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#MeToo à deux vitesses? La gêne des féministes face aux accusations contre Biden

Temps de lecture : 5 min

Malgré l'accusation d'agression sexuelle à l'encontre du candidat démocrate, elles restent nombreuses à le soutenir.

Joe Biden fait un discours sur le coronavirus, le 12 mars 2020 à Wilmington dans le Delaware. | Drew Angerer / Getty Images / AFP
Joe Biden fait un discours sur le coronavirus, le 12 mars 2020 à Wilmington dans le Delaware. | Drew Angerer / Getty Images / AFP

En avril 2019, Tara Reade, une ancienne assistante parlementaire, témoignait dans la presse que, comme sept autres femmes, elle avait subi des gestes déplacés de la part de Joe Biden, le candidat démocrate à la présidentielle, actuellement en tête des sondages contre Donald Trump. Près d'un an plus tard, fin mars 2020, Reade confiait lors d'une interview dans un podcast qu'elle n'avait en fait pas tout révélé: elle accuse Biden de l'avoir également agressée sexuellement en 1993. Comme pour la plupart de ces cas datant de plusieurs décennies, les faits sont difficiles à établir.

Mais contrairement à d'autres victimes présumées, Tara Reade n'a pas immédiatement bénéficié du soutien des organisations féministes, des Démocrates et des activistes de #MeToo, plutôt gêné·es par l'arrivée de ces nouvelles accusations en pleine campagne présidentielle.

L'actrice Alyssa Milano, qui avait relancé le hashtag #MeToo en 2017, continue de soutenir Joe Biden. Début avril, elle a déclaré que la nécessité de «croire les femmes» (le slogan «Believe Women») ne doit pas se faire «au détriment d'une procédure équitable pour les hommes et d'une enquête rigoureuse.»

Une modération sans précédent

Le problème est que ce genre d'approche modérée n'était pas la norme avant Tara Reade. C'est pourquoi une autre figure du mouvement #MeToo, l'actrice Rose McGowan, en a immédiatement profité pour qualifier Milano d'«imposteure».

En 2017, lorsque le sénateur démocrate Al Franken a été accusé par plusieurs femmes de gestes déplacés, Milano avait été en effet beaucoup plus inflexible. Elle avait tweeté: «Tolérance zéro. Si nous ne tenons pas tout le monde responsable de ces horribles comportements –rien ne change. Désolée @SenAlFranken, vous ne pouvez plus représenter les femmes de votre État.»

Sous pression de son propre camp et des voix féministes quasi unanimes, Franken avait démissionné en décembre 2017, sans qu'aucune enquête du Sénat ne soit menée. La sénatrice démocrate de New York Kirsten Gillibrand avait été la première à insister pour que Franken démissionne, expliquant que le sénateur du Minnesota avait certes droit à une enquête de la part du comité d'éthique, mais qu'il «serait préférable pour notre pays qu'il envoie un message clair… en démissionnant.»

Trois ans plus tard, après les accusations de Tara Reade et d'autres femmes, cette même sénatrice défendait Joe Biden en ces termes: «Le vice-président Biden a démenti ces allégations avec véhémence et je soutiens le vice-président Biden.»

Pour les défenseurs de Bernie Sanders, qui est arrivé deuxième après Biden pendant les primaires, ce deux poids deux mesures révèle l'hypocrisie de l'establishment démocrate.

«L'une des élections les plus importantes de nos vies»

Dans un podcast de The Intercept, un média de gauche critique du Parti démocrate, le journaliste Mehdi Hasan comparait ainsi le cas de Biden à celui de Brett Kavanaugh, le juge conservateur accusé d'agression sexuelle au lycée par Christine Blasey Ford en 2018: «Je suis tiraillé. Je veux croire Tara Reade, mais en même temps, il faut admettre qu'il n'y a pour l'instant pas de preuve tangible qui prouve que Joe Biden l'a agressée sexuellement comme elle le décrit. Mais il n'y avait pas de preuve irréfutable dans le cas de Brett Kavanaugh non plus. Il n'y en avait pas. Mais nous avons écouté, nous avons pris au sérieux et nous avons cru Christine Blasey Ford.»

