Société

Durement touchés par le Covid-19, les gens du voyage craignent le déconfinement

Temps de lecture : 6 min

Avec l'arrêt des marchés et des fêtes foraines, de nombreuses familles se sont retrouvées dans une situation matérielle précaire pendant le confinement et redoutent la reprise.

Un forain peint un véhicule à la Foire du Trône (Paris) fermée, le 10 avril 2020. | Thomas Coex / AFP
Un forain peint un véhicule à la Foire du Trône (Paris) fermée, le 10 avril 2020. | Thomas Coex / AFP

Ce dialogue s'est tenu le 6 mai au Palais du Luxembourg, lors des questions d'actualité posées par le Sénat aux membres du gouvernement. La sénatrice de la Nièvre Nadia Sollogoub interrogeait Laurent Nuñez, le secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur, sur les rassemblements de gens du voyage après le déconfinement.

Nadia Sollogoub: «Les gens du voyage entament chaque année une traversée du pays jusqu'au sud. Ces grands rassemblements, pèlerinages de foi auxquels il est difficile de renoncer, concernent près de 25.000 personnes. Les maires sont inquiets. Ces déplacements ont-ils été anticipés? Aurons-nous, sur ce sujet au moins, une longueur d'avance?»

Réponse de Laurent Nuñez: «Durant le confinement, les gens du voyage ont respecté comme tous les Français les mesures prévues; cela s'est fait avec l'appui des préfets et des associations. [...] Mes services sont en relation –excellente!– avec les associations représentatives des gens du voyage. Ceux-ci ont fait preuve de civisme jusque-là; je ne doute pas qu'ils appliqueront les mesures sanitaires au-delà du 11 mai.»

Si cet échange est passé assez inaperçu sur la scène politique, il a retenu l'attention des gens du voyage qui, pour beaucoup, se sont sentis oubliés depuis le début de l'épidémie de Covid-19 et des mesures de confinement. «Le secrétaire d'État Laurent Nuñez a dit devant le Sénat que les gens du voyage avaient fait preuve de beaucoup de civisme, c'est quelque chose qui nous a vraiment fait plaisir car ces dernières semaines ont été très dures pour nous», confie Rémi Vienot, président de l'association Espoir et fraternité tsiganes de Franche-Comté.

«Des familles n'avaient plus rien et n'osaient pas réclamer de l'aide»

Immobilisées depuis des semaines, les communautés de gens du voyage sont très fragilisées financièrement par la mise sous cloche de la France depuis la mi-mars. «En Franche-Comté, devant l'urgence de la situation, on a lancé l'appel. Il y a des associations comme le Secours populaire qui nous ont aidés. Cela a été très dur. Heureusement, on a eu des élans de solidarité, alors que souvent les gens du voyage n'intéressent pas grand-monde. J'ai vu passer des alertes dans toute la France avec des familles qui n'avaient plus rien et qui n'osaient pas réclamer de l'aide. Les denrées alimentaires que l'on a fait livrer à ceux qui en avaient besoin, ce n'était pas du luxe, mais de la survie», s'attriste Rémi Vienot.

La fermeture de la majorité des marchés a privé de nombreux gens du voyage de leur gagne-pain. Souvent indépendants, ils n'ont pas bénéficié des mesures de chômage partiel. «La distanciation sociale était bien respectée sur les aires. Mais il y a des difficultés pour l'aspect matériel. La plupart de ceux qui ont un petit boulot n'ont pas de trésorerie, et puis beaucoup de plans locaux d'aide ne prennent pas en compte les gens du voyage, qui ne sont pas domiciliés sur place. Les collectivités ont souvent fait un petit geste au début du confinement, mais c'était plus dur ensuite», témoigne Marc Béziat, délégué général de l'Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC).

«Les denrées alimentaires que l'on a fait livrer, ce n'était pas du luxe, mais de la survie.»
Rémi Vienot, président de l'association Espoir et fraternité tsiganes de Franche-Comté

Des histoires de gens du voyage en grande difficulté ont circulé. Dans le département de la Loire, les médias locaux ont rapporté que des gendarmes s'étaient mobilisé·es pour apporter une aide alimentaire d'urgence à une famille foraine en grande difficulté financière, dont le père menaçait de se rendre dans un commerce armé d'un fusil.

«Parmi les forains, ceux avec de gros manèges ont de gros emprunts à rembourser. La crise leur met beaucoup de pression. Et ceux qui ont de petites attractions comme un stand à chichi ne vivent que de ça, avec des petits revenus. Là, ils n'avaient plus rien. J'ai aussi entendu parler d'une tentative de suicide d'un forain qui n'avait plus rien pour nourrir sa famille», rapporte le président de l'association Espoir et fraternité tsiganes de Franche-Comté.

