Société

Ce que je ressens après le déconfinement en Italie 

Temps de lecture : 5 min

En 58 jours, j’ai franchi deux fois mon portail.

Milan, le 8 mai 2020, quelques jours après le déconfinement | Miguel Medina / AFP
Milan, le 8 mai 2020, quelques jours après le déconfinement | Miguel Medina / AFP

Dimanche soir, une drôle d’atmosphère entourait la maison. Je me sentais un peu comme lors d’une veille de retour à l’école après les vacances d’été ou comme quand on arpente les couloirs de son nouveau travail le premier jour: excitée mais aussi effrayée. En Italie, le 3 mai était le dernier jour du confinement après près de deux mois de fermeture totale du pays, après 30.000 morts et la pire récession depuis la Seconde Guerre Mondiale. Une récession qui ronge la structure économique déjà chancelante de la troisième puissance européenne. Nous, qui avons écopé du triste privilège d'inaugurer le ballet d'emprisonnement de l’Occident, avons aussi l’honneur d’être parmi les premier·es –avec l’Allemagne, la Suisse et le Danemark– à pouvoir passer une tête à l’extérieur de nos habitations.

Le confinement a été assez rigide pour nous. Quitter la maison était seulement autorisé pour les besoins fondamentaux ou le travail, les rassemblements non-essentiels étaient interdits, les écoles et les commerces non-essentiels fermés, ainsi que les bars, les restaurants, les parcs et les plages. Nous n’avions pas de promenade de quarantaine ici. Pour aller faire ses courses, nous avions besoin d’une attestation, un morceau de papier expliquant les raisons de notre déplacement sous peine d’amende. En 58 jours, j’ai franchi deux fois mon portail. Nous sommes vraiment restées à l’intérieur.

Dimanche soir, nos pensées étaient divisées entre le désir insoutenable de liberté et la peur d'être en train de faire quelque chose de stupide. Nous avions un besoin irrémédiable d’aller boire notre premier cappuccino (à emporter, bien sûr, comme nous ne sommes toujours pas autorisé·es à nous rendre à l’intérieur des cafés), de retrouver nos parents, de voir le visage de celles et ceux qui vivent à deux ou trois rues.

Nous avions envie de respirer l’air frais et de ne plus nous sentir enfermé·es. Mais d’un autre côté, des montages d’anxiété se construisaient dans notre subconscient qui étaient difficiles à surmonter. Et si, comme lors d’un des pires tours au Jeu de la vie, nous retournions à la case départ? Revenir en arrière, dans ce cas précis, signifie revenir aux 900 décès quotidiens. Comme vit-on avec cette peur? Nous habituerons-nous à cette semi-liberté? La courbe a baissé, mais elle peut remonter; le virus n’a pas disparu et il continue de tuer. Nous creusons et creusons et creusons pour nous échapper, mais nous finissons toujours au même endroit: «Et si moi ou quelqu’un que j’aime tombait malade?»

Prochaine étape: le 1er juin

À ces grandes questions, dans nos conversations de groupes et lors de nos appels entre ami·es, nous ajoutons quelques sujets plus futiles, moins dramatiques: après presque deux mois de leggins et T-shirts troués, nous nous demandons: «Qu’est-ce que je vais mettre demain?» Il est difficile d’expliquer à quel point le retour de ces simples questionnements fait du bien.

On avait beaucoup parlé de ce à quoi le 4 mai ressemblerait, un jour tellement anticipé et attendu que j’ai l’impression qu’il a tous les prérequis pour devenir une fête nationale. Et voilà, il est arrivé. La tant-attendue phase 2 peut commencer. Sur Twitter, beaucoup l'appellent, non sans ironie, la phase 1.5, compte-tenu de toutes les restrictions encore en place. Plus de quatre millions de personnes sont retournées au travail; maintenant nous pouvons rendre visite aux congiunti, des personnes devenues des créatures mythologiques dans notre imagination. Le gouvernement italien, mené par le premier ministre Giuseppe Conte, a expliqué que par congiunti, il voulait dire les membres de sa famille et les personnes avec qui on a un «lien émotionnel établi», une définition qui a donné lieu à de nombreuses controverses –les petits et petites amies sont autorisées pas les simples ami·es. Il est obligatoire de porter des masques dans les transports publics et les espaces publics restreints, les parcs sont ouverts, on peut faire du sport même loin de la maison, mais les rassemblements sociaux sont toujours proscris. Les restrictions concernant les enterrements ont été adoucies à un maximum de 15 personnes mais les messes et les mariages devront attendre. Les restaurants, les bars et les salons de coiffure pourront rouvrir au 1er juin si la situation s’améliore.