Blasey Ford, une professeure de psychologie, pouvait sembler plus crédible que Reade, dont certain·es remettent en question la stabilité mentale (en 2018, elle a écrit un étrange article Medium à la gloire de Vladimir Poutine). Mais toutes les deux ont plusieurs témoins auxquels elles avaient raconté les événements et Reade avait envoyé une plainte pour harcèlement sexuel par écrit au Sénat. Sans oublier qu'un des grands thèmes du mouvement #MeToo est que même les victimes «imparfaites» doivent être prises au sérieux et qu'elles ne se souviennent pas forcément bien de leurs agressions.

«C'est gênant, mais cette histoire nous touche différemment [...]. Désolée de vous décevoir, mais je n'ai pas de réponses faciles.»
Tarana Burke, la militante à l'origine du slogan #MeToo

Malgré cela, les grands médias ont mis beaucoup de temps à donner la parole à Tara Reade, qui dit que Biden l'a poussée contre un mur et pénétrée avec ses doigts en 1993. Pendant un mois, les chaînes de télé principales ne l'ont pas invitée (à part Fox News) et Biden a été maintes fois interviewé à la télé sans qu'aucune question à ce sujet ne lui soit posée. La première est arrivée le 1er mai sur MSNBC. De même, les présentateurs et présentatrices des talk-shows, habituellement très impliqué·es sur ces questions, ont évité le sujet, et lorsque le Daily Beast a contacté dix associations de défense des droits des femmes au sujet des accusations de Tara Reade, elles n'ont pas fait de commentaire.

Certaines militantes féministes ont été assez honnêtes en expliquant leur position pragmatique, comme Tarana Burke, la militante à l'origine du slogan #MeToo repris par Alyssa Milano. «C'est gênant, mais cette histoire nous touche différemment car elle advient au milieu d'une des élections les plus importantes de nos vies. Désolée de vous décevoir, mais je n'ai pas de réponses faciles.»

Cette approche est compréhensible vu les enjeux de la présidentielle de 2020, mais aussi en décalage total avec l'inflexibilité des activistes dans plusieurs cas précédents.

Priorité à l'enquête mesurée

La droite s'amuse évidemment de ce revirement, particulièrement par rapport à l'intensité du soutien unanime apporté à Christine Blasey Ford lors de la procédure de confirmation de Kavanaugh à la Cour suprême. Mais comme Trump est accusé d'agressions sexuelles par une douzaine de femmes, cette ligne d'attaque expose aussi le camp conservateur à des accusations d'hypocrisie.

Dans cette affaire, l'autre particularité gênante pour Joe Biden est qu'en tant que vice-président de Barack Obama, il a défendu des principes qu'il est désormais obligé de bafouer pour se défendre. En effet, en 2011, il a mis en place une réforme de la prise en charge des accusations d'agressions sexuelles dans les universités. Dans ce nouveau cadre, une université pouvait utiliser un niveau de preuve minimal pour déterminer la culpabilité d'un accusé: il fallait simplement que le témoignage de la personne qui accusait soit plus probable que l'inverse. De plus, les personnes chargées d'enquêter au sein de l'université n'étaient pas toujours tenues d'informer l'accusé du détail de la plainte faite à son encontre, et celui-ci n'avait pas droit à un avocat.

Ces procédures ont mené à de nombreuses expulsions, mais depuis 2011, des centaines d'accusés ont porté plainte contre leurs universités et obtenu des dommages et intérêt. Comme le note Jeannie Suk Gersen, une professeure de droit à Harvard, dans le New Yorker, Biden demande désormais un examen rigoureux des accusations faites par Reade, ainsi que de sa crédibilité, mais dans les universités, il a défendu un système qui empêchait les accusés de bénéficier de cette présomption d'innocence.

Certaines féministes demandent qu'un autre candidat soit nominé pour remplacer Biden, expliquant que c'est la seule façon de maintenir la cohérence et le sens du mouvement #MeToo. D'autres voient cette affaire comme un correctif utile, une façon de redéfinir le sens du slogan #BelieveWomen de façon plus réaliste. Pour Jeannie Suk Gersen, le débat autour des accusations contre Biden pourrait avoir l'avantage d'encourager une version de #MeToo qui donne la priorité à l'enquête mesurée plutôt qu'aux jugements hâtifs, particulièrement dans les cas où la vérité est difficile à établir.

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