Le confinement a accentué la fracture médicale

À la faim qui a tenaillé des ventres dans certaines caravanes, la peur face à la maladie s'est invitée parmi les familles. «Il y a des communautés qui n'ont vu personne. Pas de gens de l'Agence régionale de santé, pas de médecin. C'est un sentiment d'abandon vis-à-vis des politiques d'urgence mises en place», se lamente Marc Béziat.

À Annemasse, en Haute-Savoie, la panique s'est propagée parmi les gens du voyage après une suspicion de Covid-19 chez un enfant de 7 ans –le cas s'est finalement révélé négatif. C'est l'ONG Médecins sans frontières qui a été appelée sur place pour faire des tests et rassurer la population. «On a fait des actions de prévention. Le problème, c'est que les gens du voyage n'ont pas de médecin traitant. Soit ils vont aux urgences, soit ils restent chez eux. Beaucoup ont arrêté leurs traitements pour des maladies chroniques, comme le diabète, l'hypertension. Ils ne savaient pas qu'ils pouvaient aller à la pharmacie avec leur ancienne ordonnance», explique Laurence Gaubert, coordinatrice des actions de MSF dans la région d'Annemasse.

Si la cheffe de mission a constaté que les gestes barrières et les mesures de distanciation sociale étaient bien respectées sur les aires de passage d'Annemasse et de Viry, une commune voisine, la surpopulation sur place depuis le début du confinement a contribué à accentuer l'inquiétude. Calibrées pour accueillir trente-deux caravanes chacune, les deux aires comptaient un total de plus de quatre-vingts véhicules dans les premiers jours de mai, selon le journal local Le Messager.

Une situation loin d'être isolée selon Milo Delage, président de l'association France liberté voyage et voix influente parmi les gens du voyage. «Si vous êtes des gens du voyage, vous êtes itinérants. Il y a des familles qui se sont installées dans l'urgence sur des emplacements illicites sur des aires de passage, au début du confinement, car elles n'avaient pas le choix. Ce qui a pu créer localement des situations avec deux ou trois familles sur un seul emplacement comme à Annemasse», relate-t-il.

La crainte d'un déconfinement pas adapté aux gens du voyage

Après le sentiment d'abandon éprouvé pendant le confinement, les gens du voyage craignent de se retrouver entre le marteau et l'enclume lors de la phase de déconfinement. Les paiements pour stationnement ont été suspendus sur les aires de passage pour la période du confinement, mais ils n'ont pas été annulés. Les porte-paroles de la communauté alertent sur le risque financier que cela fait peser sur une population fragilisée par la crise sanitaire.

«Une grande majorité des paiements ont été suspendus pour les aires d'accueil. Mais pas annulés. Les gens du voyage n'ont pas eu de rentrées d'argent. La reprise de l'activité ne sera pas immédiate le 11 mai. Il y a une inquiétude sur comment payer si les paiements reprennent», affirme Marc Béziat, le délégué général de l'ANGVC. «On n'a aucun travail, c'est difficile. Vous pouvez voir de belles caravanes, mais il y a des crédits sur cinq ans dessus», renchérit Milo Delage.

«On a l'habitude de bouger toutes les deux ou trois semaines donc être au même endroit depuis deux mois, c'est déjà long.»
Milo Delage, président de l'association France liberté voyage

Dans une France déconfinée, les gens du voyage bénéficieront-ils de mesures adaptées à leur situation? Dans son exercice de questions-réponses avec le secrétaire d'État Laurent Nuñez au Sénat, la représentante de la Nièvre Nadia Sollogoub disait vouloir «protéger les populations concernées», en détaillant: «Les familles risquent de se retrouver en errance sur les routes, confrontées à l'hostilité des populations sédentaires. N'attendons pas que les caravanes soient en chemin, et le maire planté en face au milieu de la route...»

Les gens du voyage craignent en effet d'être pénalisés par la règle de libre de circulation de 100 kilomètres autour du domicile. «Beaucoup de gens du voyage ne sont pas actuellement sur le lieu inscrit comme leur résidence principale. On espère qu'il y aura de la tolérance, mais comme souvent quand c'est une zone grise, il peut y avoir des manques d'appréciation pour ce genre de situation», déplore Marc Béziat.

Dans cette atmosphère pesante, l'annulation des grands rassemblements estivaux laïcs ou religieux des communautés de gens du voyage passe presque au second plan, même si c'est évidemment un brise-cœur de faire une croix sur ces migrations annuelles pour les nomades de la route. «On a l'habitude de bouger toutes les deux ou trois semaines donc être au même endroit depuis deux mois, c'est déjà long», sourit Milo Delage, qui sait que les prochaines semaines s'annoncent crispantes pour les siens.

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