Culture

Pedro Almodóvar, reclus entre douleur et gloire

Temps de lecture : 3 min

Souffrant d'agoraphobie et d'une santé fragile, le cinéaste madrilène vit depuis plusieurs années en semi-isolement. Ce qui ne l'empêche pas de souffrir du confinement.

Le réalisateur souffre à la fois d'agoraphobie et de claustrophobie. Ici à Malaga le 15 novembre 2019. | Jorge Guerrero / AFP
Le réalisateur souffre à la fois d'agoraphobie et de claustrophobie. Ici à Malaga le 15 novembre 2019. | Jorge Guerrero / AFP

Dans son dernier film en date –Douleur et gloire, Pedro Almodóvar nous ouvre grand ses portes. Officiellement, le vaste appartement madrilène aux murs tapissés de livres où se déroule le film appartient à son personnage, Salvador Mallo… Mais nul besoin d'être spécialiste de l'œuvre du maître pour comprendre qu'il s'agit là d'un alter ego. Mallo partage tout avec son créateur: la barbe blanche, les cheveux en bataille, le passé de provocateur et le goût de la solitude.

Il est joué par Antonio Banderas, vieux complice du temps de la Movida qui met à profit toute sa familiarité avec Almodóvar pour restituer les inflexions de sa voix, sa sensibilité à fleur de peau, son être même. C'est d'ailleurs ce que souhaitait le cinéaste lui-même, qui a tourné dans une réplique en studio de son propre appartement. Ce même appartement où –confinement oblige (l'Espagne vient d'en assouplir les règles mais l'injonction à rester chez soi reste valable)– Almodóvar vit reclus depuis la mi-mars.

La tentation de l'isolement

Dans une série de textes pour El Pais (disponibles en français sur le site de Télérama), son «journal de confinement», Almodóvar évoque des moments de tristesse, de solitude, son angoisse de la maladie qui rôde… mais aussi une étrange impression de familiarité. «La première chose que j'ai découverte est que ma situation ne diffère pas tellement de ma routine quotidienne –j'ai l'habitude de vivre seul et d'être en état d'alerte», écrit-il.

Depuis près d'une dizaine d'années, le cinéaste de 70 ans qui fut, pendant toutes les années 1970, un pilier de boîte de nuit, une figure omniprésente de la nuit madrilène, un vrai extraverti, amateur de cocaïne et travesti occasionnel, s'est en grande partie retiré du monde. Il voyage rarement, malgré des invitations constantes dans le monde entier, et sort très peu, ne quittant son fameux appartement aux murs rouges que pour aller au cinéma car il reste un fétichiste de la salle obscure. «Cela fait un moment que je souffre d'agoraphobie et de claustrophobie, écrit-il encore. Je sais que ce sont des pathologies opposées, mais mon corps est paradoxal –c'est l'une de ses caractéristiques, il en a toujours été ainsi

Paradoxal, son cinéma l'est tout autant. On a de ses films des années 1980 l'image d'un tourbillon coloré, d'une explosion d'audace et de bonne humeur. Or à y regarder de plus près, la tentation de l'isolement y est déjà prégnante: Dans les ténèbres (1983), Femmes au bord de la crise de nerfs (1988), Attache-moi! (1989) se déroulent –entièrement ou pour partie– à huis clos. Le couvent du premier film et le grand appartement du second sont en outre des gynécées, des espaces clos où les femmes peuvent parler librement, où la fiction peut s'épanouir. Car dans l'univers d'Almodóvar, nourri, enfant, par les lettres que sa mère, écrivain public, composait pour ses voisines illettrées, la narration appartient toujours aux femmes. Les hommes sont, comme Antonio Banderas dans deux histoires d'amour et de séquestration, Attache-moi! et La Piel que habito (2011), des instruments de vengeance, des corps dangereux qui veulent contraindre et détruire.

Le désir de revenir en enfance

C'est bien à cause d'un homme que Leo Macias (Marisa Paredes) s'enferme chez elle dans La Fleur de mon secret (1995), le film qui ouvre la deuxième période d'Almodóvar: celle des années 1990-2000 avec ses grands mélodrames bouleversants et ses films noirs implacables. Comme l'héroïne de La Voix humaine de Cocteau, une des grandes passions du cinéaste, Leo est dévastée par un abandon –un homme manque et tout est dépeuplé. Mais la tentation de se retirer du monde est mortifère: elle mène droit Leo à une tentative de suicide. Seul un retour au village de l'enfance pourra la sauver.

Il en va de même dans Douleur et gloire: le mal de vivre de Salvador se résout par le retour, par la pensée et par la fiction, au village et à l'enfance. Volver (2006), ce titre (l'un des plus beaux films d'Almodóvar) est au fond un programme. Le désir qui habite le reclus n'est pas tant celui de partir que celui de revenir. La sortie du huis clos suppose un voyage dans le temps. Pour le créateur du moins. Car le spectateur, lui, n'a qu'à se plonger dans les films pour s'évader.

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