qui veulent que tu aies exactement la même vie qu'eux. Très souvent, les remarques viennent de gens qui ont eu des bébés faciles, qui faisaient leurs nuits complètes dès la troisième semaine, alors que nous avons attendu dix-sept mois avant de pouvoir dormir plus de sept heures d'affilée. Et encore, ce n'est pas régulier. On prend ça comme une forme de jugement de la part de gens qui ne savent pas. Oui, ils sont agaçants.»

«Clairement, on pense que je ne peux pas avoir le deuxième. J'ai l'impression que l'on se pose toujours cette question du problème de santé. Les gens ne pensent pas que c'est un choix.»
Magalie, mère d'un enfant de 5 ans et demi

D'autant plus qu'il imaginait plutôt avoir plusieurs enfants. «C'est un deuil car idéalement j'aurais bien voulu que ça soit aussi facile que pour d'autres, mais ça n'a pas été le cas, c'est comme ça.»

Le regard que lui renvoient ses proches est moins dur pour Magalie, peut-être parce qu'«ils étaient tous déjà surpris que j'en aie un». Mais pour les moins proches, comme les collègues par exemple, se pose toujours la question de l'infertilité –ne vouloir qu'un seul enfant étant perçu comme moins probable qu'un problème médical.

«C'est surtout au travail que je ressens une gêne quand je dis que je n'ai qu'un seul enfant. Clairement, on pense que je ne peux pas avoir le deuxième. J'ai l'impression que l'on se pose toujours cette question du problème de santé. Les gens ne pensent pas que c'est un choix. Ils n'osent pas poser la question puisqu'ils ont peur de la réponse: “Non, je n'y arrive pas”», explique-t-elle.

Les femmes encore plus mal jugées

Pour Anne-Laure et Nadia, les femmes qui ne veulent qu'un seul enfant seraient encore plus mal jugées que les hommes. Anne-Laure souligne les reproches dont les femmes sont les principales victimes. «Je n'aime pas cette pression qu'on nous met à nous en tant que femmes, et qu'on se met aussi nous-mêmes –des millénaires réduites au rôle de procréatrices, forcément ça ne se déconstruit pas du jour au lendemain», déplore-t-elle.

Même constat pour Nadia. «Quand c'est moi qui dis à nos proches qu'on n'aura qu'un seul enfant, ce n'est pas du tout pris de la même façon que quand c'est mon compagnon qui l'annonce. Quand c'est lui, les gens sourient, le prennent à la légère. Moi, j'ai l'impression de subir tout le poids de la société. Parce que je suis une femme, je devrais être obligée de faire deux ou trois enfants?», interroge celle qui aimerait être davantage comprise, comme l'ensemble des personnes interrogées. Du moins aimeraient-elles ne pas avoir sans cesse à expliquer et justifier leur choix, ou à défendre leur enfant.

«Ce qui est mis en avant en France, c'est l'étiquette que l'on plaque sur la psychologie des enfants, jamais le point de vue des parents. L'idée est qu'il faut deux enfants pour résister aux deux parents. Une fratrie permettrait aux enfants d'être sociables et de s'éduquer entre eux, tandis que les enfants uniques seraient problématiques. Mais en matière d'observation objective, il n'y a aucune différence notable entre les enfants de familles qui comptent un ou deux enfants», souligne Laurent Toulemon.

Il ne reste dès lors qu'à essayer de mettre fin au cliché: «J'aime bien en parler, parce que c'est nécessaire de toujours nuancer le propos. Répéter qu'un enfant seul va s'ennuyer ou devenir égoïste, c'est très largement caricatural. La vie est suffisamment riche en opportunités pour que tu t'en rendes compte même si tu n'as pas de frère et sœur», conclut Anne-Laure.

Newsletters

Poppy, la poupée des «Trolls» au bouton mal placé

Poppy, la poupée des «Trolls» au bouton mal placé

Après une série de plaintes, Hasbro est en train de retirer le produit des rayons.

Les difficultés scolaires peuvent venir de traumatismes de l'enfance

Les difficultés scolaires peuvent venir de traumatismes de l'enfance

Les expériences négatives peuvent avoir un impact durable sur la capacité d'apprentissage d'un enfant. 

Vous manquez de leadership? C'est peut-être la faute de vos parents

Vous manquez de leadership? C'est peut-être la faute de vos parents

Une éducation surprotectrice peut entraîner un manque de confiance en soi et une incapacité à prendre des décisions importantes. Heureusement, il n'est pas trop tard pour changer.

Newsletters