C’est étrange de voir les rues envahies par des visages à moitié couverts dont les yeux curieux en cherchent d’autres pour dire «Bonjour!».

Le 8 mars, nous avons fermé la porte d’entrée en portant des pulls en laine. Maintenant, nous pouvons sortir les manches courtes pour découvrir la ville décorée par le printemps. Pour ce premier jour de «liberté», beaucoup en ont profité pour faire une promenade et c’est aussi ce que j’ai fait. Je vis dans une petite ville à quelques kilomètres de Milan. Me balader dans mes rues est devenue une expérience étrange. Un peu comme si chaque endroit avait retrouvé un sens préalablement oublié: c’est ici que j’ai connu mon premier baiser, avant je faisais du skate à cet endroit et là, il y a la maison de mes rêves. Un ami m’a envoyé la photo de la cathédrale de Milan en me disant qu’il se sentait comme un touriste. Une autre m’a dit qu’en quittant sa maison, elle avait fait une crise de panique. Elle ne pouvait pas expliquer pourquoi, mais en dehors de sa maison, elle se sentait submergée et effrayée.

«Liberté»

En Lombardie, la région italienne la plus touchée par le Covid-19 qui est aussi la région où je vis, porter un masque à l’extérieur est obligatoire. C’est étrange de voir les rues envahies par des visages à moitié couverts dont les yeux curieux en cherchent d’autres pour dire «Bonjour!», même de loin. Il y a un véritable appétit pour la socialisation et j’ai remarqué que tout le monde se salue, même les inconnu·es. Bien sûr, les enfants ont plus de mal à suivre les règles de distanciation sociale, surtout avec leurs pairs, et cela ne prend que quelques secondes pour que des «rassemblements» se forment. Les enfants ont aussi beaucoup de mal à conserver leurs masques et les parents passent la moitié du temps à crier: «Remonte-le!», «Ne le touche pas avec tes mains!» et ainsi de suite. Mais je ne les avais pas vu aussi heureux depuis des mois.

C’est incroyable comme l’être humain s’habitue à tout, même à un enfermement surprise.

L’un des plus beaux souvenirs de mon premier jour de «liberté» fut les retrouvailles de mes parents et de mes filles. Ils ne s’étaient pas vus depuis le début de la pandémie, à part à travers un écran. Ma plus grande était très excitée et la plus jeune, de 2 ans et demi, a couru le plus vite possible vers sa grand-mère en lui sautant au cou. Alors qu’elle l’enlaçait et l’embrassait, je criais «Noooon, ne l’embrasse pas!» mais contenir cette joie fut impossible.

J’avoue que c’est étrange d’entendre à nouveau le bruit du trafic et des rues peuplées. Je réalise que les moments lents et silencieux du confinement vont me manquer. C’est incroyable comme l’être humain s’habitue à tout, même à un enfermement surprise.

J’ai le sentiment que la nouvelle normalité sera bientôt juste la normalité, que les masques deviendront un accessoire de mode –on les voit déjà fleurir dans les magazines. Certains pensent qu’on va tout oublier et retomber dans la routine d'avant, que personne n’utilisera cette opportunité pour apprendre de cette expérience. Je ne pense pas avoir changé, à part que je suis plus fatiguée qu’avant; travailler et s’occuper de ses enfants 24 heures sur 24 peut parfois être un cauchemar. Nous continuerons probablement d’être ce que nous avons toujours été. J’ai remarqué une chose: on entend de moins en moins les sirènes des ambulances. Mais à chaque fois que j’en entends une, pendant une poignée de secondes, je me retrouve deux mois plus tôt, quand tout a commencé.

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